Arrestations de Duma : la justice israélienne à nouveau sur le banc des accusés

Les aveux apparemment forcés des colons dans l’affaire Dawabsheh suggèrent que la justice n’intéresse pas les autorités israéliennes

Dimi Reider, Middle East Eye, mardi 12 janvier 2016

un Palestinien et un garçon se tiennent dans une maison incendiée par des colons israéliens dans le village cisjordanien de Duma. AFP

Les mises en examen de la semaine dernière dans l’affaire du meurtre de la famille Dawabsheh devaient envoyer le message que personne n’est au-dessus des lois et que l’État israélien poursuivra les terroristes juifs aussi vigoureusement et avec autant de succès que les Palestiniens. Au lieu de cela, les dossiers d’enquête et d’accusation soulèvent plus de questions que de réponses, tandis que les droits de l’homme et l’égalité devant la loi n’en sortent pas grandis et auraient en fait plutôt souffert.

L’enquête initiale a impliqué au moins six arrestations « administratives » – c’est-à-dire, une détention sans procès ni droit à un avocat. Cette tactique est communément utilisée contre les Palestiniens dans les territoires occupés – où elle peut être décidée par un commandant militaire et où elle est beaucoup moins soumise à examen – mais a également commencé à « déborder » en Israël même, sur l’ordre direct du ministre de la Défense Moshe Yaalon.

Trois militants d’extrême-droite ont été arrêtés en août 2015, puis trois autres en décembre. Ces derniers se sont vus refuser l’accès à des avocats pendant des semaines, sur fond d’accusations constantes de violences physiques et psychologiques équivalant à de la torture. Les réponses du service de sécurité intérieure, le Shin Bet, semblent corroborer les soupçons : au lieu de démentir catégoriquement le recours à la force physique, l’agence a insisté sur le fait que l’enquête visait à empêcher de futures attaques et a été menée selon les normes professionnelles et juridiques habituelles en pareil cas. Cette formulation – le prétexte de la soi-disant « bombe à retardement » – est fréquemment utilisée pour contourner l’interdiction de la torture imposée par la Cour suprême en 1999.

En fin de compte, sur les six détenus : deux ont été accusés d’implication dans l’attaque de Duma ; deux ont été accusés d’une série d’actes de vandalisme et d’incendies criminels à caractère politique au cours des deux dernières années ; et deux ont été libérés, l’un des deux devant être inculpé pour avoir agressé un berger palestinien en 2014.

Les attaques contre les Palestiniens par des civils juifs ne sont pas nouvelles, surtout depuis l’émergence du « prix à payer » (Price Tag) – mi-mouvement, mi-style d’attaques visant à réclamer aux Palestiniens le « prix » des actions d’autres Palestiniens ou des autorités israéliennes contre les colons. Quelques incidents de ce type se produisent tous les mois, généralement sous la forme de vandalisme ou de tentatives des colons visant à éloigner les Palestiniens de leurs champs, vergers ou pâturages. Dans certains cas, des officiers de l’armée israélienne jugés trop favorables aux Palestiniens ont également été attaqués.

Cependant, l’attaque de Duma était différente sur deux aspects cruciaux.

Tout d’abord, il y a la brutalité et l’ampleur de l’attaque. Malgré la fréquence des attaques juives « de base », les décès qu’elles occasionnent sont relativement rares. Le précédent incident mortel avait eu lieu un an auparavant, lorsque des juifs israéliens de droite avaient enlevé et assassiné un adolescent palestinien, Mohammed Abu Khdeir. Tandis que le meurtre d’Abu Khdeir avait également choqué les Israéliens, qui l’avaient condamné, et fait réagir la police, l’attaque de Duma a fait trois morts et l’histoire des victimes – un bébé brûlé vif, ses jeunes parents décédés un peu plus tard de leurs blessures, un autre fils (un jeune enfant) grièvement blessé – fait de celle-ci la pire attaque récente.

Ensuite, il y a le cadre idéologique et politique de l’attaque. Le meurtre d’Abu Khdeir était une agression spontanée par plusieurs adolescents et un jeune adulte agissant en bande contre la première victime trouvée sur leur chemin. Ils ont tenté de couvrir le crime et, bien que ce dernier eût un caractère politique, ils ne cherchaient pas à faire passer un message politique particulier – leur objectif principal était la vengeance.

À Duma, en revanche, la scène du crime comportait le graffiti sectaire caractéristique des attaques « prix à payer » et l’ensemble de cet acte – infiltration d’un village palestinien peu après qu’un Israélien a été abattu à proximité et incendie d’une maison avec ses occupants à l’intérieur – était destiné à envoyer un message tant aux Palestiniens qu’aux autorités israéliennes : si vous ne mettez pas fin à la violence palestinienne, nous le ferons et voilà comment.

C’était non seulement un message de représailles aveugles contre des civils parfaitement innocents, mais un défi lancé à l’État d’Israël dans son monopole de la violence mortelle – et c’est ce défi, autant que le caractère odieux de l’attaque, qui a incité les autorités israéliennes à agir.

Cependant, leur réaction semble susceptible de créer autant de problèmes qu’elle en résoudrait. Selon l’acte d’accusation, l’attaque de Duma a été planifiée par Amiram Ben Uliel (21 ans) et un adolescent dont le nom n’a pas été révélé. L’adolescent aurait inspecté le village, choisi la cible et accepté de retrouver Ben Uliel à un certain endroit et de le rejoindre dans l’attaque.

Toutefois, l’adolescent est finalement resté derrière et Ben Uliel est entré seul dans le village, a réalisé les graffitis et a jeté des cocktails Molotov dans les fenêtres de deux maisons. L’une des maisons était vide ; l’autre était celle de la famille Dawabsheh. Par conséquent, Ben Uliel est accusé de meurtre et l’adolescent de complicité de meurtre. En cas de condamnation, Ben Uliel peut s’attendre à une triple condamnation à perpétuité.

Cette version des événements pose néanmoins de sérieux problèmes. Pour commencer, elle ne correspond pas aux témoignages oculaires. Un proche de la famille qui était le premier sur les lieux de l’attaque a rapporté au journal Haaretz avoir vu deux hommes masqués se tenant au-dessus des parents, Saad et Riham, en train de brûler. Un appel passé peu de temps après l’attaque à une hotline de la sécurité civile israélienne – provenant, selon le Shin Bet, de Duma – fait état de plusieurs colons quittant le village pour la colonie voisine d’Adei Ad. Quelques minutes plus tard, un agent de sécurité dans une colonie voisine, Ali, a signalé cinq colons sortant d’un véhicule et se dirigeant vers un autre village palestinien, Sinjil. D’après le rapport, ils pourraient être liés à l’attaque de Duma. Et de précédentes estimations réalisées par des experts en graphologie, comme le rapporte Ynet, ont conclu que les deux graffitis trouvés sur les lieux de l’attaque n’avaient pas été écrits par la même personne.

En fait, en dépit des affirmations de preuves médico-légales – comme une empreinte de chaussure qui correspondrait à une paire de chaussures appartenant à Ben Uliel – l’acte d’accusation semble reposer principalement sur les aveux de ce dernier. Ses avocats soulignent déjà le fait que ses aveux ont été extorqués et sont donc irrecevables ; si le tribunal est d’accord, l’ensemble de l’acte d’accusation s’écroulera.

Cependant, au-delà de ce point de vue pratique, cette enquête n’a pas de quoi réjouir toute personne se souciant des droits de l’homme en Israël-Palestine. Pendant des décennies, des militants, des écrivains et des journalistes ont manifesté contre la torture et la détention indéfinie des Palestiniens, non seulement parce qu’elles étaient infligées par un régime d’occupation, mais aussi parce qu’elles étaient brutales, immorales, évidemment illégales en vertu du droit international, et qu’elles desservaient la justice et la sécurité qu’elles étaient ostensiblement destinées à poursuivre.

En fin de compte, on se retrouve avec davantage de violations des droits de l’homme, pas moins ; davantage de victimes de la violence étatique, pas moins ; et, parce que les informations obtenues sous la torture ont universellement été reconnues comme peu fiables, davantage d’incertitude quant à l’identité du responsable de cette attaque brutale, pas moins. Le fait que des extrémistes juifs sont maintenant également soumis au même traitement n’est pas une indication d’égalité devant la loi, ce n’est qu’une sombre parodie de justice.

Dimi Reider, journaliste et blogueur israélien, est le cofondateur de +972 Magazine. Son travail a été publié par The New York Review of Books, The New York Times, The Guardian, Foreign Policy, Haaretz, The Daily Beast, Al-Jazeera et The Jerusalem Post. Il est également chercheur associé en politique au Conseil européen des relations internationales (ECFR).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.