Appels aux sanctions, au boycott et au désinvestissement contre Israel

al Mubadara (Initiative Nationale Palestinienne). Ilan Pappé, vendredi 15 juillet 2005

Un an après l’avis de la CIJ, Sharon continue à traiter le droit et les ins­tances inter­na­tionaux par le mépris. Les colonies et le mur s’étendent. De nom­breuses voix,les églises, la société civile pales­ti­nienne ou des oppo­sants israé­liens à la colo­ni­sation comme Ilan Pappé, s’élèvent de par le monde pour demander des sanc­tions contre Israël.

La société civile pales­ti­nienne appelle au boycott, aux sanc­tions et au dés­in­ves­tis­sement contre Israel jusqu’à ce qu’il applique le Droit inter­na­tional et les Prin­cipes uni­versels des Droits de l’Homme.

Un an après l’avis consul­tatif his­to­rique de la Cour Inter­na­tionale de Justice (CIJ) qui a jugé illégal le mur qu’Israel construit sur le ter­ri­toire pales­tinien occupé, Israel continue sa construction du mur colonial au mépris total de la décision de la Cour.

Après trente huit ans d’occuparion par Israel de la Cis­jor­danie pales­ti­nienne (y compris Jérusalem-​​Est), de la Bande de Gaza et des Hau­teurs du Golan syrien, Israel continue à accroître les colonies juives.

Il a uni­la­té­ra­lement annexé Jérusalem-​​Est Occupée et les Hau­teurs du Golan et annexe main­tenant de facto de grandes parties de la Cis­jor­danie à l’aide du mur. Israel prépare également, dans l’ombre, son redé­ploiement prévu de la bande de Gaza - pour établir et accroître des colonies en Cisjordanie.

Cin­quante sept ans après que l’Etat d’Israel a été établi prin­ci­pa­lement sur la terre éthni­quement net­toyée de ses pro­prié­taires pales­ti­niens, une majorité de Pales­ti­niens sont des réfugiés, dont la plupart sont apatrides.

D’ailleurs, le système de dis­cri­mi­nation raciale contre ses propres citoyens arabe-​​palestiniens der­rière lequel il s’est retranché demeure intact.

À la lumière des vio­la­tions per­sis­tantes du droit inter­na­tional par Israel, et étant donné que, depuis 1948, les cen­taines de réso­lu­tions de l’ONU ont condamné les poli­tiques colo­niales et dis­cri­mi­na­toires d’Israel en tant qu’illégales et ont appelé à des remèdes immé­diats, pro­por­tionnés et effi­caces, et

étant donné que toutes les formes d’intervention inter­na­tionale et de ten­ta­tives de paix n’ont pas jusqu’ici convaincu ou forcé Israel à se conformer à la loi huma­ni­taire, à res­pecter les Droits de l’Homme fon­da­mentaux et à mettre fin à son occu­pation et son oppression du peuple de la Palestine, et

en raison du fait que les peuples de conscience parmi la com­mu­nauté inter­na­tionale ont his­to­ri­quement endossé la res­pon­sa­bilité morale de com­battre l’injustice, comme illustré dans la lutte pour abolir l’Apartheid en Afrique du Sud par diverses formes de boycott, de dés­in­ves­tis­sement et de sanctions,

ins­pirés par la lutte des Sud-​​Africains contre l’Apartheid et dans l’esprit de la soli­darité inter­na­tionale, de la cohé­rence morale et de la résis­tance à l’injustice et à l’oppression,

nous, repré­sen­tants de la Société Civile Pales­ti­nienne, invitons les orga­ni­sa­tions des sociétés civiles inter­na­tio­nales et les gens de conscience du monde entier à imposer de larges boy­cotts et à mettre en appli­cation des ini­tia­tives de dés­in­ves­tis­sement contre Israël tels que ceux appliqués à l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid.

Nous faisons appel à vous pour faire pression sur vos Etats res­pectifs pour qu’ils appliquent des embargos et des sanc­tions contre Israel.

Nous invitons également les Israé­liens hon­nêtes à sou­tenir cet appel, dans l’intérêt de la justice et d’une véri­table paix.

Ces mesures puni­tives non-​​violentes devraient être main­tenues jusqu’à ce qu’Israel honore son obli­gation de recon­naître le droit inalié­nable des Pales­ti­niens à l’autodétermination et res­pecte entiè­rement les pré­ceptes du droit inter­na­tional en :

1. mettant fin à son occu­pation et à sa colo­ni­sation de tous les terres arabes et en déman­telant le Mur,

2. recon­naissant les droits fon­da­mentaux des citoyens arabo-​​palestiniens d’Israel à une égalité absolue,

3. res­pectant, pro­té­geant et favo­risant les droits des réfugiés pales­ti­niens à revenir dans leurs maisons et pro­priétés comme stipulé dans la réso­lution 194 de l’ONU.

Approuvé par :

Les partis poli­tiques, les syn­dicats, les asso­cia­tions, les coa­li­tions et les orga­ni­sa­tions pales­ti­niens ci-​​dessous repré­sentent les trois parties inté­grales du peuple de la Palestine : Réfugiés pales­ti­niens, Pales­ti­niens sous occu­pation et Citoyens pales­ti­niens d’Israel.

Syndicats, Associations, Campagnes

1. Conseil des Forces Natio­nales et Isla­miques en Palestine (ins­ti­tution coor­donnant les prin­cipaux partis poli­tiques dans les Ter­ri­toires Occupés Palestiniens)

2. Palestinian Independent Commission for Citizen’s Rights (PICCR)

3. Union of Arab Community Based Associations (ITTIJAH), Haifa

4. Forum des ONG Palestiniennes au Liban

5. Palestinian General Federation of Trade Unions (PGFTU)

6. General Union of Palestinian Women (GUPW)

7. General Union of Palestinian Teachers (GUPT)

8. Federation of Unions of Palestinian Universities’ Professors and Employees

9. Consortium of Professional Associations

10. Union of Palestinian Medical Relief Committees (UPMRC)

11. Health Work Committees - Cisjordanie

12. Union of Agricultural Work Committees (UAWC)

13. Union of Palestinian Agricultural Relief Committees (PARC)

14. Union of Health Work Committees - Gaza (UHWC)

15. Union of Palestinian Farmers

16. Occupied Palestine and Syrian Golan Heights Advocacy Initiative (OPGAI)

17. General Union of Disabled Palestinians

18. Palestinian Federation of Women’s Action Committees (PFWAC)

19. Pales­tinian Cam­paign for the Aca­demic and Cultural Boycott of Israel (PACBI)

20. Palestinian Grassroots Anti-​​Apartheid Wall Campaign

21. Union of Teachers of Private Schools

22. Union of Women’s Work Committees, Tulkarem (UWWC)

23. Dentists’ Association - Jerusalem Center

24. Palestinian Engineers Association

25. Lawyers’ Association

26. Network for the Eradication of Illiteracy and Adult Education, Ramallah

27. Coordinating Committee of Rehabilitation Centers - Cisjordanie

28. Coalition of Lebanese Civil Society Organizations (150 organisations)

29. Soli­darity for Pales­tinian Human Rights (SPHR), Network of Student-​​based Canadian Uni­versity Associations

Associations des Droits aux Réfugiés/​Organisations

1 - Al-​​Ard Committees for the Defense of the Right of Return, Syrie

2 - Al-​​Awda Charitable Society, Beit Jala

3 - Al Awda - Palestine Right-​​to-​​Return Coalition, U.S.A

4 - Al-​​Awda Toronto

5 - Aidun Group - Liban

6 - Aidun Group - Syrie

7 - Alrowwad Cultural and Theatre Training Center, Camp de réfugiés d’Aida

8 - Asso­ciation for the Defense of the Rights of the Inter­nally Dis­placed (ADRID), Nazareth

9 - BADIL Resource Center for Pales­tinian Resi­dency and Refugee Rights, Bethlehem

10 - Committee for Definite Return, Syrie

11 - Committee for the Defense of Palestinian Refugee Rights, Naplouse

12 - Consortium of the Dis­placed Inha­bi­tants of Des­troyed Pales­tinian Vil­lages and Towns

13 - Filastinuna - Commission for the Defense of the Right of Return, Syrie

14 - Handala Center, Camp de réfugiés d’Azza (Beit Jibreen), Bethlehem

15 - High Committee for the Defense of the Right of Return, Jordanie

et 16 - avec l’approbation per­son­nelle de 71 par­le­men­taires, les partis poli­tiques et les syn­dicats en Jordanie

17 - High National Committee for the Defense of the Right of Return , Ramallah

18 - International Right of Return Congress (RORC)

19 - Jermana Youth Forum for the Defense of the Right of Return, Syrie

20 - Laji Center, Aida camp, Bethlehem

21 - Local Com­mittee for Reha­bi­li­tation, Camp de réfugiés de Qalandia, Jerusalem

22 - Local Com­mittee for Reha­bi­li­tation of the Disabled, Camp de réfugiés de Deheishe, Bethlehem

23 - Pales­tinian National Com­mittee for the Defense of the Right of Return, Syrie

24 - Palestinian Return Association, Syrie

25 - Palestinian Return Forum, Syrie

26 - Palestine Right-​​of-​​Return Coa­lition (Palestine, Pays d’accueil Arabes, Europe, Ame­rique du Nord)

27 - Palestine Right-​​of-​​Return Confederation-​​Europe (Austria, Denmark, France, Germany, Italy, Nether­lands, Norway, Poland, Sweden)

28 - Palestinian Youth Forum for the Right of Return, Syrie

29 - Comités Populaires de l’OLP - Camps de réfugiés de Cisjordanie

30 - Comités Populaires de l’OLP - Camps de réfugiés de la Bande de Gaza

31 - Comité Populaire - Camp de réfugiés d’al-’Azza (Beit Jibreen), Bethlehem

32 - Comité Populaire - Camp de réfugiés de Deheishe, Bethlehem

33 - Shaml - Palestinian Diaspora and Refugee Center, Ramallah

34 - Union of Women’s Activity Centers - Camps de réfugiés de Cisjordanie

35 - Union of Youth Activity Centers - Camps de réfugiés de Palestine, Cis­jor­danie et Gaza

36 - Women’s Activity Center - Camp de réfugiés de Deheishe, Bethlehem

37 - Yafa Cultural Center, Camp de réfugiés de Balata, Naplouse

Organisations

1 - Abna’ al-​​Balad Society, Naplouse

2 - Addameer Center for Human Rights, Gaza

3 - Addameer Prisoners’ Support and Human Rights Association, Ramallah

4 - Alanqa’ Cultural Association, Hebron

5 - Al-​​Awda Palestinian Folklore Society, Hebron

6 - Al-​​Doha Children’s Cultural Center, Bethlehem

7 - Al-​​Huda Islamic Center, Bethlehem

8 - Al-​​Jeel al-​​Jadid Society, Haifa

9 - Al-​​Karameh Cultural Society, Um al-​​Fahm

10 - Al-​​Maghazi Cultural Center, Gaza

11 - Al-​​Marsad Al-​​Arabi, occupied Syrian Golan Heights

12 - Al-​​Mezan Center for Human Rights, Gaza

13 - Al-​​Nahda Cultural Forum, Hebron

14 - Al-​​Taghrid Society for Culture and Arts, Gaza

15 - Alternative Tourism Group, Beit Sahour (ATG)

16 - Al-​​Wafa’ Charitable Society, Gaza

17 - Applied Research Institute Jerusalem (ARIJ)

18 - Arab Association for Human Rights, Nazareth (HRA)

19 - Arab Center for Agricultural Development (ACAD)

20 - Arab Center for Agricultural Development-​​Gaza

21 - Arab Education Institute (AEI) - Pax Christie Bethlehem

22 - Arab Orthodox Charitable Society - Beit Sahour

23 - Arab Orthodox Charity - Beit Jala

24 - Arab Orthodox Club - Beit Jala

25 - Arab Orthodox Club - Beit Sahour

26 - Arab Students’ Collective, Université de Toronto

27 - Arab Thought Forum, Jerusalem (AFT)

28 - Association for Cultural Exchange Hebron - France

29 - Association Najdeh, Liban

30 - Authority for Environmental Quality, Jénine

31 - Bader Society for Development and Reconstruction, Gaza

32 - Canadian Palestine Foundation of Quebec, Montreal

33 - Center for the Defense of Freedoms, Ramallah

34 - Center for Science and Culture, Gaza

35 - Chamber of Commerce and Industry, Ramallah-​​ Al-​​Bireh District

36 - Child Development and Entertainment Center, Tulkarem

37 - Committee for Popular Participation, Tulkarem

38 - Defense for Children International-​​Palestine Section, Ramallah (DCI/​PS)

39 - El-​​Funoun Palestinian Popular Dance Troupe

40 - Ensan Center for Democracy and Human Rights, Bethlehem

41 - Environmental Education Center, Bethlehem

42 - FARAH - Palestinian Center for Children, Syrie

43 - Ghassan Kanafani Society for Development, Gaza

44 - Ghassan Kanafani Forum, Syrie

45 - Gaza Community Mental Health Program, Gaza (GCMHP)

46 - Golan for Development, Hauteurs du Golan Syriens Occupé

47 - Halhoul Cultural Forum, Hebron

48 - Himayeh Society for Human Rights, Um al-​​Fahm

49 - Holy Land Trust - Bethlehem

50 - Home of Saint Nicholas for Old Ages - Beit Jala

51 - Human Rights Protection Center, Liban

52 - In’ash al-​​Usrah Society, Ramallah

53 - International Center of Bethlehem (Dar An-​​Nadweh)

54 - Islah Charitable Society-​​Bethlehem

55 - Jafra Youth Center, Syrie

56 - Jander Center, al-​​Azza (Beit Jibreen) refugee camp, Bethlehem

57 - Jerusalem Center for Women, Jerusalem (JCW)

58 - Jerusalem Legal Aid and Human Rights Center (JLAC )

59 - Khalil Al Sakakini Cultural Center, Ramallah

60 - Land Research Center, Jerusalem (LRC)

61 - Liberated Prisoners’ Society, Palestine

62 - Local Committee for Social Development, Naplouse

63 - Local Committee for the Rehabilitation of the Disabled, Naplouse

64 - MAAN TV Network, Bethlehem

65 - Medical Aid for Palestine, Canada

66 - MIFTAH-​​Palestinian Ini­tiative for the Pro­motion of Global Dia­logue and Demo­cracy, Ramallah

67 - Muwatin-​​The Palestinian Institute for the Study of Democracy

68 - National Forum of Martyr’s Families, Palestine

69 - Near East Council of Churches Committee for Refugee Work - Gaza Area

70 - Network of Christian Organizations - Bethlehem (NCOB)

71 - Palestinian Council for Justice and Peace, Jerusalem

72 - Palestinian Counseling Center, Jerusalem (PCC)

73 - Palestinian Democratic Youth Union, Liban

74 - Palestinian Farmers’ Society, Gaza

75 - Pales­tinian Hydrology Group for Water and Envi­ronment Resources Development-​​Gaza

76 - Palestinian Prisoners’ Society-​​Cisjordanie

77 - Palestinian Society for Consumer Protection, Gaza

78 - Palestinian University Students’ Forum for Peace and Democracy, Hebron

79 - Palestinian Women’s Struggle Committees

80 - Palestinian Working Women Society for Development (PWWSD)

81 - Popular Art Centre, Al-​​Bireh

82 - Prisoner’s Friends Association - Ansar Al-​​Sajeen, Majd al-​​Krum

83 - Public Aid Association, Gaza

84 - Ramallah Center for Human Rights Studies

85 - Saint Afram Association - Bethlehem

86 - Saint Vincent De Paul - Beit Jala

87 - Senior Citizen Society - Beit Jala

88 - Social Development Center, Naplouse

89 - Society for Self-​​Development, Hebron

90 - Society for Social Work, Tulkarem

91 - Society for Voluntary Work and Culture, Um al-​​Fahm

92 - Society of Friends of Prisoners and Detainees, Um al-​​Fahm

93 - Sumoud-​​Political Prisoners Solidarity Group, Toronto

94 - Tamer Institute for Community Education, Ramallah

95 - TCC - Teacher’s Creativity Center, Ramallah

96 - Wi’am Center, Bethlehem

97 - Women’s Affairs Technical Committee, Ramallah and Gaza (WATC)

98 - Women’s Studies Center, Jerusalem (WSC)

99 - Women’s Center for Legal Aid and Counseling, Jerusalem (WCLAC)

100 - Yafa for Education and Culture, Naplouse

101 - Yazour Charitable Society, Naplouse

102 - YMCA-​​ Jerusalem-​​Est

103 - Youth Cooperation Forum, Hebron

104 - YWCA-​​Palestine

105 - Zakat Committee-​​al-​​Khader, Bethlehen

106 - Zakat Committee-​​Deheishe camp, Bethlehem


Confé­rence de Ilan Pappé [1] à Genève le 4 juin 2005 [2]

« Pour moi, ce qui est en train de se passer, en Israël - Palestine, c’est un jeu, c’est la charade de la paix, une parodie de paix.

Mais la vérité, c’est qu’encore une fois, tou­jours les mêmes poli­ti­ciens, des deux côtés, se ren­contrent dans des hôtels somp­tueux, avec des diplo­mates venus du monde entier pour parler de rien, sim­plement pour bavarder. Et l’on entend des mots ron­flants, tels « pro­cessus de paix », « évacuation », « désen­ga­gement », « fin de l’occupation », « création d’un Etat pales­tinien »… C’est l’ « Industrie de la Paix », dirait Chomsky. Mais sur le terrain, il ne se passe abso­lument rien !

Par contre, tout autour du terrain, se déve­loppent les bavar­dages et les exer­cices futiles d’une diplo­matie vide de sens. Mais le côté inquiétant de cela, c’est que depuis l’instant où Sharon a déclaré qu’il prenait une énième ini­tiative de paix à l’intérieur d’une pré­cé­dente ini­tiative de paix appelée Feuille de Route, on assiste à une ten­dance très dan­ge­reuse : un peu n’importe qui, dans le monde, inté­ressé de près ou de loin à la question de Palestine semble vouloir prendre sa part dans le grand jeu de la paix. Nous avons déjà assisté à des cha­pitres pré­cé­dents du jeu de la paix. Mais jusqu’ici, n’y par­ti­cipait pas qui voulait…

Cette fois-​​ci, ce qu’il est convenu d’appeler le Quar­tette - Union euro­péenne, ONU, Russie et Etats-​​Unis - sont tous en train de congra­tuler Ariel Sharon pour son désen­ga­gement (de Gaza). Et il y a des gens, en Israël, qui sont sup­posés appar­tenir à un « camp de la paix », du parti Tra­vailliste, et du mou­vement La Paix, Main­tenant !, qui disent la même chose que le Quar­tette, à savoir qu’ils vont laisser faire Sharon à sa guise. Sharon, cet homme qui conduit Israël et les Pales­ti­niens dans un nouveau cha­pitre de « fabri­cation de la paix » en Israël - Palestine.

Le « plan de paix » de Sharon pré­sente un double danger : D’une part, il est fal­la­cieux, d’autre part, il crée l’illusion, chez les gens, qu’il va leur arriver quelque chose de positif. Alors que la situation est abso­lument catas­tro­phique. Menaçante.

Et quand une poli­tique s’avère n’apporter abso­lument aucun chan­gement dans la réalité vécue des gens, alors c’est la frus­tration qui s’ensuit. C’est la Troi­sième Intifada qui se prépare !

Elle éclatera dès lors qu’il y aura assez de gens pour prendre conscience que les négo­cia­tions actuelles ont échoué, et qu’elles n’ont rien à offrir aux populations.

Il y a un autre scé­nario, moins pro­bable, mais néan­moins pos­sible : c’est celui de l’augmentation de la vio­lence. Les gens seraient alors fatigués et diraient : " Bon. Négo­cions et tâchons d’arracher le maximum. On en a assez vu ! "

Qui­conque s’est rendu dans les ter­ri­toires occupés sait qu’il y a une soif de vie normale, qu’il y a une las­situde de cette lutte contre trente-​​huit années d’occupation. Les gens ne savent plus comment vivre avec cela, et il y a un danger que même une délé­gation pales­ti­nienne dise, comme Arafat, en été 2000 : « OK. Prenons ce qu’on nous offre, c’est mieux que rien ! ». Et on peut d’ores et déjà entendre ce genre de dis­cours dans les cou­loirs des minis­tères, à Ramallah. Et ça, c’est encore plus dan­gereux que la vio­lence. C’est un cha­pitre qui peut conduire à la des­truction - à la des­truction TOTALE du peuple Pales­tinien, et de la Palestine…

Dès lors, pour empêcher cela, nous devons sou­ligner, encore et tou­jours, qu’au lieu d’une charade de paix, ce que nous avons sur le terrain, c’est une occu­pation qui perdure.

Chaque jour qui passe res­semble au jour d’avant, et chaque jour res­semble ainsi à celui qui l’a précédé, depuis trente-​​sept ans. Mais si vous sou­tenez cette mas­carade de paix, si quelqu’un, quel qu’il soit, sou­tient ce petit jeu de la paix, cela signifie non seulement que vous per­mettez à l’occupation de continuer, cela signifie que vous per­mettez à quelque chose de bien pire que l’occupation de se produire.

En effet, si les Israé­liens obtiennent le feu vert pour les plans de Sharon, cela signifie qu’il y a un danger pour les Pales­ti­niens qui vivent dans cette moitié de la Cis­jor­danie qu’Israël - l’Israël consensuel - considère aujourd’hui comme faisant partie de l’Etat d’Israël.

Il y a un très grave danger que ces gens soient vic­times d’un net­toyage eth­nique. Israël a déjà transféré deux mille familles pales­ti­niennes pour construire le mur. Nous ne trouvons nulle part cette infor­mation, dans la presse occi­dentale. Et pourtant, ce sont bien deux mille familles pales­ti­niennes qui ont été déplacées, chassées de chez elles, pour la construction du mur…

Ce sont deux cent cin­quante mille Pales­ti­niens qui sont direc­tement menacés d’épuration eth­nique par la pro­chaine étape de construction du mur, dans le cadre de la pro­chaine phase d’annexion de la Cis­jor­danie à Israël. Si le projet de paix continue à être soutenu par les Euro­péens, les Amé­ri­cains, les Russes et l’Onu, cela signi­fiera qu’Israël a le feu vert pour pour­suivre sa poli­tique d’épuration ethnique.

Il faut savoir aussi que les Israé­liens se pré­parent d’ores et déjà à faire face à la pro­chaine insur­rection (pales­ti­nienne) ; cette fois-​​ci, ils n’hésiteront plus à uti­liser y compris les pires moyens de répression, en com­pa­raison avec les armes qu’ils ont uti­lisées au cours des deux pre­mières Inti­fadas. Aussi, nous ne sommes pas en train de parler, en ce moment, sim­plement d’épuration eth­nique, mais bien d’un réel danger d’une poli­tique génocidaire.

Il ne suffit pas de dire que vous savez exac­tement quels sont les tenants et les abou­tis­sants du projet de paix, dans ses moindres détails. Je pense que nous tous, les mili­tants, à l’intérieur et à l’extérieur d’Israël, nous devrions com­prendre qu’il y a un grave danger - urgent - d’une épuration eth­nique de Pales­ti­niens sup­plé­men­taires ; et il n’y a qu’une seule manière d’arrêter Israël. Ce n’est ni au moyen du dia­logue, ni au moyen de négo­cia­tions diplo­ma­tiques - cela, ça fait trente sept ans qu’on l’essaie… Un mou­vement anti-​​occupation à l’intérieur d’Israël n’a aucune chance de succès. Jamais.

Il n’existe qu’une seule manière de stopper le scé­nario que je viens de vous décrire : par les pres­sions, par les sanc­tions, par l’embargo, en faisant d’Israël un Etat sem­blable à l’Afrique du Sud à l’époque où elle vivait sous le régime d’apartheid… Il n’existe pas d’autre moyen.

Et je suis très triste en disant cela, car je connais les consé­quences d’une telle poli­tique ; mais qui­conque a été engagé dans le combat pour la paix - dans mon cas, cela fait trente-​​sept ans - sait qu’on est fondé, après trente-​​sept ans, à dire qu’aucun effort diplo­ma­tique ne mènera nulle part, que des négo­cia­tions avec Israël ne conduisent nulle part, que le camp de la paix, en Israël, n’a abso­lument aucun pouvoir, que la lutte armée des Pales­ti­niens a échoué, et qu’il n’y a qu’une seule manière de sauver la Palestine : faire com­prendre aux Israé­liens qu’ils ne sau­raient appar­tenir aux nations civi­lisées si l’occupation se poursuit ne serait-​​ce qu’un jour de plus…

Quelles stratégies ?

Nous vivons des temps difficiles pour les divers mouvements de solidarité.

En Europe, je pense que depuis très long­temps, et à juste titre, l’un des prin­cipaux objectifs a été de pro­mouvoir le dia­logue israélo-​​palestinien, et c’est là un objectif tou­jours très important, mais aujourd’hui, il nous faut viser un autre objectif.

Nous demandons aujourd’hui aux mou­ve­ments de soli­darité de faire quelque chose qu’ils n’ont jamais fait jusqu’ici, en Europe. Nous leur demandons de copier, d’imiter ce que les mou­ve­ments de soli­darité ont fait, dans le cas de l’Afrique du Sud ; et si vous regardez l’histoire des mou­ve­ments de soli­darité avec la Palestine depuis trente-​​sept ans, vous consta­terez que, parce qu’ils pen­saient qu’il y avait deux côtés, parce qu’ils pen­saient qu’il y avait une chance qu’un dia­logue mette fin à l’occupation, ces mou­ve­ments de soli­darité - que je ne blâme pas, j’en ai fait partie, moi aussi - s’efforçaient de pro­mouvoir la négo­ciation, la coexis­tence, la com­pré­hension mutuelle. Un jour, à venir, nous aurons peut-​​être besoin de ce genre d’énergie et de soutien, de la part du mou­vement de solidarité.

Mais aujourd’hui, ce que j’essaie de faire com­prendre, c’est que ce dont nous avons besoin, de la part des mou­ve­ments de soli­darité, c’est qu’ils sauvent la Palestine, pour les Pales­ti­niens. En fait, si ces mou­ve­ments ne réus­sissent pas à sauver la Palestine, pour les Pales­ti­niens, les juifs, en Israël, seront eux aussi les vic­times, ils seront perdus.

Aussi avons-​​nous décidé effec­ti­vement d’appeler à sauver les Pales­ti­niens et les juifs, c’est la raison pour laquelle j’ai fait la com­pa­raison sui­vante, dans mon article : nous sommes tous à bord d’un même avion, sans pilote.

Tout le monde le sait : que vous parliez avec les Pales­ti­niens ou avec les Israé­liens, tout le monde sait que nous nous pré­ci­pitons vers la col­lision d’une guerre effroyable, et per­sonne ne veut en parler.

Ce qui signifie que l’énergie, sur le terrain, pour arrêter les capa­cités de l’occupation est inexis­tante. Ainsi, la soli­darité, tant avec les Pales­ti­niens qu’avec les juifs, c’est la nécessité de les aider à faire mettre un terme à l’occupation.

Toute ten­tative d’aider des mou­ve­ments de soli­darité qui sont engagés dans des ini­tia­tives de paix, de dia­logue et de coexis­tence, est impor­tante. Mais je pense que nous ne devons pas oublier, ne serait-​​ce qu’un instant, quel est l’objectif impé­rieu­sement urgent.

Il y a un besoin urgent de stra­tégies qui cor­res­pondent mieux aux réa­lités, qui per­mettent de faire ce que tant les mou­ve­ments paci­fistes en Israël que les mou­ve­ments pales­ti­niens de résis­tance dans les ter­ri­toires occupés n’ont appa­remment pas réussi à faire. Il s’agit bien entendu de la mise d’un terme à l’occupation israé­lienne. Ce n’est que lorsque l’occupation mili­taire tou­chera à sa fin qu’il y aura une quel­conque chance de récon­ci­liation entre les deux peuples.

Aujourd’hui, mal­heu­reu­sement, le pro­cessus de paix, jusqu’ici - et cette expression recouvre, pour moi, y compris les accords de Genève - a mis le signe « égale » entre la fin de l’occupation et la fin du conflit. Ceci est faux : ceci ne mar­chera pas. Vous ne pourrez pas mettre fin au conflit entre les Israé­liens et les Pales­ti­niens sans mettre un terme à l’occupation.

Vous pouvez vous mettre à négocier au sujet de la fin du conflit, une fois que vous avez mis un terme à l’occupation, mais pas avant cela. Et il y a tel­lement d’énergie, et tel­lement de braves gens (dont ceux de Genève), qui sont allés dans la mau­vaise direction, en essayant de convaincre les gens, en Europe, en Israël, en Palestine et en Amé­rique que dès l’instant où les soldats israé­liens quit­te­raient les ter­ri­toires occupés, la paix s’instaurerait en Palestine. En fait, dès lors que les soldats israé­liens quit­te­raient la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, les véri­tables négo­cia­tions du pro­cessus de paix pour­raient com­mencer. Et paral­lè­lement à ces véri­tables négo­cia­tions de paix, il doit y avoir aussi une réor­ga­ni­sation, du côté palestinien.

Je ne vou­drais pas trop insister sur l’élection d’Abu Mazen ou sur l’élection de Yasser Arafat, après Oslo. Certes, j’ai pensé qu’Abu Mazen allait rem­porter des élec­tions démo­cra­tiques dans les ter­ri­toires occupés. J’ai tou­jours pensé aussi que Yasser Arafat rem­por­terait des élec­tions démo­cra­tiques. Mais n’oublions pas, même un seul instant, que des élec­tions, ce n’est pas quelque chose que les habi­tants des ter­ri­toires occupés réclament particulièrement.

Les élec­tions sous occu­pation ont été imposées aux Pales­ti­niens, comme une pré-​​condition israé­lienne. N’oubliez pas que vous devez voir en face les données his­to­riques, cou­ra­geu­sement. Les Israé­liens ont dit aux Pales­ti­niens : « Vous êtes des gens pri­mitifs ; nous ne pourrons pas négocier de paix avec vous, tant que vous n’aurez pas tenu des élec­tions démo­cra­tiques ». Et c’est ainsi qu’il y a eu des élec­tions. Jusqu’à cette exi­gence israé­lienne, les Pales­ti­niens tenaient un rai­son­nement très juste : « Qu’avons-nous besoin d’élections, alors que nous sommes encore sous occu­pation ? » Y a-​​t-​​il eu quelqu’un, en France, à la fin de la Seconde guerre mon­diale, pour réclamer des élec­tions avant la fin de l’occupation ? Or, de quoi parlons-​​nous, en ce moment ?

Ensuite, si vous voulez parler de stra­tégies, nous res­pectons tous Abu Mazen ; il repré­sente la popu­lation des ter­ri­toires occupés. Il peut aller négocier et il devrait négocier la fin de l’occupation. Mais est-​​il mandaté pour négocier au nom des réfugiés pales­ti­niens ? Suis-​​je mandaté, moi-​​même, pour négocier au nom des réfugiés pales­ti­niens ? Nous devons écouter de la bouche des réfugiés eux-​​mêmes comment ils veulent mettre en appli­cation le droit au retour qui leur a été reconnu par les Nations unies en 1948.

Je suis très heureux d’entendre Abu Mazen, que je connais depuis un quart de siècle, dire qu’il ne renoncera pas au droit au retour. J’espère qu’il ne le fera pas. Mais les stra­tégies de paix, y compris celles du mou­vement de soli­darité européen, devraient placer le droit au retour des réfugiés pales­ti­niens au centre de l’agenda de la paix. Et non pas la fin de l’occupation. Cette fin de l’occupation, nous la voulons tous, bien entendu. Les gens de l’initiative de Genève, eux aussi, vou­laient la fin de l’occupation.

Mais le conflit entre Israël et la Palestine n’est pas un conflit portant sur l’occupation ; il s’agit de l’épuration eth­nique per­pétrée par Israël en 1948, et qui ne s’est jamais arrêtée un seul jour, depuis lors. Aussi, les stra­tégies de paix ne sont pas des stra­tégies visant la fin de l’occupation. Voilà comment on nous a empli l’esprit de chi­mères, depuis 1967.

C’est ce qu’a dit le mou­vement La Paix, Main­tenant !, c’est ce qu’ont dit les Amé­ri­cains, c’est ce que va dire le gou­ver­nement suisse : l’important, c’est que les Israé­liens se retirent de la Cis­jor­danie et de la bande de Gaza. Eh bien non ! Cela, ce n’est pas la paix : un retrait israélien de la bande de Gaza et de la Cis­jor­danie constitue sim­plement la fin des crimes d’Israël contre l’humanité. Cela n’a rien à voir avec une véri­table paix.

Les Pales­ti­niens qui vivent dans les ter­ri­toires occupés ne repré­sentent qu’une partie du peuple pales­tinien, ceux, qui - notez le bien, dans la seconde moitié du ving­tième siècle ! - vivent depuis trente-​​sept ans sous occu­pation mili­taire ! Ce retrait simple n’a rien à voir avec la paix.

Imaginez-​​vous la Suisse, sous occu­pation mili­taire, et pas pendant trente-​​sept ans : « seulement » pendant dix ans ?

Tous, ici, vous savez ce qu’une occu­pation mili­taire signifie. Cela signifie qu’un sergent peut vous arrêter, fermer votre com­merce, détruire votre maison, à sa guise, à n’importe quel moment de la journée, bru­ta­lement. Mul­ti­pliez cela par trente sept années ! Qu’est-ce que cela a à voir avec la paix ?

Y a-​​t-​​il un autre endroit, dans le monde, où existe une oppression, et où il fau­drait négocier avec un gou­ver­nement oppresseur, en lui demandant d’arrêter son oppression en lui donnant autre chose en échange ?

Bien sûr que non ! En Serbie, l’Otan a bom­bardé Bel­grade pour obtenir l’arrêt de la puri­fi­cation eth­nique dans les Balkans. Ils ont envoyé leurs avions bom­barder Belgrade.

Mais avec Israël, alors là : non ! On négocie ! ! ! Il faut offrir quelque chose aux Israé­liens en échange, pour qu’ils veuillent bien daigner renoncer un tout petit peu à une petite partie de leur occu­pation… Et - mal­heu­reu­sement - il y a eu bien trop de Pales­ti­niens pour col­la­borer avec cette politique.

Une stra­tégie tendant vers la paix, c’est tout à fait autre chose. Une véri­table stra­tégie de paix prend en compte l’ensemble du Moyen-​​Orient, et non pas seulement la Palestine. Pas seulement la partie du peuple pales­tinien qui vit dans les ter­ri­toires occupés. Bien sûr, il faut les libérer, mais ces Pales­ti­niens sous occu­pation ne repré­sentent qu’une partie du peuple palestinien.

Le peuple pales­tinien, il est réparti dans l’ensemble du Moyen-​​Orient, et ce sont tous les Pales­ti­niens qui sont des parties à ce pro­blème. L’aspect pro­fon­dément négatif du projet d’Oslo, cela a été qu’il a exclu les réfugiés pales­ti­niens, qu’il a exclu aussi les Pales­ti­niens vivant en Israël de la solution future de la question palestinienne…

Je conclurai en vous disant de quelle manière j’envisage - à toutes fins - une stra­tégie qui soit à même de replacer le pro­blème des réfugiés pales­ti­niens au centre des négo­cia­tions de paix et apporter une récon­ci­liation entre juifs et Pales­ti­niens. Car toute autre pro­po­sition, quelle qu’elle soit, ne sera jamais qu’une accalmie pas­sagère des vio­lences et de l’occupation. Certes, je ne sous-​​estimerai jamais une accalmie, mais une accalmie, ce n’est pas un projet de paix. Cette stra­tégie, je la place sous l’égide de ce que j’appelle les trois « A » :

Ces trois « A » sont les trois condi­tions qui doivent être réunies, si l’on veut avoir un plan de paix. Je ne propose pas ici un énième plan. Je suis sim­plement un intel­lectuel, qui réfléchit à cette question. Je ne suis pas Pales­tinien. Je ne suis pas un homme poli­tique. Je n’ai pas à donner des détails sur la manière dont la paix doit être mise en oeuvre, pré­ci­sément : ça, c’est le boulot des hommes poli­tiques. Mais j’ai une idée, que par­tagent beaucoup de mes amis pales­ti­niens. Et de plus en plus d’Israéliens - je m’en réjouis - envi­sagent l’avenir comme moi.

Le premier « A » est pour « ack­now­led­gement », c’est-à-dire la « prise de conscience » qu’il n’y aura pas de paix entre les Israé­liens et les Pales­ti­niens tant que les Israé­liens n’auront pas reconnu ce qu’ils ont fait en 1948.

Tout le monde, en Israël - et c’est aussi vrai pour les jeunes Pales­ti­niens - ne le sait pas. Ce qu’ils ont fait - et cela, on n’en a pas suf­fi­samment conscience - en une seule journée, en 1948, fut pire que trente-​​sept années d’occupation. Mais nous avons oublié ! Ce que les Israé­liens ont fait, en une seule journée, en 1948, ils n’ont pas encore réussi à l’égaler en horreur, en trente-​​sept années d’occupation.

En une seule journée, en 1948, les Israé­liens ont détruit cinq cent vil­lages, dont ils ont chassé la popu­lation. Ils ont rasé ces vil­lages au sol ; à la place, ils ont construit des colonies juives ou planté des parcs publics. C’est ce crime, per­pétré en 1948, qui est à l’origine du mou­vement national pales­tinien. Ce n’est pas l’occupation. Et si nous conti­nuons à ne pas le savoir, les Israé­liens vont continuer leur déni de ce qu’ils ont fait en 1948, de la manière dont ils ont chassé un million de Pales­ti­niens de chez eux. De la manière dont ils ont pris 80 % de la Palestine par la force armée. Tant que ces faits n’auront pas été reconnus, il est inutile de parler de « paix en Palestine » !

Le deuxième « A », c’est le « A » d’ « accoun­ta­bility », de res­pon­sa­bilité, d’avoir à rendre des comptes. Les Israé­liens doivent être res­pon­sables de ce qu’ils ont fait en 1948.

Les Nations unies l’ont dit. Elles ont dit ce que cette res­pon­sa­bilité signi­fiait : le droit des Pales­ti­niens chassés de chez eux à y retourner. Je ne dis nul­lement qu’il exis­terait une manière simple de mettre en appli­cation le droit au retour des réfugiés, bien entendu. Les gens ne doivent pas venir s’imposer là où d’autres per­sonnes vivent déjà. On ne saurait créer une nou­velle injustice au motif qu’une injustice doit être réparée. Mais on ne saurait dénier le droit des réfugiés au retour. Il ne s’agit pas seulement de res­pon­sa­bilité. Il s’agit aussi de la manière dont les Israé­liens per­çoivent leur propre insertion dans le monde arabe. Les Israé­liens rejettent le droit au retour parce qu’ils veulent une majorité juive. Et beaucoup d’entre eux, qui croient en une solution à deux Etats, pensent que les deux Etats per­met­tront d’avoir un Etat juif dont la popu­lation serait majo­ri­tai­rement juive… Israël est une démo­graphie eth­nique, ce n’est pas une démo­cratie juive !

Et si la pré­oc­cu­pation démo­gra­phique - pour la démo­graphie d’une cer­taine ethnie - continue à dominer en Israël, alors nous pouvons oublier la solution à deux Etats. Nous devons com­mencer à réfléchir à la manière dont nous pouvons créer un unique Etat en Palestine. Il n’y a aucune pos­si­bilité de créer une solution à deux Etats, car si vous voulez le faire, vous devrez trans­férer tel­lement de juifs et de Pales­ti­niens que toute solution à deux Etats serait néces­sai­rement entachée d’une forme d’épuration eth­nique. La solution à un seul Etat consiste à dire que les Pales­ti­niens et les juifs ont les mêmes droits. Vous n’avez nul besoin de déplacer qui­conque. Il vous faut seulement donner les mêmes droits à tous les habi­tants de la Palestine.

Enfin, le dernier « A » est celui de l’ « accep­tation ». Ce n’est qu’une fois que les Israé­liens et l’ensemble des juifs, dans le monde entier, et pas seulement en Israël, auront reconnu ce qui s’est passé en 1948 que nous pourrons négocier de quelle manière ils veulent, pré­ci­sément, mettre en pra­tique le droit au retour des réfugiés, de quelle manière, pré­ci­sément, la structure poli­tique future satisfera à la fois au désir des juifs de dis­poser d’un Etat et d’une natio­nalité, et à celui des Pales­ti­niens de dis­poser d’un Etat, d’une natio­nalité et d’une vie normale, y compris les Pales­ti­niens qui ont été chassés de 80 % de la Palestine. Ce n’est qu’alors que les juifs qui vivent aujourd’hui en Israël auront le droit de demander aux Pales­ti­niens, au monde arabe, et au monde musulman, de bien vouloir nous accepter.

Oui, nous fûmes un mou­vement colo­nia­liste. Oui, nous sommes entrés au Moyen-​​Orient à la fin du dix-​​neuvième siècle. Nous n’avions pas été invités, nous sommes venus nous imposer par la force. Mais nous faisons aujourd’hui partie inté­grante du Moyen-​​Orient. Nous devons renoncer à notre rêve d’appartenir à l’Europe. Nous devons être partie inté­grante du Moyen-​​Orient, nous devons nous col­leter aux pro­blèmes du Moyen-​​Orient, nous devons par­tager les choses à faire au Moyen-​​Orient, et non pas la vision de l’Europe, non pas l’Eurovision, non pas le foot européen…

Nous appar­tenons au Moyen-​​Orient, et quand nous en aurons vraiment pris conscience, sans doute n’aurons-nous plus à construire des murs, sans doute n’aurons-nous plus à ins­taller des bar­rières élec­tri­fiées. Parce que les Pales­ti­niens ne sont pas les seuls pri­son­niers du mur : pri­son­niers, les Israé­liens le sont, eux aussi.

Si vous voulez vivre sans mur, alors acceptez-​​nous : le monde arabe - et aussi, ce qui pourrait sembler plus sur­prenant, le peuple pales­tinien, malgré tout ce que les Israé­liens lui ont fait subir - sont prêts à accepter que sept mil­lions de juifs, qui vivent aujourd’hui en Israël, fassent partie du Moyen-​​Orient.

Mais si l’occupation israé­lienne se pro­longe, si la paix ne vient pas en Palestine, le monde arabe et le monde musulman diront : « ça suffit ! » et là, cin­quante bombes nucléaires ne ser­viront à rien, le pré­sident Bush ne pourra pas aider ces juifs, le gou­ver­nement suisse, malgré tous les équi­pe­ments mili­taires qu’il a achetés à Israël ne les aidera pas non plus !

Quand on vit au Moyen-​​Orient, on doit s’assurer que l’on fait partie de cette région du monde, il faut s’y intégrer. Et j’ai une bonne nou­velle, pour les citoyens israé­liens : appar­tenir au Moyen-​​Orient, ce n’est pas si mal que ça. Et eux, ils conti­nuent à rêver qu’ils ne sont pas au Moyen-​​Orient, et ils aliènent cette région, de même que la région les aliène. Tant qu’ils ne com­pren­dront pas quelle est la nature véri­table du voi­sinage où ils sont entrés par force, ils n’y aura pas de paix, ni en Israël, ni en Palestine.

Il n’y a pas de mouvement de la paix en Israël

Il n’y a pas de véri­table mou­vement paci­fiste en Israël. C’est la raison pour laquelle il nous faut des sanctions.

S’il y avait un mou­vement de la paix en Israël, je n’appellerais pas à des sanc­tions. Mal­heu­reu­sement, il n’y a pas de mou­vement paci­fiste chez nous. Il n’y a pas de mou­vement paci­fiste avec lequel négocier, par consé­quent : l’occupation n’est pas à la veille de s’arrêter.

Quand je parle de droits égaux, je parle de droits égaux dans le futur Etat. Je ne dis pas qu’il y a des droits égaux main­tenant, et j’affirme que la seule base d’une récon­ci­liation entre juifs et Pales­ti­niens n’existera que lorsque les juifs et les Pales­ti­niens auront les mêmes droits, dans un même Etat. C’est la seule solution.

Le chemin sera sans doute très long. Il sera peut-​​être néces­saire d’en passer par un stade dif­férent, en Israël, pour obtenir ces droits égaux. Mais sans eux, le conflit perdurera.

Non, il n’y a pas de camp de la paix en Israël, mal­heu­reu­sement, et ce n’est que lorsqu’on aura mis un terme à l’occupation au moyen de toutes les pres­sions pos­sibles et ima­gi­nables, et lorsque la société civile déve­loppée en Israël aura été libérée de l’idéologie sio­niste, que nous aurons la pos­si­bilité de nous réconcilier.

Le mouvement de solidarité aux Etats-​​Unis et le boycott

Je me sou­viens souvent d’une his­toire que m’a racontée Chomsky, à propos de l’Amérique. Yasser Arafat est venu à New York, en 1975, et il a fait sa pre­mière appa­rition à l’Onu, où il a pro­noncé son célèbre dis­cours. Il avait ren­contré des intel­lec­tuels, dont Chomsky…

Chomsky demande à Yasser Arafat pourquoi ils n’ouvriraient pas, ensemble, aux Etats-​​Unis, un bureau de rela­tions publiques pour les Pales­ti­niens ? Et Arafat de lui répondre : « Non : nous avons l’Union sovié­tique… Nous n’avons pas besoin des Etats-​​Unis… » Et Chomsky précise que lui-​​même, il a un bureau de rela­tions publiques, à New York. Mais Arafat ne l’écoute pas. Je pense que ce que montre cette anecdote, c’est que pendant de nom­breuses années, les Pales­ti­niens et leurs sou­tiens ont considéré les Etats-​​Unis - pour des raisons objectives-​​ comme un poids mort, comme une cause perdue. Et si, au vu du poids qu’ont aujourd’hui les Etats-​​Unis dans le monde, vous per­sistez à consi­dérer que les Etats-​​Unis sont une cause perdue, vous avez un très gros problème.

Tou­tefois, deux choses doivent être dites au sujet de l’Amérique. On y assiste au début de plu­sieurs mou­ve­ments de per­sonnes excédées par Israël.

Il y a une émer­gence de mou­ve­ments : des gens, en Amé­rique, prennent conscience du fait que beaucoup des pro­blèmes amé­ri­cains sont liés au soutien uni­la­téral à Israël. Oh, bien sûr, on ne voit pas ces gens conscients sur la colline du Capitole, dans les cor­ridors du pouvoir amé­ricain, mais ils existent bel et bien.

Ensuite, il y a la com­mu­nauté arabe amé­ri­caine. Cette com­mu­nauté est restée silen­cieuse, pendant des années, parce qu’il s’agissait d’une pre­mière géné­ration d’immigrants. La deuxième géné­ration, la jeune géné­ration, est beaucoup plus active, elle s’affirme beaucoup plus. Et je pense que dans un futur proche, nous verrons cette com­mu­nauté, qu’on peut estimer au moins à trois mil­lions et demi de per­sonnes, exercer un impact non négli­geable sur la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis.

En ce qui concerne le boycott… Il y a un mythe, qui vou­drait que la com­mu­nauté juive amé­ri­caine sou­tienne incon­di­tion­nel­lement Israël. En réalité, nous savons que seule une très petite minorité, au sein de la com­mu­nauté juive amé­ri­caine, sou­tient effec­ti­vement Israël. Et il y a une très large majorité, que nous pouvons qua­lifier de majorité juive, qui ne sou­tient pas Israël. Ils ne sont pas contre Israël, mais ils ne le sou­tiennent pas activement.

Et puis il y a un groupe d’universitaires juifs amé­ri­cains qui disent : « Non, pas en notre nom ! ». Tous ceux qui connaissent un minimum Israël savent, qu’en Israël comme dans beaucoup d’autres pays, le monde uni­ver­si­taire est une sorte de grand ministère des affaires étran­gères. Et les uni­ver­si­taires israé­liens sont formés - je le sais, pour faire partie du système - à être des ambas­sa­deurs d’Israël, dans le monde entier.

Une excel­lente tac­tique consiste à aller voir ces ambas­sa­deurs et leurs épouses, quand ils viennent à Lau­sanne, s’ils viennent ici, et à leur dire que nous savons des choses ter­ribles au sujet de votre Etat, que nous désap­prouvons votre poli­tique, et que si vous continuez, nous ne vous invi­terons sans doute plus à venir chez nous.

Je pense que cela a un impact ; Israël se perçoit comme un pays cultivé, civilisé, « la seule démo­cratie au Moyen-​​Orient ». Une bonne façon de savoir si Israël est aussi démo­cra­tique qu’il le prétend, c’est le respect des libertés aca­dé­miques. Si vous n’agissez pas ainsi vis-​​à-​​vis des uni­ver­si­taires israé­liens, vous leur envoyez le message selon lequel Israël est la seule démo­cratie au Moyen-​​Orient. Et moi qui en fais partie, je peux vous dire que les uni­ver­si­taires israé­liens qui sont réel­lement opposés à l’occupation sont très peu nom­breux. Nous parlons ici de soixante per­sonnes, environ, sur neuf mille. Aussi avons-​​nous affaire, avec les uni­ver­si­taires, à une des com­po­santes très impor­tantes du système israélien qui main­tient l’occupation, qui permet qu’elle continue et qui ne fait abso­lument rien pour s’y opposer, alors qu’en qualité d’intellectuels, ils ont l’obligation morale de le faire.

Le nettoyage ethnique est une réalité

Je sais bien que l’expression « épuration eth­nique » a des conno­ta­tions qui évoquent la période nazie ; mais l’expression « épuration eth­nique » n’a pas été uti­lisée, en réalité, à l’époque. Je fais réfé­rence à une expression qui est uti­lisée par le Dépar­tement d’Etat et les Nations unies, qui décrit ce qui s’est passé dans les Balkans, dans les années 1990.

Si vous consultez le site web du Dépar­tement d’Etat, ou celui de l’ONU, vous verrez une défi­nition très claire de ce qu’est l’épuration eth­nique. L’épuration eth­nique est une poli­tique d’expulsion, de démo­li­tions de maisons, de construction de murs de sépa­ration, de ségré­gation ; et cette poli­tique est motivée par une idéologie.

Le mobile d’une telle poli­tique est le désir de voir un groupe eth­nique en rem­placer un autre. Je ne pense pas qu’il existe de meilleure défi­nition que celle-​​ci de la poli­tique sio­niste à travers les décennies. Je pense donc que j’utilise cette expression à bon escient, car l’une des choses les plus impor­tantes que dit le Dépar­tement d’Etat amé­ricain au sujet de l’épuration eth­nique, c’est le fait que les gens qui ont été chassés de chez eux par ce type de poli­tique ont le droit plein et entier de retourner chez eux.

Et c’est pourquoi je pense que l’exemple des Balkans est très éclairant pour com­prendre ce qui se passe depuis trente-​​sept années, et ce qui se passait ces der­niers mois, et aussi, mal­heu­reu­sement, ce qui va continuer à se passer dans les années futures ».

[1] Ilan Pappe, his­torien israélien, vit à Haïfa. Militant poli­tique depuis long­temps, il est l’u des très rares intel­lec­tuels israé­liens à avoir signé une pétition appelant au boycott aca­dé­mique d’Israël. Qua­lifié de traître, accusé d’être " un des pires nou­veaux anti­sé­mites " en Israël, il est très isolé.Auteur de nom­breux ouvrages, il est l’unique uni­ver­si­taire à enseigner une matière dont les Israé­liens ne veulent pas même entendre parler : l’épuration eth­nique de 1948

[2] Confé­rence enre­gistrée le 4 juin 2005, à l’Aula de l’université de Fri­bourg. Ilan Pappe inter­venait dans le cadre du Forum social Suisse sur le thème : " Quelle soli­darité avec le peuple pales­tinien ? ". Veuillez nous excuser si sur la pre­mière quelques pas­sages n’ont pas pu être retranscris en entier à cause d’un mauvais son.