Arres­ta­tions en série de mili­tants pales­ti­niens en lutte contre la "clôture de sécurité" israélienne

Benjamin Barthe, vendredi 1er janvier 2010

Dans les ter­ri­toires occupés, la sil­houette de Jamal Juma passait rarement inaperçue. Cor­pulent, le front dégarni et le souri re aux lèvres, ce qua­dra­gé­naire, coor­di­nateur de "Stop the wall", la cam­pagne de pro­tes­tation contre la bar­rière de sépa­ration israé­lienne, se bagarrait sur tous les fronts.

Dans les oli­ve­raies de Bilin ou de Nilin, deux vil­lages qui mani­festent chaque semaine contre cet ouvrage qui confisque près de 10 % des terres de Cis­jor­danie ; sur la place des Lions de Ramallah, haut lieu de ras­sem­blement de la société civile pales­ti­nienne ; et d ans les consulats euro­péens de Jérusalem-​​Est qu’il rap­pelait à leurs obli­ga­tions en matière de défense des droits de l’homme.

Mais, depuis le 15 décembre, le rayon d’action de Jamal Juma s’est consi­dé­ra­blement rétréci. Le cerveau de la résis­tance non vio­lente contre le "mur de l’apartheid" ne bataille plus que devant le tri­bunal mili­taire de la Mos­kobiya, un centre de détention à Jérusalem-​​Ouest .. Arrêté par la police, il a rejoint der­rière les bar­reaux une dizaine d’autr es acti­vistes, engagés dans le même combat que lui, détenus le plus souvent sans la moindre charge et vic­times, selon leurs défen­seurs, d’une poli­tique d’intimidation déli­bérée de la part des auto­rités israé­liennes. "Israël cherche à briser ce mou­vement qui marque des points dans l’opinion publique inter­na­tionale, dit Magda Mughrabi, de l’association de défense des pri­son­niers Addameer.

Il s’agit à la fois de dis­suader les gens d’aller mani­fester et de sabo ter le travail de sen­si­bi­li­sation qu’ils mènent à l’étranger." Le 22 sep­tembre, Mohamed Othman, 34 ans, col­lègue de Jamal Juma au sein de Stop the wall, revenait d’ un séjour de ce type en Norvège. Il y avait ren­contré la ministre des finances, Kristin Hal­vorsen, qui, quelques jours plus tôt, avait annoncé le retrait du fonds de pension national nor­végien du capital d’Elbit, une firme d’armement israé­lienne. Les visites guidées de la bar­rière de sépa­ration que Mohamed Othman avait orga­nisées peu avant pour des diplo­mates nor­vé­giens n’étaient pas étran­gères à cette décision spectaculaire.

Mais au pont Allenby, point de passage entre la Jor­danie et la Cis­jor­danie occupée, le jeune lob­byiste est inter­pellé par la police israé­lienn e. Depuis cette date, il végète en prison sans que le pro­cureur militai re ait pro­noncé la moindre incul­pation. "Les auto­rités évoquent une vague ren­contre à Amman avec un supposé membre du Hez­bollah, dit son avoc at Mahmoud Hassan. Tout cela ne vaut rien. C’est une façon de délé­gi­timer la résistan ce non vio­lente et de dis­si­muler le fait qu’il s’agit d’un empri­son­nement politique."

Dans une tribune publiée sur le site d’information améri cain Huf­fington Post, Jamal Juma avait raconté comment Mohamed Othman avait été mis en garde, peu avant son inter­pel­lation, par un soldat à un check-​​point : ""Nous allons t’arrêter", lui avait-​​il dit. "Mais c’est un peu dif­ficile avec toi, car tu te contentes de parler"." Au mois de juin, un autre "parleur", Mohamed Khattib, ins­ti­gateur des mani­fes­ta­tions de Bilin, avait été incarcéré penda nt deux semaines. Il revenait alors d’un voyage à Montréal, où il ava it appuyé une demande de pour­suites judi­ciaires contre deux entre­prises de BTP, enre­gis­trées sur le sol canadien et impli­quées dans la construction de colonies sur la terre de Bilin.

A son procès, il éta it apparu que l’accusation de jet de pierres portée contre lui était factice, dans la mesure où il n’était pas présent le jour de la sup­posée infraction. Mohamed Srour, son homo­logue du village de Nili n, a reçu un trai­tement équi­valent. Il a été arrêté pendant trois jours, fin juillet, de retour de Genève où il avait déposé devant la com­mission d’enquête sur la guerre de Gaza, dirigée par le juge sud-​​africain Richard Gold­stone. C’est au mois de décembre que le rythme des inter­pel­la­tions s’est accéléré. Cinq sur­viennent d’un seul coup à Naplouse, visant des mili­tants asso­ciatifs. Le 10 de ce mois, peu avant Jamal Juma, c’est Abdallah Abu Rahma, autre pilier des cor­tèges de Bilin, qui est embarqué par l’ar mée israé­lienne. Parmi les charges retenues contre lui, outre le "jet de pierres" et le "jet de ballons remplis d’excréments de poulet" (sic), figure "la pos­session d’armes israé­liennes usagées".

Les­dites armes sont les reliques des gre­nades assour­dis­santes et lacry­mo­gènes, tirées par les soldats contre les vil­la­geois, puis ramassées par ceux-​​là et exposées en guise de témoi­gnage de la vio­lence exercée contre eux. A l’idée qu’il s’agit là d’un délit, Gaby Lasky, l’avocate d’Abou Rahma, réprime un fou rire : "Et c’est quoi la pro­chaine étap e ? Faire payer aux mani­fes­tants le prix des balles qui sont tirées sur eux ?"

Article paru dans l’édition du 31.12.09