Au secours ! Un cessez-​​le-​​feu !

Uri Avnery, mercredi 2 janvier 2008

OUBLIEZ LES Qassam. Oubliez les obus de mortier. Ce n’est rien en com­pa­raison de ce que le Hamas a lancé sur nous cette semaine.

Le chef du gou­ver­nement Hamas dans la bande de Gaza, Ismaïl Haniyeh, a pris contact avec un journal israélien pour pro­poser un cessez-​​le-​​feu. Plus de Qassam, plus d’obus de mortier, plus d’attentats sui­cides, plus d’interventions mili­taires israé­liennes dans la Bande, plus ″d’assassinats ciblés″ de leaders. Un cessez-​​le-​​feu total. Et pas seulement dans la bande de Gaza, mais aussi en Cisjordanie.

La hié­rarchie mili­taire a laissé exploser sa colère. Pour qui se prend-​​il, ce salaud ? Croit-​​il qu’il peut nous arrêter avec ce genre de sale procédé ?

C’EST la deuxième fois en quelques jours qu’une ten­tative est faite pour contre­carrer nos projets de guerre.

Il y a deux semaines, les milieux du ren­sei­gnement amé­ricain, dans un rapport autorisé,ont déclaré que l’Iran avait inter­rompu ses acti­vités pour la pro­duction d’une bombe ato­mique depuis déjà quatre ans.

Au lieu de pousser un soupir de sou­la­gement, les offi­ciels israé­liens n’ont pas caché leur colère. Depuis lors, tous les com­men­ta­teurs en Israël, ainsi que notre vaste réseau de plumes mer­ce­naires de par le monde, ont essayé de contrer ce document. Il est men­songer, sans fon­dement, et relève d’un sinistre pro­gramme secret.

Mais, mira­cu­leu­sement, le rapport a survécu sans alté­ration. Il n’a même pas subi d’éraflures.

Le rapport a, semble-​​t-​​il, balayé toute pos­si­bilité d’une attaque mili­taire amé­ri­caine et/​ou israé­lienne de l’Iran. Et voilà que sur­vient l’initiative de paix de Haniyeh qui com­promet la stra­tégie de nos auto­rités mili­taires à l’égard de la bande de Gaza.

Et de nouveau le chœur de l’armée donne de la voix. Des généraux en uni­forme ou sans uni­forme, des cor­res­pon­dants mili­taires, des cor­res­pon­dants poli­tiques, des com­men­ta­teurs de tout poil, des poli­ti­ciens de gauche et de droite – tous se sont mis à attaquer la pro­po­sition de Haniyeh.

Leur message : cette ini­tiative ne doit être acceptée en aucun cas ! Il ne faut même pas l’examiner ! Au contraire : cette pro­po­sition est le signe que le Hamas est en train de s’effondrer ; il faut en consé­quence inten­sifier la guerre contre lui ; le blocus de Gaza doit être ren­forcé ; il faut tuer davantage de diri­geants – et, en réalité, pourquoi ne pas tuer Haniyeh lui-​​même ? Qu’attendons-nous pour le faire ?

Un paradoxe inhérent au conflit depuis son origine s’exprime ici : si les Pales­ti­niens sont forts, il est dan­gereux de faire la paix avec eux. S’ils sont faibles, il n’y a aucune nécessité de faire la paix avec eux. De toute façon, il faut les briser.

« Il n’y a rien à dis­cuter ! » a immé­dia­tement déclaré Ehoud Olmert. Tout va donc bien, l’effusion de sang peut continuer.

ET C’EST QUE vraiment elle continue. Dans la bande de Gaza et alentour, une petite guerre cruelle se mène. Comme d’habitude, de chaque côté on prétend réagir seulement aux atro­cités de la partie adverse.

Du côté israélien on prétend répondre aux tirs de Qassam et de mor­tiers. Quel Etat sou­verain pourrait tolérer d’être bom­bardé par des mis­siles meur­triers depuis l’autre côté de la frontière ?

En vérité, des mil­liers de mis­siles ont tué seulement un tout petit nombre de per­sonnes. Plus de 100 fois plus sont tuées ou blessées sur les routes. Mais les Qassam sèment la terreur, les habi­tants de Sderot et des environs exigent ven­geance et pro­tection pour leurs maisons, ce qui coû­terait des fortunes.

Si les Qassam inquié­taient réel­lement nos diri­geants poli­tiques et mili­taires, ils se seraient pré­ci­pités sur la pro­po­sition de cessez-​​le-​​feu. Mais les diri­geants ne se sou­cient guère en réalité de ce qui arrive à la popu­lation de Sderot, à la péri­phérie loin­taine tant géo­gra­phique que poli­tique, loin du centre du pays. Cela ne pèse rien ni au plan poli­tique ni au plan écono­mique. Aux yeux des diri­geants, ses souf­frances sont, à tout prendre, sup­por­tables. Elles pré­sentent aussi un côté positif important : elles four­nissent un pré­texte idéal aux actions de l’armée.

POUR ISRAEL l’objectif stra­té­gique à Gaza n’est pas de mettre fin aux tirs de Qassam. Cet objectif res­terait le même s’il ne tombait plus un seul Qassam sur Israël.

L’objectif réel est de briser les Pales­ti­niens, ce qui signifie briser le Hamas.

La méthode est simple et même élémen­taire : ren­forcer le blocus ter­restre, maritime et aérien jusqu’à ce que la situation dans la Bande devienne abso­lument insupportable.

L’arrêt complet des appro­vi­sion­ne­ments à l’exception du strict minimum pour pré­venir la famine a réduit les condi­tions de vie à un niveau inhumain. Il n’y a en réalité ni impor­ta­tions ni expor­ta­tions, la vie écono­mique est para­lysée, le coût de la vie a atteint des sommets. L’approvisionnement en car­burant a déjà été réduit de moitié et il est projeté de le faire des­cendre encore plus bas. L’approvisionnement en eau peut être inter­rompu à volonté.

L’activité mili­taire s’accroît pro­gres­si­vement. L’armée israé­lienne mène des incur­sions quo­ti­diennes, avec des chars et des bull­dozers blindés, de façon à pénétrer jusqu’aux limites des zones habitées pour amener les com­bat­tants pales­ti­niens à la confron­tation. Chaque jour cinq à dix com­bat­tants pales­ti­niens sont tués ainsi que quelques civils. Chaque jour des habi­tants se font enlever en vue d’obtenir d’eux des ren­sei­gne­ments. L’objectif affiché est l’usure, har­celer et épuiser, et peut-​​être aussi la pré­pa­ration d’une recon­quête de la Bande – même si les chefs de l’armée sou­haitent éviter cela à tout prix.

L’un après l’autre, les diri­geants pales­ti­niens se font tuer par des attaques aériennes. Chaque point de la Bande est sous la menace des avions israé­liens, des héli­co­ptères de combat et des drônes. La tech­no­logie moderne permet de suivre les ″enfants de la mort″, ceux que l’on a repérés pour les tuer, et un vaste réseau d’informateurs et d’agents, dont cer­tains agissent sous la contrainte, com­plète le tableau. Ce réseau a été mis en place de longue date.

Les chefs de l’armée espèrent qu’en serrant tous les boulons ils pourront amener la popu­lation locale à se sou­lever contre le Hamas et les autres orga­ni­sa­tions com­bat­tantes. Toute oppo­sition pales­ti­nienne à l’occupation s’effondrerait. La popu­lation pales­ti­nienne dans son ensemble met­trait les mains en l’air pour se rendre et se sou­mettre aux condi­tions des occu­pants qui pour­raient agir à leur guise – expro­prier des terres, déve­lopper les colonies, élever des murs et établir des points de contrôle, découper la Cis­jor­danie en en une suite d’enclaves semi-​​autonomes.

Dans ce projet israélien, le travail réservé à l’Autorité Pales­ti­nienne consiste à agir en sous-​​traitant pour la sécurité israé­lienne, en échange d’un flux d’argent qui garan­tirait le maintien de son autorité sur les enclaves.

Au terme de cette phase du conflit israélo-​​palestinien, la popu­lation pales­ti­nienne serait découpée en mor­ceaux et rendue impuis­sante face à l’expansion israé­lienne. Le choc his­to­rique entre la force irré­sis­tible (l’entreprise sio­niste) et l’objet inébran­lable (la popu­lation pales­ti­nienne) se conclurait par l’écrasement de l’opposition palestinienne.

AFIN de mener à bien ce projet, il faut jouer un jeu diplo­ma­tique com­plexe. En aucun cas il ne faut perdre le soutien de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Au contraire, le monde entier, conduit par les États Unis et l’Union Euro­péenne, doit apporter son soutien à Israël et consi­dérer ses actions comme un combat juste contre le ter­ro­risme pales­tinien, lui-​​même partie inté­grante du ter­ro­risme international.

Après Anna­polis, les choses se sont passées comme prévu : aucune négo­ciation n’a débuté, les deux parties s’amusent à des jeux de rôle. Dès le len­demain d’Annapolis, le gou­ver­nement israélien annonçait d’énormes projets de construction au delà de la Ligne Verte. Quand Condo­leeza Rice a mar­monné quelques mots d’opposition, on a annoncé que les projets avaient été mis en sommeil. En fait ils conti­nuent à plein régime.

Comment Olmert et ses col­lègues font-​​ils pour tromper le monde entier ? Ben­jamin Dis­raëli a dit un jour à propos d’un poli­ticien bri­tan­nique : « Le très hono­rable gent­leman surprit un jour ses oppo­sants en train de se baigner dans la mer et sub­tilisa leurs vête­ments. » Nous, les pion­niers de la solution à deux Etats, pouvons dire cela de notre gou­ver­nement. Il a volé notre drapeau et s’est drapé dedans pour masquer ses intentions.

Enfin, il y a main­tenant un consensus mondial sur le fait que la paix dans notre région doit se fonder sur la coexis­tence de l’État d’Israël et de l’État de Palestine. Notre gou­ver­nement s’y est dis­crè­tement rallié et exploite cet accord avec un tout autre objectif : l’hégémonie d’Israël sur toute la région et la trans­for­mation des sec­teurs à popu­lation pales­ti­nienne en une suite de ban­toustans. Il s’agit là, en réalité, d’une solution à un seul Etat (Le Grand Israël) sous couvert d’une solution à deux Etats.

EST-​​IL POS­SIBLE que ce projet réus­sisse ?

La bataille de Gaza bat son plein. Malgré l’écrasante supé­riorité mili­taire de l’armée israé­lienne, elle n’est pas inégale. Même le com­man­dement israélien signale que les forces du Hamas se ren­forcent. Elles reçoivent un entraî­nement dur, leurs armes deviennent de plus en plus effi­caces et elles font preuve d’un courage et d’une déter­mi­nation à toute épreuve. Il semble que leur moral n’est pas atteint par la dis­pa­rition de leurs chefs et de leurs com­bat­tants dans une effusion de sang inin­ter­rompue. C’est l’une des raisons pour les­quelles l’armée israé­lienne recule devant l’idée de recon­quérir la bande de Gaza.

Á l’intérieur de la Bande, les deux orga­ni­sa­tions prin­ci­pales béné­fi­cient d’un large soutien de la popu­lation – la mani­fes­tation en mémoire de Yasser Arafat orga­nisée par le Fatah et la contre mani­fes­tation du Hamas ont ras­semblé l’une et l’autre des cen­taines de mil­liers de par­ti­ci­pants. Mais il semble que la grande majorité de la popu­lation pales­ti­nienne sou­haite l’unité nationale pour lutter ensemble contre l’occupation. Elle ne veut pas de contrainte reli­gieuse mais elle ne sup­por­terait pas non plus des diri­geants qui col­la­bo­re­raient avec l’occupant.

Le gou­ver­nement pourrait com­mettre une lourde erreur en misant sur la sou­mission du Fatah. En com­pé­tition avec le Hamas, le Fatah pourrait nous réserver des sur­prises en rede­venant une orga­ni­sation de lutte. Le flot d’argent qui ali­mente l’Autorité pourrait bien ne pas pré­venir une telle évolution. Ze’ev Jabo­tinsky était plus lucide que Tony Blair lorsqu’il disait, il y a 85 ans, qu’il n’est pas pos­sible d’acheter un peuple entier.

Si l’armée israé­lienne envahit Gaza pour la recon­quérir, la popu­lation sera der­rière les com­bat­tants. Per­sonne ne sait comment elle réagira si la détresse écono­mique s’aggrave. Les résultats peuvent être sur­pre­nants. L’expérience d’autres mou­ve­ments de libé­ration montrent que la détresse peut briser une popu­lation mais qu’elle peut aussi la stimuler.

C’est là, sim­plement, un test exis­tentiel pour le peuple pales­tinien – peut-​​être le plus rude depuis 1948. C’est aussi un test de la validité de la poli­tique de Ehoud Olmert, Ehoud Barak, Tzipi Livni et les chefs de l’armée.

Ainsi un cessez-​​le-​​feu a peu de chances de prendre effet. En premier lieu Olmert en a rejeté un d’emblée. Puis cela a été démenti. Puis le démenti a été démenti.

Les habi­tants de Sderot auraient sans doute été heureux d’accepter un cessez-​​le-​​feu. Mais qui se pré­occupe de leur poser la question ?