Après l’attaque au large de Gaza Israël a perdu la bataille de l’opinion 

Pascal Boniface, mercredi 30 juin 2010

A priori, on pourrait se dire que l’attaque de la flot­tille huma­ni­taire au large de Gaza ne change rien…Néanmoins, cette fois, quelque chose a changé.

« Apriori, on pourrait se dire que l’attaque de la flot­tille huma­ni­taire au large de Gaza ne change rien. Quatre ans après la guerre au Liban, moins de deux ans après l’offensive sur Gaza, Israël s’est permis une nou­velle action tout à fait inad­mis­sible, contraire au droit inter­na­tional, face à laquelle tem­pêtent toutes les opi­nions publiques, aussi bien en Europe que dans le monde arabe. Comme lors des pré­cé­dents épisodes, les gou­ver­ne­ments occi­dentaux condamnent, mais leur condam­nation n’est jamais suivie d’effet. On a l’impression que l’histoire est un éternel recom­men­cement. Et, de fait, ce qui s’est passé au large de Gaza est un peu la consé­quence du sen­timent d’impunité qu’éprouve l’État hébreu. Israël est habitué aux condam­na­tions sans effet.

Néan­moins, cette fois, quelque chose a changé. On a bien vu que les défen­seurs incon­di­tionnels de la poli­tique israé­lienne étaient gênés dans leur argu­men­tation. Bernard Henri-​​Lévy a écrit une tribune sur ce qu’il appelle “la dés­in­for­mation” (Libé­ration du 7 juin). En sub­stance, il explique que les membres de l’équipage arrai­sonné étaient liés à al-​​Qaida, qu’il s’agissait d’une flot­tille pseudo-​​humanitaire obéissant à un agenda poli­tique. Mais l’humanitaire a tou­jours été poli­tique  ! Comment Bernard-​​Henri Lévy, lui-​​même par­tisan de l’ingérence huma­ni­taire, peut-​​il brus­quement dénigrer une action de citoyens en faveur de la popu­lation de Gaza, au pré­texte que cette aide a, également, une signi­fi­cation poli­tique  ? C’est tou­jours le même “deux poids deux mesures” qui revient dans la bouche des défen­seurs de la poli­tique israélienne.

Mais, cette fois, avec plus de dif­fi­culté qu’à l’accoutumée. L’assimilation des Pales­ti­niens à des “acti­vistes” liés peu ou prou au Hamas bute sur le fait qu’en l’occurrence, les vic­times sont des mili­tants d’ONG. Les ONG ins­pirent d’emblée la sym­pathie des opi­nions publiques. Or, Israël – et c’est la pre­mière fois – s’est attaqué non plus à l’un de ses adver­saires directs, libanais ou pales­ti­niens, mais à des citoyens mobi­lisés autour d’une cause huma­ni­taire. C’est un vrai tournant  : Israël a perdu la bataille de l’opinion. Aujourd’hui, cet État ne peut espérer redorer son image sans un chan­gement radical d’attitude passant, sans doute, par un chan­gement de gouvernement.

L’autre aspect important, qui n’est pas nouveau mais qui devient plus visible, c’est la mul­ti­po­la­ri­sation du monde. Ce phé­nomène se perçoit à plu­sieurs niveaux. D’abord, on oublie souvent que le blocus de Gaza n’est pas que le fait d’Israël. L’Égypte y par­ticipe. Aussi, quand la Ligue arabe a demandé la fin du blocus, cela s’adressait autant à l’Égypte qu’à Israël. Peu de temps aupa­ravant, le Brésil et la Turquie, deux pays qui ne sont pas membres per­ma­nents du Conseil de sécurité et n’appartiennent pas non plus au G8, signaient un accord avec l’Iran pour trouver une solution au pro­blème du nucléaire.

La question pales­ti­nienne se formule donc dans un contexte nouveau, où les pays occi­dentaux n’ont plus le monopole de la puis­sance. Il ne s’agit pas d’une question arabe ou musulmane. Bien sûr, la Turquie, d’où est partie la flot­tille pour Gaza, est un pays musulman. Mais elle déve­loppe une diplo­matie autonome, qui l’a conduite, hier, à un accord stra­té­gique avec Israël et, aujourd’hui, à rompre ce même accord. Dans les pays émer­gents du Sud, la question pales­ti­nienne prend de plus en plus d’importance, car elle fait écho à un héritage de luttes anti­co­lo­nia­listes. Du sud au nord, c’est autour du droit des peuples à dis­poser d’eux-mêmes que se cris­tallise la mobi­li­sation contre l’occupation de la Palestine.

Hier, la jeu­nesse se mobi­lisait contre la guerre du Vietnam  ; aujourd’hui, elle se bat pour le peuple pales­tinien. Il y a donc de solides bases pour ren­verser le rapport de forces. Nos gou­ver­ne­ments, en Europe, sont encore par­tagés entre la conscience qu’ils ont de la désaf­fection du public européen et une culture de soutien à Israël, qui renvoie aussi à un sen­timent de culpa­bilité par rapport à la Seconde Guerre mon­diale. Mais en tout cas, ils prennent conscience du chan­gement de l’opinion.

Au niveau européen, la bataille au Par­lement peut prendre un nouvel essor. Les par­le­men­taires euro­péens qui se rendent dans les ter­ri­toires pales­ti­niens mesurent combien est fausse et scan­da­leuse la vision d’un État d’Israël “seule démo­cratie du Proche-​​Orient face aux bar­bares”. Cette affaire de la flot­tille de Gaza n’est pas seulement une erreur mili­taire, c’est une erreur stra­té­gique qui va avoir une inci­dence forte sur la suite du conflit. Je pense que le blocus de Gaza a du plomb dans l’aile. Il ne pourra pas tenir encore très longtemps.  »