Areva, Armand Laferrère et Israël

Alain Gresh, jeudi 24 juillet 2008

Dans le numéro spécial de Com­men­taire (prin­temps 2008) paru à l’occasion du tren­tième anni­ver­saire de la revue, Armand Laferrère, pré­senté comme Conseiller réfé­ren­daire à la Cour des comptes et pré­sident d’Areva Canada, propose un article sur Israël que chacun devrait lire. Il condense tous les pré­jugés pro-​​israéliens et anti-​​palestiniens que l’on peut ima­giner. Et quelques men­songes à l’appui…

Nous apprenons que le passage d’Israël à un rythme struc­turel de crois­sance rapide « a eu lieu au milieu d’une guerre. il date de 2003, alors que l’Arafada (la guerre ter­ro­riste lancée en 2000 par Yasser Arafat sous le nom d’ “Intifada al Aqsa” ou de “deuxième Intifada”) faisait encore rage ». M. Laferrère ignore les décla­ra­tions des chefs des service de ren­sei­gnement israé­liens affirmant qu’Arafat n’a pas déclenché l’Intifada, ou le fait que le bilan du premier mois de l’Intifada se chiffre en cen­taines de vic­times pales­ti­niennes contre quelques vic­times israé­liennes – un dés­équi­libre dif­ficile à com­prendre si la stra­tégie d’Arafat avait été pla­nifiée (rap­pelons que les pre­miers attentats-​​suicides datent d’après la vic­toire aux élec­tions légis­la­tives de M. Ariel Sharon, le 6 février 2002).

Comme l’auteur l’écrit plus loin, «  l’Arafada a été clai­rement gagnée par Israël : 15 vic­times du ter­ro­risme en Israël en 2007 contre 451 en 2002 ». Effec­ti­vement… Mais Laferrère ne parle pas des morts pales­ti­niens ; sans doute que le bilan de plus de 4 000 tués ne l’intéresse pas. Les Pales­ti­niens sont-​​ils des êtres humains ?

Une des raisons de cette vic­toire israé­lienne est la bar­rière de sécurité. Cette bar­rière de sécurité « érigée depuis 2002 avait fait l’objet en son temps d’une cam­pagne inter­na­tionale de condam­nation dont le ton strident paraît, face aux vies sauvées, bien indécent ». Cette cam­pagne « indé­cente », rappelons-​​le, avait été enté­rinée par la Cour inter­na­tionale de justice dans un jugement de 2004. Mais Israël n’est-il pas au-​​dessus du droit ? Et cette bar­rière de sécurité, dont la lon­gueur finale sera deux fois celle de la ligne fron­tière entre Israël et les ter­ri­toires pales­ti­niens, nécessite l’annexion de 10% de la Cis­jor­danie. Pourquoi fatiguer les lec­teurs avec de tels détails ? Les paysans pales­ti­niens coupés de leurs champs sont-​​ils des êtres humains ?

L’auteur ne s’intéresse qu’aux menaces qui pèsent sur Israël, petit Etat entouré de méchants ennemis. Vu du Liban, ces remarques appa­raissent déri­soires… Il suffit d’avoir visité le sud du Liban, parlé avec ses habi­tants, chassés de chez eux à plu­sieurs reprises (1978, 1982, 1996, 2006) par les inva­sions et les bom­bar­de­ments israé­liens, écouté leurs his­toire, vu les dizaines de per­sonnes mutilées par les bombes à frag­men­tation lancées par Israël le dernier jour du conflit de 2006 et qui ne frap­paient que des civils.… Mais les paysans libanais sont-​​ils des êtres humains ?

Et quand Laferrère explique que la prise du pouvoir à Bey­routh est la grande pré­oc­cu­pation du Hez­bollah, on peut mesurer son abyssale igno­rance. Le Hez­bollah a tous les moyens miliaires pour s’emparer du pouvoir, il l’a montré en mai dernier à Bey­routh. Mais il ne le sou­haite pas. Dans le nouveau gou­ver­nement libanais d’union nationale, il s’est contenté d’un ministère…

Bien que la France, selon l’auteur, ait adopté une position plus ferme à l’égard de l’Iran, ce dont il se félicite, elle doit, « si elle tient à son honneur, s’interroger sur la manière dont la question d’Israël est pré­sentée dans ses médias et sa société ». Laferrère reproche d’abord aux médias de ne pas désigner les auteurs d’attentats en Israël par leur nom, des ter­ro­ristes. Je ne pense pas qu’il aurait désigné Menahem Begin, Itzhak Shamir ou leurs col­lègues, dans les années 1940, par ce terme-​​là. Mais, il faut le recon­naître, ce ne sont pas des Arabes. Et quant à la vio­lence d’Etat israé­lienne, elle est évidemment « démo­cra­tique ». Le caractère démo­cra­tique d’une bombe lancée par un F-​​15 sur le sud du Liban ou sur un camp pales­tinien peut ne pas être perçu par ceux qui la reçoivent, mais ce ne sont que des Arabes.…

Et, évidemment, on revient à l’affaire al-​​Dura. La presse, paraît-​​il, « refuse tout débat » au sujet de l’enfant tué par des balles israé­liennes aux pre­miers jours de l’Intifada. Sans doute Armand Laferrère, qui pan­toufle au Canada, ne lit-​​il pas la presse fran­çaise, et on peut lui par­donner son igno­rance. Mais ce qu’il ne sup­porte pas dans cette affaire, c’est ce que l’image sym­bolise : une armée israé­lienne qui tire sur des enfants. Rappelons-​​lui quelques faits : entre le début de l’Intifada et juin 2002, 116 mineurs ont été tués à Gaza et 253 en Cis­jor­danie, selon la jour­na­liste israé­lienne Amira Hass. Et Le Monde du 24 novembre 2000 nous rap­portait cet entretien avec un soldat israélien : « Vous ne tirez pas sur un enfant qui a 12 ans ou moins. Au-​​dessus de 12 ans, c’est autorisé. » Mais les enfants pales­ti­niens sont-​​ils des enfants ?

Durant la guerre d’Algérie, des intel­lec­tuels français se mobi­li­saient pour défendre l’honneur de l’armée terni par ces traîtres qui dénon­çaient les tor­tures. Au moins, on sait dans quel camp Armand Laferrère aurait été dans ces années-​​là…

Terminons par deux questions.

La note signature explique que l’auteur est Conseiller réfé­ren­daire à la cour des comptes : n’est-il pas tenu au devoir de réserve ?

Elle signale aussi qu’il est pré­sident d’Areva Canada. Dans quelle mesure Areva Canada est-​​il engagé par ses propos ?

Et une pré­cision sur sa bio­graphie. De 2002 à 2004, il a été conseiller per­sonnel de Nicolas Sarkozy (alors ministre français de l’Intérieur), et res­pon­sable du budget du ministère et des réformes de la fonction publique.