Assassinat d’Hariri : La patte d’Israël

Rannie Amiri, jeudi 29 juillet 2010

OPINION :
Assas­sinat en février 2005 du premier ministre libanais Rafic Hariri : les fon­de­ments de cette opé­ration secrète, incluant le rôle d’Israël, ont à présent fait surface.

Au Moyen-​​Orient, les cor­ré­la­tions entre machi­nation poli­tique, espionnage et assas­sinat sont soit lim­pides comme de l’eau de roche, soit une bou­teille à l’encre.

Quant à l’affaire tou­jours en suspens de l’assassinat en février 2005 du premier ministre libanais Rafic Hariri, les fon­de­ments de cette opé­ration secrète, incluant le rôle d’Israël, ont à présent fait surface.

Les mesures éner­giques prises contre les réseaux d’espionnage israé­liens opérant au Liban ont abouti à plus de 70 arres­ta­tions dans les 18 der­niers mois. Il y avait parmi elles quatre offi­ciers de haut rang de l’armée liba­naise et de la Sécurité générale. L’un d’eux espionnait pour le compte du Mossad depuis 1984.

Une percée impor­tante sur­venue fin juin dans le cours de l’enquête a mené à l’arrestation de Charbel Qazzi, chef de trans­mission et de dif­fusion chez Alpha, l’un des deux four­nis­seurs de ser­vices de télé­phonie mobile appar­tenant à l’État du Liban.

Selon le quo­tidien libanais As-​​Safir, Qazzi a avoué avoir ins­tallé des pro­grammes infor­ma­tiques et implanté des chips élec­tro­niques dans les émet­teurs d’Alfa. Ceux-​​ci pou­vaient être uti­lisés par les ser­vices secrets israé­liens pour sur­veiller les com­mu­ni­ca­tions, loca­liser et cibler les indi­vidus à assas­siner, et déployer poten­tiel­lement des virus capables d’effacer les infor­ma­tions enre­gis­trées lors des com­mu­ni­ca­tions. La col­la­bo­ration de Qazzi avec Israël daterait de 14 ans.

Le 12 juillet, une seconde arres­tation a été opérée chez Alfa. Tarek al-Raba’a, un par­te­naire ingé­nieur de Qazzi, a été arrêté sur charges d’espionnage pour Israël et de pré­judice à la sécurité nationale. Quelques jours plus tard, un troi­sième employé d’Alfa était arrêté de la même façon.

Les Israé­liens ont refusé de com­menter ces arres­ta­tions. Néan­moins, leur capacité évidente à pénétrer les domaines mili­taire et des télé­com­mu­ni­ca­tions du Liban a secoué le pays et soulevé de toute urgence des inquié­tudes pour la sécurité.

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec l’assassinat de Rafic Hariri ?

En dehors des rami­fi­ca­tions délé­tères évidentes du travail d’officiers de hauts rangs de l’armée liba­naise pour Israël, la légi­timité même du Tri­bunal spécial pour le Liban (STL) est désormais en question. Le STL est un machin ratifié par l’ONU, chargé de pour­suivre les auteurs de l’assassinat de l’ancien premier ministre. Le 14 février 2005, une tonne d’explosif a éclaté près du convoi de M. Hariri qui passait, le tuant ainsi que 21 autres personnes.

On pense que le STL for­mulera son acte d’accusation sur l’affaire dès sep­tembre, en s’appuyant lour­dement pour le faire sur des enre­gis­tre­ments télé­pho­niques et des trans­mis­sions de télé­phonie mobile.

Selon l’AFP, « Un rapport pré­li­mi­naire de l’équipe d’enquêteurs des Nations unies a déclaré avoir recueilli comme preuve des données d’appels de télé­phonie mobile effectués le jour de l’assassinat d’Hariri. »

The National a aussi signalé, « L’enquête inter­na­tionale, qui pourrait pré­senter les actes d’accusation ou les conclu­sions dès sep­tembre, d’après des articles non-​​vérifiés de médias, s’est servie d’enregistrements télé­pho­niques pour tirer ses conclu­sions sur le complot du meurtre d’Hariri, qui a été lar­gement imputé à la Syrie et ses alliés libanais… »

Le 16 juillet, lors d’un dis­cours télévisé, le secré­taire général du Hez­bollah, Sayyid Hassan Nas­rallah, a spéculé que le STL uti­lisait des infor­ma­tions glanées dans des com­mu­ni­ca­tions fal­si­fiées par les Israé­liens pour impliquer faus­sement le groupe dans l’assassinat du premier ministre :

« Dans leur analyse, quelques-​​uns comptent sur les témoi­gnages de l’acte d’accusation (du STL), dont cer­tains se sont avérés être des faux, et sur les réseaux de télé­com­mu­ni­ca­tions qui ont été infiltrés par des espions capables de changer et mani­puler les données.

Avant la guerre (de 2006), des espions ont donné des infor­ma­tions impor­tantes à l’ennemi israélien, et sur la base de ces données, Israël a bom­bardé cer­tains immeubles, maisons, usines et ins­ti­tu­tions. Beaucoup de martyrs sont morts et de nom­breux autres ont été blessés. Ces espions sont com­plices des mas­sacres, des crimes, des menaces et du dépla­cement [de l’exode sur les routes des gens mitraillés par les chas­seurs israé­liens, ndt]. »

Nas­rallah a qua­lifié la mani­pu­lation du STL de « projet israélien » destiné à « créer une vague de pro­tes­ta­tions (uproar) au Liban. »

À vrai dire, le Liban a connu un avant-​​goût de cela en mai 2008. À l’apogée d’une impasse de 18 mois lors de la for­mation du gou­ver­nement d’unité nationale du premier ministre Fouad Siniora, la décision de son cabinet de déclarer uni­la­té­ra­lement illégal le système de télé­phonie fixe du Hez­bollah a poussé le pays au bord de la guerre civile.

Recon­naissant l’importance de sécu­riser leurs lignes de com­mu­ni­cation dans la lutte contre l’invasion israé­lienne de juillet 2006, et soup­çonnant que les télé­com­mu­ni­ca­tions publiques étaient peut-​​être per­verties, le Hez­bollah a résisté au projet de Siniora de déman­teler son réseau. Dans un mou­vement rapide et uni, ses hommes ont avancé à l’ouest de Bey­routh et mis rapi­dement un terme au plan du gou­ver­nement. Deux ans plus tard, leurs soupçons se montrent justifiés.

Michel Aoun, député de l’opposition et patron du Mou­vement patrio­tique libre, avait déjà informé Nas­rallah que le STL incul­perait pro­ba­blement les membres « incon­trôlés » du Hez­bollah pour avoir exploité « …la tension libano-​​libanaise et libano-​​palestinienne, et la guerre israé­lienne contre le Liban. »

Donnant du crédit à Nas­rallah et aux asser­tions d’Aoun, le com­mandant en chef des Forces de défense israé­liennes Gabi Ash­kenazi, a prédit « avec beaucoup d’espoirs, » que la situation se dété­rio­rerait au Liban en sep­tembre, après que le STL inculpe le Hez­bollah pour l’assassinat d’Hariri.

La joyeuse dépo­sition pré­mo­ni­toire d’Ashkenazi devant la com­mission des Affaires étran­gères de la Knesset, trahit ce qu’Israël espère des retombées des conclu­sions du STL, qui seront : fomen­tation de guerre civile et de dis­corde au sein des groupes sec­taires du Liban, divisés en général en fac­tions pro et anti-​​syriennes. Ash­kenazi anticipe cela car il connaît bien sûr l’accès libre d’Israël aux enre­gis­tre­ments télé­pho­niques cri­tiques, qui per­mettra de monter un coup contre le Hez­bollah pour le faire accuser du crime.

Les argousins et les agents secrets d’Israël au Liban et leur infil­tration du réseau de télé­com­mu­ni­cation ont été éventés. Le STL devrait tout au moins recon­naître que la preuve de la pré­sumée impli­cation du Hez­bollah dans la mort d’Hariri (un groupe qui jouissait his­to­ri­quement de bonnes rela­tions avec le premier ministre défunt) est entiè­rement polluée et vrai­sem­bla­blement falsifiée.

L’arrestation de Qazzi et al-Raba’a lors du déman­tè­lement du réseaux d’espionnage israélien, devraient inciter le STL à porter son attention vers le seul acteur régional qui a béné­ficié de l’assassinat de Rafic Hariri ; celui qui conti­nuera tant que son dessein de com­pro­mettre le Hez­bollah ne sera pas réalisé.

Il est temps de regarder vers Tel-​​Aviv.