Annapolisme

Christian Merville, jeudi 29 novembre 2007

Pas plus que de corde dans la maison d’un pendu, il ne faut parler de confé­rence de paix,encore moins de sommet. Cela, craint-​​on, pourrait porter malheur. Essayez plutôt le mot ren­contre, sug­gérait en week-​​end un officiel américain.

Va donc pour un « get together », si une telle appel­lation est de nature à ins­pirer quelque opti­misme, encore que nul pour l’heure ne voit de raison d’attendre grand-​​chose des larges assises qui s’ouvrent aujourd’hui à Anna­polis. Depuis la célé­brissime (et tant contestée, dans ses deux ver­sions anglaise et fran­çaise) réso­lution 242 du Conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité le 22 novembre 1967, le monde a eu droit à huit ini­tia­tives, allant de Camp David (1978) aux accords de Genève (2003), en passant par la pro­po­sition faite à Bey­routh par le roi Abdallah d’Arabie saoudite, en 2002. Avec la déso­lante absence de résultats que l’on sait.

Le plus étrange dans le non-​​événement d’aujourd’hui, c’est que tout le monde donne l’impression d’y par­ti­ciper à contrecœur, l’exception notable étant repré­sentée par les États-​​Unis, sou­dai­nement réveillés de leur hiber­nation pour constater qu’il existe dans cette partie du monde un pro­blème dont l’émergence, il y a soixante de cela, a été l’une des sources des mal­heurs qui se sont abattus depuis sur la région. George W. Bush a beau avoir passé sept années à super­bement ignorer la question, on aurait mau­vaise grâce à lui dénier le droit d’assumer un rôle qui fut, avec plus ou moins de bonheur, celui de nombre de ses infor­tunés pré­dé­ces­seurs. Peut-​​être bien, a-​​t-​​on dû se dire dans les hautes sphères washing­to­niennes, que de la somme de trois fai­blesses – amé­ri­caine, israé­lienne, pales­ti­nienne – pourrait naître une force sus­cep­tible de servir de levier per­mettant de sou­lever le monde…

Mais alors, pourquoi avoir placé si bas la barre ? Parce que le pes­si­misme est de rigueur pour peu que l’on fasse mine d’approcher le chaudron arabo-​​israélien. On n’a pas oublié, par exemple, que l’échec de la ten­tative clin­to­nienne de l’an 2000 a débouché sur l’intifada-2 puis sur la réoc­cu­pation d’une bonne partie de la Cis­jor­danie. Ni surtout que vingt-​​neuf ans après le traité de paix signé par Anouar Sadate et Menahem Begin, la coexis­tence demeure un vain mot. Pourtant, il était déjà question à l’époque d’un règlement du pro­blème des ter­ri­toires occupés en juin 1967 et de la création d’une Palestine. Ce dernier point doit être abordé de nouveau , alors qu’il n’existe plus, sur la rive occi­dentale du Jourdain et l’étroite bande de terre située à la fron­tière égyp­tienne, que deux enclaves inca­pables de constituer un État, même croupion, de plus par­semées de colonies où se sont ins­tallés 450 000 kib­boutzniks, soit le double du chiffre des années 90. Si Ehud Olmert a promis de déman­teler quelques-​​uns de ces points de peu­plement, c’est après avoir pris soin d’en auto­riser la pro­li­fé­ration, donnant ainsi l’occasion aux Pales­ti­niens de crier vic­toire à l’issue d’une bataille qu’ils pré­ten­draient avoir rem­portée de haute lutte.

Si le brave Abou-​​ Mazen, de plus en plus décrié, fait figure de Quisling aux yeux des siens, Olmert, lui, est en keffieh sur les por­traits qui ornent les murs de Tel-​​Aviv et de Jéru­salem. Le premier est ignoré par le Hamas, notamment depuis le coup de force de juin dernier. Le second risque d’être lâché par sa droite reli­gieuse qui ne lui par­don­nerait pas la moindre concession, sinon de pure forme, sus­cep­tible de passer pour un accès de fai­blesse impar­don­nable. Quant au pré­sident amé­ricain, il abat dans la capitale du Maryland sa der­nière carte. Enlisé dans les maré­cages ira­kiens, harcelé par les talibans dans les mon­tagnes afghanes, il s’accroche, à Isla­mabad, à un général dont la survie dépend (alter­na­ti­vement) de Nawaz Sharif et de Benazir Bhutto. L’Amérique du Sud lui échappe en États détachés et la machine écono­mique a choisi un bien mauvais moment – la période des fêtes de fin d’année, celui des achats – pour se gripper. Un premier pas sur la voie d’une relance du pro­cessus de paix appor­terait quelque baume au cœur d’une Admi­nis­tration répu­bli­caine appa­remment résignée à perdre la grande consul­tation popu­laire de novembre 2008. Sûr que Yasser Arafat aurait savouré une aussi douce revanche.

Petit retour à sep­tembre 1786 : à Anna­polis, une confé­rence est convoquée pour débattre des rap­ports écono­miques entre les États qui forment l’Union, dont cinq seulement répondent à l’appel. Inca­pables de s’entendre, les par­ti­ci­pants finissent par s’en remettre à une vague com­mission qui, elle, tran­chera. Plus de trois siècles après, il y aura aussi, à n’en pas douter, un comité de suivi chargé de porter en terre les der­niers espoirs placés dans un ana­bo­lisme qui, fina­lement, n’aura pas pris. Quelqu’un parlait mardi de « l’automne de tous les espoirs US » : Ali Kha­menei. Il ne s’est trouvé per­sonne pour juger hâtif le faire-​​part.