Monique Etienne - Pour la Palestine n°53, vendredi 17 août 2007
L’accord palestinien de la Mecque conclu le 8 février et annonçant la constitution d’un gouvernement d’unité nationale, dirigé par l’actuel Premier ministre Ismaïl Haniyeh (Hamas), reconduit dans ses fonctions par le président Mahmoud Abbas (Fatah), représente-t-il enfin le signe que les Palestiniens attendaient, susceptible de mettre un terme à cette terrible bataille pour le pouvoir qui a ensanglanté les Palestiniens depuis que le Hamas a remporté les élections législatives, voici un an ?
Ce 8 février a été conclu à La Mecque, entre le Fatah du Président Mahmoud Abbas et le Hamas du Premier ministre Ismail Haniyeh, un accord fondé sur le document des prisonniers politiques palestiniens : il engage l’OLP, par l’intermédiaire du Président Mahmoud Abbas, à négocier avec Israël pour parvenir à l’édification d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, et annonce que le gouvernement en tant que tel respectera les accords conclus avec Israël… Pour y parvenir, il aura donc fallu la médiation de l’Arabie Saoudite après celle de l’Egypte.
Que signifie le retour en force de pays arabes alliés traditionnels des Etats- Unis, dans le conflit du Proche-Orient, et quelles peuvent en être les effets et prolongements ? Traduirait-il d’abord la double inquiétude de ces régimes -à la tête de pays à majorité sunnite- face à l’impasse américaine en Irak et à l’influence de mouvements chiites irakiens, du Hezbollah et d’une certaine façon, derrière ceux-ci, de l’Iran ? S’agitil d’une tentative de l’Arabie Saoudite de se rapprocher du Hamas ou bien faut-il y voir l’envie ou l’occasion de tenter d’instrumentaliser de nouveau la lutte palestinienne, en disputant à une OLP affaiblie de ne pas avoir abouti à la création de l’Etat palestinien, l’autonomie politique si chèrement acquise par Yasser Arafat ? « Un des mérites de Yasser Arafat, rappelait Bernard Ravenel, avait été d’imposer les Palestiniens comme acteurs de leur combat national, et d’opérer la rupture avec la tutelle ambiguë des régimes arabes complices et conservateurs… Ce qui a nécessité de toujours chercher une ligne d’équilibre délicate, conscient que la cause palestinienne ne pouvait pas se passer du concours et du soutien de l’environnement arabe. [1] »
Une ligne rouge a été franchie
Depuis 2006, la violence jusqu’alors circonscrite aux règlements de compte des clans familiaux ou des services de sécurité (principalement du Fatah) s’est politisée, s’inscrivant dans une bipolarisation - instrumentalisée par l’extérieur- risquant de faire de la cause palestinienne un enjeu des affrontements régionaux qui opposent l’axe Hezbollah- Syrie-Iran (en dépit de la spécificité et des intérêts propres de chacun) aux pays arabes alliés aux Etats-Unis et à Israël.
Les affrontements meurtriers de ces derniers mois montrent, en tout cas, que le fil rouge d’une possible guerre civile a été franchi, rompant avec l’évolution d’un mouvement national qui, « sous la direction de Yasser Arafat, avait toujours su imposer et faire respecter le pluralisme du paysage politique palestinien -à l’inverse de ce qui s’est passé dans les autres fronts de libération de l’Algérie au Viêt-Nam- et le refus de combattre son propre peuple, en quoi il s’est distingué radicalement des autres dirigeants arabes. Le mouvement national palestinien a toujours été hétérogène, traversé de multiples courants facteurs de diversité, et son processus de maturation parsemé d’hésitations, d’erreurs, d’impasses et de tensions internes. » [2] Mais toujours le spectre de la guerre civile avait été repoussé.
Au-delà des conflits de légitimité au sein de l’Autorité nationale palestinienne entre présidence et gouvernement -tous deux légitimés par les urnes- et des conflits d’intérêts entre organisations se réclamant du Fatah et du Hamas, les responsabilités de la communauté internationale sont énormes. Elle s’est d’abord refusée à imposer la reprise de la « feuille de route » ; elle a en outre piétiné ses propres principes démocratiques en invalidant le droit du nouveau gouvernement palestinien, élu démocratiquement, à gouverner, lui imposant un blocus quasi permanent ; elle a également laissé à la puissance occupante les mains libres de bafouer les accords signés. Pire, elle a autorisé ouvertement un mécanisme totalement arbitraire de contournement de l’aide ; en annonçant accorder son soutien financier au président palestinien voire à des ONG proches du Fatah, elle a renforcé les luttes pour le pouvoir et encouragé les exigences de certains dirigeants palestiniens (tels Mohamed Dahlan) de voir organisées de nouvelles élections. Au risque d’une guerre civile. Les Etats- Unis, eux, n’ont cependant pas hésité à faire pression pour la tenue de nouvelles élections.
Un gouvernement d’unité nationale, avec quel programme ?
« Il y a deux légitimités qui ont des positions divergentes. Il fallait que le gouvernement permette cette cohabitation » expliquait Camille Mansour dans un entretien récent [3]. Il y en a même une troisième : c’est celle de la société civile qui souhaite depuis longtemps un gouvernement d’unité nationale et qui exige la cessation des affrontements meurtriers entre les différentes branches militaires palestiniennes. Camille Mansour ajoutait que si gouvernement d’unité nationale il y avait, il devrait être constitué sur un programme et sur la reconnaissance des accords internationaux signés par l’OLP.
Car, avec l’arrivée du Hamas au pouvoir, une autre ligne rouge a été franchie qui conforte les refus du Fatah. Bernard Ravenel rappelait que Yasser Arafat avait vite compris que la cause palestinienne avait un besoin absolu du consensus et de l’attention de la communauté internationale, peuples et Etats, pour imposer la légitimité des droits palestiniens et même tout simplement pour survivre. « En donnant la priorité au politique, au diplomatique par rapport au militaire, il a opéré une révision fondamentale des options stratégiques initiales du mouvement. En posant la reconnaissance du droit comme condition fondamentale pour la paix, Arafat a donné au combat palestinien une valeur universelle. » Cette universalité prenait le risque d’être remise en cause par l’intransigeance du Hamas. Saëb Bamya [4] faisait cette analyse en novembre : « Quand Hamas a accepté de participer aux élections, il acceptait également les règles du jeu définies par l’Accord d’Oslo. Mais il a triché. Il n’était pas prêt à respecter le minimum des engagements internationaux pris par l’OLP. Comment est-ce qu’il pensait survivre dans la situation d’occupation et de dépendance de l’aide de la communauté internationale ? Par la résistance ? Laquelle ? La résistance armée ? C’est un débat qui agite la société palestinienne depuis ce qu’on a appelé à tort la seconde Intifada. Que signifie l’Intifada ? C’est une stratégie de résistance populaire. Il n’y a jamais eu de deuxième Intifada populaire. Il faut s’interroger sur l’emploi des armes. Quelle est leur efficacité ? Il faut savoir quand on est fort ou quand on est faible. Le sang palestinien versé doit être considéré sérieusement. Nous souffrons d’un déficit de renouvellement de la pensée stratégique et de leadership. »
La nécessaire recomposition du mouvement national
Il y a bien une crise de représentation politique et de recomposition du mouvement national. Il ne faut pas sous-estimer le véritable séisme politique qu’a provoqué en son sein la victoire du Hamas, en rupture avec ce qui a fait l’essence « universaliste » de la cause palestinienne et son projet de société. Ce sont bien deux visions politiques de l’Etat qui s’affrontent : l’une pour un Etat palestinien, indépendant et démocratique, ouvert à la coexistence de confessions multiples, l’autre fondée sur une vision religieuse. « Au nom de la Palestine “laïque et démocratique”, ces Palestiniens libres posaient la question palestinienne comme un projet politique contemporain et non comme une régressive répétition des croisades. Ceux qui avaient vu dans la grande vague mondiale de la décolonisation et du mouvement autour de 1968 qui la prolonge, une promesse d’émancipation du genre humain pourraient considérer ces Palestiniens comme des leurs et leurs objectifs révolutionnaires comme allant dans le sens de leurs aspirations. » [5]. Ce traumatisme, Samia Bamya [6] l’exprime avec émotion : « Quand je parle de 40 ans de combat national, je parle de 30 ans de ma vie de militante politique. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça veut dire pour moi que cette Palestine dont on a rêvé, pour laquelle nous nous sommes battus, n’existe plus comme projet politique. Cela fait dix ans que je suis rentrée en Cisjordanie. Je suis Palestinienne mais pas du pays. J’appartiens à un projet politique plus qu’à la géographie. Ma vie personnelle est tellement fondue dans ce projet que je ne peux pas accepter d’avoir échoué et de perdre espoir. » [7] L’accord conclu à La Mecque constitue-t-il, de ce point de vue, un tournant ?
Quelles perspectives ?
Pour Samia, « Le Fatah a une très grande responsabilité parce qu’il n’a pas su accomplir sa mutation de mouvement révolutionnaire en parti de gouvernement. Totalement amalgamé à l’Autorité palestinienne, il n’a pas su garder son identité et son ancrage populaire. S’il veut continuer à être un parti vivant, il est temps qu’il se réorganise. Tout dépend maintenant de la façon dont celui-ci va résoudre ses contradictions internes. Ce n’est ni une question d’affrontements de générations, ni une opposition entre ceux de l’intérieur et ceux qui sont arrivés de l’extérieur. Finalement c’est un problème de programme qui réponde aux aspirations sociales de notre peuple et d’organisation. Actuellement, n’importe quel groupuscule peut se réclamer de la bannière du Fatah. Seul un Congrès pourrait mettre un terme à ces agissements en affirmant son appartenance au mouvement national palestinien et en définissant une plateforme politique claire et des critères stricts d’adhésion. » [8]

Le Fatah peut-il réussir cette mutation, lui qui est un parti nationaliste large, diversifié, historiquement composé de réfugiés et de Palestiniens de l’exil, qui s’est structuré sur l’idée que les classes sociales palestiniennes s’étaient dissoutes dans le grand corpus d’une patrie de réfugiés ? La crise politique du Fatah ne date-t-elle pas du retour en Palestine de la majorité de ses cadres pour former l’Autorité nationale et de la confrontation avec les réalités de classe d’une société palestinienne qu’ils ne connaissaient pas et qui ont fait éclater les contradictions sociales en son sein ? Pourra-t-il se transformer en un parti porteur d’un projet social et national sans se diviser ? Et cette rupture, qui permettrait une recomposition d’un pôle progressiste, n’est-elle pas souhaitable ? Le Fatah ne peut plus en tout cas se contenter de sa légitimité historique et de sa position d’interlocuteur incontournable des Européens et des Américains pour prétendre reconquérir le pouvoir.
La refondation de la dynamique nationale semble incontournable, analyse Jean- François Legrain : « La reconquête par les Palestiniens de leur indépendance de décision politique est conditionnée par la fin des combats sur le terrain, mais surtout par la revivification et la réforme de l’OLP. Réclamée par toutes les forces politiques, ces deux exigences figurent également au coeur du “document d’entente nationale” que l’Accord de la Mecque et la lettre de mission du Président Abbas au Premier ministre viennent d’élever au rang de référence du futur gouvernement d’union nationale. » [9]
Se posent les questions qui fondent la démarche de l’OLP : comment orchestrer des avancées stratégiques et politiques, comment mener la question territoriale et maintenir l’unité nationale ? On ne pourra pas résoudre ces questions sans resituer la place de la diaspora dans l’OLP et sans réfléchir à la recomposition des forces qui la composent, notamment la question de l’intégration du Hamas.
Selon Ghassan Khatib, l’Accord de la Mecque est à ce titre ambigu : « Il confirme l’évolution politique du Hamas vers la reconnaissance de la légalité internationale et un rapprochement de la plateforme politique de l’OLP. Cela ouvre un espoir de rapprochement entre les groupes politiques palestiniens, principalement Hamas et Fatah, préparant la mise en place tellement souhaitée d’un gouvernement d’union nationale. En revanche la question de la refondation de l’OLP n’a pas avancé, Hamas exigeant des réformes de la plateforme politique et de la composition de sa direction. C’est une question épineuse qui peut s’avérer dangereuse pour la légitimité de la cause palestinienne et de l’OLP reconnue internationalement comme son représentant, si l’OLP accepte en son sein le Hamas tel qu’il est. » [10]
L’urgence d’un changement de stratégie internationale
L’accord de la Mecque modifiera-t-il l’attitude de la communauté internationale ? Pour l’instant, elle ne se précipite pas pour annoncer la reprise de l’aide à l’Autorité palestinienne. Le vrai problème peut être résumé ainsi : il n’y a aucune volonté de reprendre le dialogue. Israël n’est pas prêt à prendre le pari de la paix, conclut Saeb Bamya . « Où est l’alternative ? Toutes les cartes sont connues. Les Palestiniens ont accepté un compromis historique en acceptant l’existence de deux Etats. Nous ne ferons pas de nouvelles concessions. Les Européens doivent voir où sont leurs intérêts, indépendamment de la politique américaine. Il ne peut pas y avoir de nouvelle carte sans une réelle intervention de l’Europe qui doit envoyer un message clair. » « Quel est notre espoir à court terme ? Nous espérons un nouveau gouvernement qui respecte les accords internationaux signés par l’OLP. Je vois deux priorités : donner à la paix la dernière chance. Pour sauver la solution de deux Etats, c’est une question de mois. S’il n’y a pas très vite de décision internationale du Quartet d’ouvrir des négociations sur le statut final, je crois que ce sera la célébration par les extrémistes de l’enterrement de deux Etats et la continuation du conflit pour la future génération ; en finir avec le boycott de la communauté internationale pour empêcher la faillite totale de notre économie et l’échec de l’Autorité nationale. »
[1] Bernard Ravenel, « Yasser Arafat et nous »
[2] Ibid
[3] « Un gouvernement d’union ? », entretien de Monique Etienne avec Camille Mansour
[4] Ex vice-ministre du commerce et de l’industrie, expert international en économie, membre du « groupe d’Aix ». Ce groupe de travail en économie, ainsi appelé, a été constitué à Aix-en-Provence : il comprend des universitaires et des hauts fonctionnaires israéliens et palestiniens, ainsi que des fonctionnaires de la Commission européenne, de la Banque mondiale et de la République française. Un projet de feuille de route économique complétant la feuille de route politique et de sécurité établie par le Quartette et offrant la perspective d’une zone de libre-échange entre Israël et le futur État palestinien a été présenté récemment à Jérusalem par ce groupe.
[5] Bernard Dréano, « Choukran Abou Ammar »
[6] Membre fondatrice de la Commission internationale des femmes pour une paix juste et durable entre la Palestine et Israël.
[7] Interview de Samia Bamya par Monique Etienne, Politis, jeudi 9 mars 2006.
[8] Ibid
[9] « Palestine : de la guerre civile à l’entente nationale », article consultable sur http://www.gremmo.mom.fr/legrain/guerre_entente20070212.htm, 12 février 2007.
[10] « Cautious optimism », article consultable sur http://www.cipmo.org/1501-indice-rassegna/cautiousoptimism.html, 12 février 2007 (version originale en anglais).