Annapolis (suite et sans doute fin…)

Alain Gresh, dimanche 2 décembre 2007

A écouter les jour­na­listes sur les chaînes de radio le mer­credi 28 novembre, un fait émer­geait : per­sonne ne citait pré­ci­sément la décla­ration israélo-​​palestinienne adoptée lors de la réunion d’Annapolis. Il était donc bien dif­ficile de se faire une opinion précise, au-​​delà des envolées émues sur la relance de la paix.

Même pour ceux qui, comme moi, pen­saient qu’Annapolis allait res­sembler à « un village Potemkine » de la paix, la lecture de ce texte est pourtant un choc. « Nous nous enga­geons, affirment Israé­liens et Pales­ti­niens dans des négo­cia­tions vigou­reuses, continues et deploierons tous les efforts pos­sibles pour par­venir à un accord avant la fin 2008. Dans ce but, il a été conclu qu’un comité de pilotage mené conjoin­tement par le res­pon­sable de la délé­gation de chaque partie se réunira régu­liè­rement. » Les deux parties s’engagent aussi à faire appliquer la feuille de route :« Les parties s’engagent également à remplir immé­dia­tement leurs devoirs res­pectifs édictés par la "feuille de route" sur une solution per­ma­nente à deux Etats résolvant le conflit israélo-​​palestinien telle qu’elle a été mise en place le 30 avril 2003 par le Quartet, et conviennent de former une structure américano-​​palestino-​​israélienne, dirigée par les Etats-​​Unis, des­tinée à suivre l’application de la feuille de route. » Mais la feuille de route pré­voyait la création d’un Etat pales­tinien avant la fin 2005 ; pourquoi ce qui a été décidé à l’époque n’a jamais été appliqué ? Pourquoi le serait-​​il maintenant ?

Mais le plus inquiétant, dans la décla­ration commune, c’est l’absence de toute base juri­dique ou légale aux négo­cia­tions ; il n’y a aucune réfé­rence au droit inter­na­tional, ni même à la réso­lution 242 du Conseil de sécurité et à l’idée d’échange de la paix contre les ter­ri­toires. Les deux parties s’engagent à « des négo­cia­tions bila­té­rales en toute bonne foi ». En toute bonne foi ? Mais que signifie ce terme ? Ehoud Olmert pense, « en toute bonne foi », que Jéru­salem, y compris sa partie arabe conquise en 1967, est « ter­ri­toire israélien » ; il pense « en toute bonne foi » que les grands blocs de colonies doivent être annexés à Israël. Il pense aussi, « en toute bonne foi », que la sécurité des Israé­liens est plus impor­tante que celle des Palestiniens.

Une nou­velle exi­gence est apparue, appuyée par le pré­sident Bush dans son dis­cours : la recon­nais­sance d’Israël comme « un Etat juif ». Comme l’explique Jeff Halper, sur le site Coun­ter­punch, dans un texte intitulé « Israel’s Strategy for Per­manent Occu­pation » ((28 novembre 2007) :

« On demande aux Pales­ti­niens de recon­naître for­mel­lement l’Etat d’Israël. Ils l’ont déjà fait en 1988 quand ils ont accepté une solution fondée sur deux Etats, puis au début du pro­cessus d’Oslo, et ils ont réitéré cette position durant les deux der­nières décennies. Main­tenant vient une nou­velle demande : qu’avant toute négociation,ils recon­naissent Israël comme Etat juif. Non seulement cela introduit un nouvel élément dont Israël sait que les Pales­ti­niens ne peuvent pas l’accepter, mais cette demande remet en cause le statut d’égalité des citoyens pales­ti­niens d’Israël, soit 20% de la popu­lation israé­lienne. Cela ouvre la voie au transfert, au net­toyage eth­nique. Tzipi Livni, la ministre israé­lienne des affaires étran­gères, a dit récemment dans une confé­rence de presse que l’avenir des citoyens arabes d’Israël est dans le futur Etat pales­tinien, pas en Israël même. »

Contrai­rement à cer­tains lec­teurs de ce blog, qui voient dans l’Autorité pales­ti­nienne des traitres prêts à vendre la Palestine (accu­sation qui avait été portée régu­liè­rement contre l’OLP et Yasser Arafat à partir des années 1980), je pense que la direction actuelle pales­ti­nienne ne peut pas faire de com­promis sur le retrait israélien de tous les ter­ri­toires occupés en 1967 ni sur Jéru­salem, ni sur le principe du droit au retour des réfugiés. Ses exi­gences mini­males seront les mêmes que celles de la direction pales­ti­nienne en 2000-​​2004, du sommet de Camp David à la réunion de Taba. Or ces exi­gences (un minimum) sont inac­cep­tables par la direction israé­lienne. Le plus pro­bable, donc, n’est pas une « capi­tu­lation » de la direction pales­ti­nienne mais la pour­suite de l’impasse qui dure depuis… qua­rante ans.

Un des éléments nou­veaux dans cette réunion est l’implication plus directe des Etats-​​Unis sur le dossier, impli­cation que l’administration Bush avait évité depuis sept ans. Mais il est à noter qu’ils ne s’impliqueront pas dans les négo­cia­tions sur la solution défi­nitive : ils seront dans « une structure américano-​​palestino-​​israélienne, dirigée par les Etats-​​Unis, des­tinée à suivre l’application de la feuille de route ». (…) « Les Etats-​​Unis sur­veilleront et jugeront de l’accomplissement de l’engagement des deux parties sur la feuille de route. » Cela revient d’ailleurs à mettre de côté les autres membres du Quartet (Russie, Union euro­péenne et Nations unies), qui sont censés super­viser la feuille de route.

Alors, une réunion pour rien ? Pas exac­tement, si l’on com­prend les vraies raisons du sommet, que précise l’éditorial du Monde du 29 novembre, « Der­nière chance ? » : « Sept ans après son arrivée à la Maison Blanche, George Bush s’est fina­lement décidé à s’emparer du dossier israélo-​​palestinien, dont il avait concédé jusqu’à présent la gestion aux gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs. Il convient de saluer cet enga­gement amé­ricain, aussi tardif soit-​​il, et qui doit mani­fes­tement beaucoup à la secré­taire d’Etat Condo­leezza Rice. Mais il faut également en rechercher les raisons véri­tables à l’est de Jéru­salem, en Iran plus précisément. »

C’est aussi ce qu’explique Steven Erlanger, sur le site du Inter­na­tional Herald Tribune, sous le titre « A large shadow cast by an absent Iran » (27 novembre 2007) : « La confé­rence de paix sur le Proche-​​Orient était offi­ciel­lement convoquée pour résoudre le conflit israélo-​​palestinien. Mais il y avait, sous la surface, un but dont on ne parlait pas, arrêter la montée de l’influence de l’Iran et du radi­ca­lisme islamique. »

Une analyse que partage Shmuel Rosner sur le site du quo­tidien Haaretz, « Ana­lysis /​ Four quick points on Israel-​​Palestinian joint sta­tement » (27 novembre). Il explique que « le timing de la confé­rence est important pour Israël par­ti­cu­liè­rement. (…) C’est l’année où Bush doit prendre une décision impor­tante concernant Israël : s’il faut empêcher l’Iran pour tous les moyens néces­saires d’acquérir l’arme nucléaire ».

De ce point de vue, peut-​​on parler de succès amé­ricain ? Il est dif­ficile de répondre. La large par­ti­ci­pation arabe est incon­tes­ta­blement impor­tante pour eux. Mais un pays comme l’Arabie saoudite a traîné les pieds et son ministre des affaires étran­gères a refusé de se faire pho­to­gra­phier avec son homo­logue israélien. Et Ahmad Kas­shogi, dans le quo­tidien saoudien Al-​​Watan du 28 novembre, dénonçait « l’idée fausse des Amé­ri­cains qu’il y avait dans la région un camp modéré et un camp extré­miste, et que le royaume saoudien et Israël, avec d’autres, appar­te­naient au camp modéré, alors que l’Iran, le Hamas, la Syrie et le Hez­bollah étaient dans le second camp. Le royaume, l’Iran, la Syrie, le Hamas, avec l’Egypte, la Jor­danie, et d’autres pays arabes appar­tiennent au même camp, liés entre eux par l’histoire, la religion, la langue et l’appartenance à l’Orient. Israël est quelque chose de tout à fait différent ».

Comment ana­lyser la pré­sence syrienne ? Pour l’instant, j’ai du mal à la décrypter. Est-​​ce que l’invitation envoyée à Damas et l’acceptation de Damas d’y par­ti­ciper marquent un inflé­chis­sement des rela­tions syro-​​américaines ? Bush n’a pourtant pas men­tionné la Syrie dans son dis­cours. Mais des dis­cus­sions sur le Golan devraient com­mencer rapi­dement à Moscou. Enfin, au Liban, un com­promis pas trop défa­vo­rable à Damas semble se dégager avec la can­di­dature du général Sleimane, le chef de l’armée, à la présidence.