Anne Paq est l’invitée de l’AFPS

Photographe française indépendante, Anne Paq est active depuis plus de dix ans au sein du collectif de photographe Activestills, qui regroupe des Palestiniens, des Israéliens et des internationaux. En 2010, elle foule pour la première fois la Bande de Gaza et décide de concentrer son travail sur ce territoire. Après un projet sur le travail des artistes et de la scène alternative gazaouie, nommée « Not A Dreamland », elle couvre les opérations militaires israéliennes de novembre 2012 (« Pilier de Défense ») puis celle de l’été 2014 (« Bordure Protectrice »). Cette dernière couta la vie de 2310 Palestiniens, et fit près de 10 600 blessés. Parce que s’arrêter à des chiffres déshumanisent les victimes, Anne Paq, témoin de ce massacre, s’engage à mettre des noms et des images sur chacune d’elle. Le projet se nomme « Obliterated Families » – les familles décimées. Frantz Fanon, chantre de l’anticolonialisme, rappelait l’importance de la maitrise de son passé pour être actif au présent et penser l’avenir. Au-delà du devoir de mémoire, il s’agit donc d’humaniser les victimes du passées, pour brandir ces visages meurtries face aux bourreaux, et construire la bataille qui mènera vers la justice.

Thomas, AFPS, jeudi 28 juillet 2016

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Jehad (10 ans), Afnan (8 ans), et Wassim (9 ans) Shuheibar, vues au milieu des fragments du missile qui les a tués à Gaza. Les trois enfants de cette même famille ont été tués le 17 juillet 2014 par un missile tiré d’un drone israélien, alors qu’ils jouaient sur le toit de la maison familiale. Par le biais de l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT), la famille a porté plainte en France contre l’entreprise française Exxelia Technologies pour complicité de crime de guerre et homicide involontaire.

Anne Paq : « Obliterated Families est un travail de mémoire pour Gaza »

1 – Vous étiez dans la Bande de Gaza lors de l’été 2014, pouvez-vous brièvement nous raconter cette expérience ?

Je me suis retrouvée pendant trois semaines à documenter l’offensive brutale israélienne contre la bande de Gaza. C’était atroce. Les attaques ont eu des conséquences dévastatrices sur les civils qui ont été pris pour civils, et payer un prix très élevé. Plus de 70 % des victimes ont été des civils, dont 500 enfants. Nous travaillions jours et nuits pour rapporter ce dont nous étions témoins. C’était un vrai cauchemar éveillé. J’ai passé beaucoup de temps dans les hôpitaux et les morgues. Il y avait un flot constant de morts et de blessés. La population était terrorisée car il n’y avait pas d’endroit où on pouvait se sentir en sécurité, surtout après que des écoles des Nations Unies qui abritaient des personnes déplacées, ainsi que des hôpitaux, ont été prises pour cible. Les bombardements étaient constants, ainsi que le bruit des drones. Où la population civile pouvait fuir ? Les frontières étaient fermées. La population était complètement à la merci des bombardements. Des nouvelles terribles nous parvenaient des quartiers de Shujaiya ou du village de Khuza’a mais nous n’avons eu accès que très brièvement à ces zones, pendant quelques cessez-le-feu éphémères. Pour moi, le plus choquant a été de voir des familles entières arrivées à l’hôpital, dévastée, ou être enterrées. Souvent plusieurs générations étaient affectées. Comment oublier la famille Al Khalili dont 8 membres, 4 enfants, sont arrivés carbonisés à la morgue. Ils ont été tués par un obus alors qu’ils attendaient devant leur maison d’être transportés dans un autre quartier. Cela a déclenché aussi un incendie de leur usine. Un bras qui était calciné ne pouvait plus se plier et dépassait de la poche en plastique qui était censée cacher le corps. Comment oublier l’enterrement de la famille Abu Jame’, dont 25 membres sont morts lors d’un seul bombardement sur leur maison, dont 19 enfants et cinq femmes ? Je ne peux oublier et personne ne le devrait.

Lorsque je suis retournée à Gaza en septembre, j’ai pu avoir accès à toutes les zones, et constaté l’étendue des dégâts avec des quartiers entiers qui ont été réduits en miette, une population exsangue et traumatisée. Tout le monde voulait partir. Et comment ne pas le comprendre ? Comment faire le deuil des êtres chers quand on sait que justice ne sera pas faite ? Comment se reconstruire quand on sait qu’une nouvelle offensive va avoir lieu ? Comment ne pas être désespéré quand la communauté internationale n’a rien fait pour arrêter 51 jours de bombardements ? Les enfants à Gaza, âgés de 6 ans ou plus, ont déjà vécu trois offensives militaires de grande envergure. Qu’offre-t-on à ces générations ? Quelles sont les conséquences psychologiques ?

2 – Comment est né le projet Obliterated Families et quel est son objectif ?

Comme je l’ai souligné, le plus choquant était de voir arriver ces familles entières décimées. Ça a été une des caractéristiques terrible de cette offensive. C’est une des statistiques des Nations Unies : 142 familles ont perdu trois membres ou plus, tués par les attaques israélienne. Pour moi il s’agissait avant tout d’un travail de mémoire. Retrouver les survivants des familles que j’avais documenté pendant l’été, comme les Khalili, la famille Abu Jame, Kilani et Shuheibar. Comprendre qui ils étaient et ce qui s’était passé. Documenter les débris et les preuves de l’attaque. Collecter les récits, prendre les photos des visages des disparus, retrouver leurs traces. Donner la parole aux survivants. Ce chiffre des Nations Unies, bien que terrible, reste un chiffre froid, qui ne dit rien sur la perte d’un être cher, rien sur ces familles. Au début j’ai visité les quelques familles que je connaissais, puis avec l’aide du Centre Al Mezan pour les droits humains, j’ai approché d’autres familles. Au final j’en ai visité plus de cinquante, dans toute la bande de Gaza. Je ne savais pas trop au début ce que j’allais faire de ces matériaux importants. Puis l’idée d’un web documentaire a émergé puisque c’est un format qui permet d’allier photos, textes et videos. Ala Qandil, reporter palestino-polonaise, qui avait déjà travaillé avec moi pendant l’offensive et connaissait certaines des familles, m’a rejointe. Elle est retournée à Gaza pour rencontrer les dix familles sur lesquelles nous nous sommes concentrées. Puis nous avons été rejoints par des dizaines de personnes qui nous ont aidé, à différents niveaux : écrivains, journalistes, cameramans, monteurs videos, traducteurs et traductrices, éditeurs et éditrices. Au final, plus de 80 personnes ont contribué à ce projet ! C’est vraiment un travail collectif.

L’idée était de brosser des portraits intimes de ces familles en utilisant les différents médias. Nous avons dix chapitres dans le web-doc, soit un par famille. Chaque chapitre est une plongée dans la vie de ces familles. Il s’agit bien sûr de parler des attaques, mais nous voulions aussi parler de l’avant et de l’après. L’objectif est vraiment de permettre à l’audience de se sentir au plus près de ces familles, pour mieux comprendre. Il s’agit de dénoncer le fait que ce sont des civils qui ont été pris pour cible, et l’impunité dont jouit Israël. Nous voulons par ce travail honorer ces familles, et donner de l’écho aux voix des survivants.

3 – Vous continuez à travailler sur la Bande de Gaza. Comment évolue la situation sur place ?

La situation est extrêmement difficile. Les médias se sont désintéressés de la bande de Gaza après le cessez-le-feu, comme si la situation sur place était revenue à quelque chose de « normal ». Mais il n’y a rien de normal à Gaza, des quartiers entiers ont été dévastés et le blocus demeure. Les conditions au jour le jour sont difficiles, avec les longues coupures d’électricité, l’eau qui n’est pas potable, l’économie qui ne peut se développer à cause du siège. Le résultat est que 80% de la population dépend de l’aide humanitaire, et que le niveau de dépression générale est immense. C’est une prison à ciel ouvert. La reconstruction stagne, parce qu’Israël contrôle le processus. Les Palestiniens regardent le ciel avec toujours l’angoisse d’une nouvelle offensive. C’est impensable que cette situation perdure. Il est important de ne pas faire de la bande de Gaza un cas humanitaire. Si nous sommes dans cette situation, c’est avant tout à cause d’un problème politique : l’occupation militaire israélienne qui va atteindre l’année prochaine ses cinquante ans. Nous parlons de dizaines d’années de dépossession des Palestiniens. Il est temps que cela cesse. Rien ne sera réglé à Gaza et en Palestine sans que ce peuple n’obtienne son droit à l’autodétermination.

4 – Pour celles et ceux qui le souhaitent, comment peut-on soutenir votre projet ?

Le web documentaire est toujours en cours de développement. Nous avons beaucoup d’idées que nous voudrions développer, comme des podcasts, des versions dans d’autres langues et bien sûr nous aimerions aller à Gaza l’année prochaine pour rencontrer à nouveau les familles. Nous avons encore besoin d’aide pour tout cela. Notre campagne de financement est terminée mais il est possible de nous contacter à cette adresse : info@obliteratedfamilies.com. Enfin nous allons avoir dans les prochaines semaines une exposition photo que les personnes pourront télécharger par internet afin de présenter le sujet dans leur région. C’est très important pour nous de donner des outils concrets pour les personnes qui souhaitent s’engager. Nous serons aussi disponibles en septembre ou octobre pour des présentations afin d’échanger avec le public.

Retrouvez toutes les informations et le projet Obliterated Families ici