Au Proche-​​Orient, la paix paralysée

Michel Bôle-​​Richard, samedi 10 mai 2008

Depuis Anna­polis, M. Abbas a ren­contré à sept reprises le premier ministre israélien, Ehoud Olmert. Rien de concret n’est sorti de ces face-​​à-​​face. Les deux diri­geants s’adressent tou­jours le reproche mutuel de ne pas faire les gestes nécessaires.

Plus de cinq mois après la mise en route d’un nouveau pro­cessus de paix à Anna­polis (Maryland), le 27 novembre 2007, tout le monde attend des résultats qui tardent à venir. " Assez de pour­parlers, désormais, il faut des déci­sions ", plaide Saëb Erakat, res­pon­sable des négo­cia­tions auprès de Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité palestinienne.

Condo­leezza Rice, secré­taire d’Etat amé­ri­caine, avait demandé avec insis­tance, lors de son dernier voyage, fin mars, à Jéru­salem, " des progrès tan­gibles " pour que l’espoir revienne dans le camp pales­tinien. Elle n’a réussi à grap­piller que de maigres conces­sions, malgré qua­torze séjours en quinze mois sur le terrain, pour tenter de redonner une impulsion au pro­cessus de paix. Elle devait retourner à Jéru­salem dimanche 4 mai afin de jauger, à nouveau, l’évolution des pour­parlers. Depuis Anna­polis, M. Abbas a ren­contré à sept reprises le premier ministre israélien, Ehoud Olmert. Rien de concret n’est sorti de ces face-​​à-​​face. Les deux diri­geants s’adressent tou­jours le reproche mutuel de ne pas faire les gestes néces­saires. M. Abbas a vu George Bush le 24 mars, à Washington. Il est sorti dépité de son entrevue. Le pré­sident amé­ricain estime que c’est aux Israé­liens et aux Pales­ti­niens de trouver un accord.

Or de pro­fondes diver­gences demeurent sur les ques­tions essen­tielles. M. Erakat accuse les Israé­liens de " trans­former la Cis­jor­danie en une grande prison comme la bande de Gaza ". Les Pales­ti­niens sont de plus en plus amers. Selon un sondage publié à la fin du mois de mars par un ins­titut de Ramallah, 80 % d’entre eux estiment que les négo­cia­tions vont échouer et 68 % jugent " nulles ou très faibles " les chances de création d’un Etat pales­tinien d’ici cinq ans. Plus grave encore, 84 % ont approuvé l’attentat contre l’école tal­mu­dique à Jéru­salem, qui a fait huit morts le 6 mars, et 64 % sou­tiennent le lan­cement de roquettes depuis la bande de Gaza en direction d’Israël.

C’est dire à quel point la popu­lation pales­ti­nienne est désa­busée. " Il n’y a pas de stra­tégie nationale, pas de lea­dership actif, pas de véri­table cadre pour les négo­cia­tions, pas de garanties d’une par­ti­ci­pation inter­na­tionale, pas d’arrêt des colonies, pas de résultats concrets jusqu’à présent, et Israël n’a cédé sur rien ", constate Hani Al-​​Masri dans le quo­tidien pales­tinien Al Iyam. Yasser Abed Rabbo, membre de l’équipe de négo­cia­tions, a même estimé que " les pour­parlers sont devenus inutiles tant qu’il n’est pas mis un terme à l’expansion des colonies ".

Pourtant, les dis­cus­sions vont continuer jusqu’à épui­sement car, comme le dit M. Erakat : " Nous n’avons pas d’autre choix. " L’Autorité pales­ti­nienne veut prouver qu’elle n’a gâché aucune chance de par­venir à un accord d’ici à la fin de l’année, afin de démontrer son sérieux et sa bonne foi et pouvoir dire au monde entier que, en cas d’échec, le maximum a été fait. Salam Fayyad, le premier ministre pales­tinien, qui tente d’insuffler une dyna­mique de recons­truction, com­mence à déses­pérer en dépit des 7,7 mil­liards de dollars promis lors de la confé­rence de Paris, en décembre 2007, et des 500 mil­lions déjà alloués qui per­mettent de payer les fonc­tion­naires et de faire tourner l’administration. Les résis­tances israé­liennes aux­quelles il se heurte pour relever l’économie pales­ti­nienne et l’énorme inertie de l’appareil du Fatah qu’il doit affronter chaque jour ne sont guère encourageantes.

Du côté d’Israël, les deux prin­cipaux écueils sont la pour­suite, voire l’accélération, de la colo­ni­sation et le non-​​démantèlement des implan­ta­tions sau­vages, ainsi que l’extrême réti­cence des auto­rités, en par­ti­culier des mili­taires, à lever les bar­rages afin de faci­liter la vie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens. Ehoud Barak, ministre de la défense, juge néces­saire le maintien des check-​​points pour empêcher les actes de ter­ro­risme. Le chef du Shin Bet (sécurité inté­rieure), Yuval Diskin, a fait remarquer que tant que la " bar­rière de sécurité " qui, sur 725 kilo­mètres, doit tota­lement clô­turer la Cis­jor­danie ne sera pas ter­minée, il sera impos­sible de lever la quasi-​​totalité des quelque 550 bar­rages exis­tants. La bar­rière, qui n’existe que sur 63 % du tracé actuel, ne sera pas achevée, au plus tôt, avant 2010. D’ici là, le pro­cessus de paix aura lar­gement le temps de péri­cliter, et les Pales­ti­niens de déses­pérer davantage. " La popu­lation est en colère contre nous. Elle est de plus en plus scep­tique et pes­si­miste ", constate M. Erakat.

L’existence même de l’Autorité pales­ti­nienne s’en trouve menacée. M. Erakat met ainsi en garde contre " l’impact que cette dis­pa­rition aura dans toute la région ". L’échec du pro­cessus de paix ou sa per­pé­tuation en dif­fé­rentes et inter­mi­nables étapes contri­bueront sans aucun doute à la désa­gré­gation de l’Autorité pales­ti­nienne issue des accords d’Oslo en 1993 ou, à tout le moins, à sa totale perte de cré­di­bilité auprès de l’opinion publique pales­ti­nienne. M. Abbas pâtit en effet de plus en plus de ce sur­place. M. Olmert parle de la signature, pour la fin de l’année, d’un document commun qui ouvrirait la voie encore loin­taine à la création d’un Etat pales­tinien. Cet accord devrait ensuite, côté pales­tinien, être soumis à un réfé­rendum. Or le mandat de M. Abbas s’achève en janvier 2009 et la durée de vie du gou­ver­nement Olmert est de plus en plus limitée.

Afin de par­venir à la création d’un Etat pales­tinien, que tout le monde appelle de ses voeux, le temps presse. Cette pers­pective appa­raissant de plus en plus aléa­toire, de nom­breuses voix s’élèvent, côté pales­tinien, pour la création d’un Etat bina­tional qui, avec la désa­gré­gation de l’Autorité et les dif­fi­cultés à faire naître la Palestine, res­terait la seule pos­si­bilité. " Depuis quinze ans, Israël s’est moqué de l’Autorité pales­ti­nienne. D’après les accords d’Oslo, cette Autorité devait être une mesure tran­si­tion­nelle et pro­vi­soire. Depuis le début, l’Autorité a non seulement été abusée dans des négo­cia­tions sté­riles, mais elle a été obligée de prendre en charge les habi­tants des ter­ri­toires occupés ", sou­ligne Ali Jarbawi, pro­fesseur à l’université Bir Zeit de Ramallah.

L’Etat juif est donc face à un double défi. Le premier est de devoir assumer, en cas de dis­pa­rition de l’Autorité pales­ti­nienne, la gestion des ter­ri­toires qu’il occupe depuis qua­rante et un ans et qui ne sur­vivent que grâce à l’aide inter­na­tionale. Le second, au cas où l’Etat pales­tinien ne serait pas créé, est de voir monter les reven­di­ca­tions pour un Etat bina­tional. Ce qui signifie un risque croissant de mesures ségré­ga­tives pour pré­server le caractère juif de l’Etat d’Israël. M. Olmert l’a compris, mais rien n’indique qu’il soit en mesure de relever ce double défi.