Avant tout, le refus israélien

Alain Gresh, jeudi 24 avril 2008

"Le scandale de l’impuissance de la com­mu­nauté inter­na­tionale à résoudre un des conflits les plus longs et les plus san­glants de l’histoire est simple : elle connaît le pro­blème mais n’a pas le courage de dire la vérité, encore moins de l’affronter."

Aaron David Miller est un diplomate amé­ricain qui a joué un rôle important sous l’administration du pré­sident Clinton, notamment comme adjoint de Denis Ross (res­pon­sable du pro­cessus de paix au Proche-​​Orient). Il vient de publier un livre, The Much Too Pro­mised Land : America’s Elusive Search for Arab-​​Israeli Peace (Random House, 2008, 416 pp. $26.00).

Akiva Eldar, jour­na­liste au quo­tidien Haaretz, en fait un compte-​​rendu intitulé « Dear Diplomat, whose side are you really on ? »

Akiva Eldar écrit : « Il y a quelques années, Ross a publié un livre sur la poli­tique étrangère amé­ri­caine au Proche-​​Orient sans faire aucune réfé­rence à l’influence de la poli­tique inté­rieure en général et de l’American Israel Public Affairs Com­mittee (AIPAC), en par­ti­culier. Ross affirmait qu’il ne pouvait se rap­peler une occasion où la com­mu­nauté juive avait imposé à l’administration de faire (ou de ne pas faire) quelque chose concernant le pro­cessus de paix. Bien que confirmant pour l’essentiel ce propos, Miller le nuance :»

« Ceux d’entre nous qui conseillaient le secré­taire d’Etat et le pré­sident étaient très sen­sibles à ce que la com­mu­nauté pro-​​israélienne pensait et, quand nous étudiions des idées qu’Israël n’aimait pas, trop souvent, nous nous appli­quions une sorte d’autocensure préa­lable. Que plu­sieurs d’entre nous étaient juifs était moins important que le climat général pro-​​israélien qui s’est affirmé avec Bill Clinton et une nou­velle admi­nis­tration déter­minée à éviter ce qu’elle consi­dérait comme la vision beaucoup trop cri­tique d’Israël de ses pré­dé­ces­seurs [il fait réfé­rence à l’administration de Bush père]. L’accession au pouvoir d’Itzhak Rabin, les rela­tions spé­ciale de Clinton avec lui, avec Israël et les juifs amé­ri­cains ont contribué à une grande sen­si­bilité à l’égard d’Israël. Ces affi­nités et l’empathie per­son­nelle du pré­sident (il était par­ti­cu­liè­rement sen­sible aux Pales­ti­niens aussi) ont sapé notre volonté d’être fermes avec Israël sur la question des colonies et nous ont empêchés de refuser les mau­vaises idées d’Israël, ou d’adopter des idées de notre propre cru, notamment durant la négo­ciation sur le statut final, et cela jusqu’à ce qu’il soit trop tard… » (p. 123)

L’International Herald Tribune revient sur ce livre le 17 avril : « The Much Too Pro­mised Land. Advice after two decades of Arab-​​Israeli diplomacy », sous la plume d’Ethan Bronner.

« Contrai­rement à Ross et Bill Clinton, qui ont abordé le sujet dans leurs mémoires, Miller affirme que les Etats-​​Unis ont donné à Israël beaucoup trop de liberté d’action et ont échoué à pousser ce pays à res­pecter ses enga­ge­ments et à faire des choix dou­loureux. Il dit que Clinton était beaucoup trop impres­sionné par le premier ministre Itzhak Rabin (…), et il ajoute : "Ainsi, nous n’avons jamais eu une conver­sation dure ou même honnête avec les Israé­liens sur leur activité de colonisation." »

Mais, de fait, Miller ne va pas au bout de son rai­son­nement. En revanche, Henry Siegman, un ancien diri­geant de l’American Jewish Com­mittee, résume bien la raison prin­cipale de l’impasse actuelle dans un article de The Nation du17 avril , intitulé « Tough love for Israel » :

« Le scandale de l’impuissance de la com­mu­nauté inter­na­tionale à résoudre un des conflits les plus longs et les plus san­glants de l’histoire est simple : elle connaît le pro­blème mais n’a pas le courage de dire la vérité, encore moins de l’affronter. La confé­rence de Berlin [que Merkel a convoquée pour juin] va souffrir du même manque de courage qui a marqué tous les efforts pré­cé­dents. Elle va aborder tous les pro­blèmes, sauf la cause prin­cipale de l’impasse. Quoi que l’on pense de tous les péchés attribués aux Pales­ti­niens – et ils sont nom­breux, y compris une direction inef­ficace et cor­rompue, l’échec dans la construction d’institutions étatiques, la vio­lence meur­trière des groupes du refus –, il n’y a aucune pers­pective de créer un Etat pales­tinien viable et sou­verain d’abord et avant tout parce que les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments israé­liens depuis 1967 n’ont jamais eu l’intention de per­mettre l’émergence d’un tel Etat. »

Nous connaî­trons, dans le sillage de la confé­rence d’Annapolis, d’autres réunions, décla­ra­tions, enga­ge­ments concernant le conflit israélo-​​palestinien. Mais on peut assurer, avec Siegman, sans crainte d’être démenti par les faits, que tout cela n’aboutira à rien tant que la com­mu­nauté inter­na­tionale ne s’attaquera pas au refus israélien. Assas­sinat de Moughniyeh