Amoureux du pays

Uri Avnery, 8 août 2009, vendredi 14 août 2009

Le rapport de Kenan est un document humain et lit­té­raire. Il dit beaucoup de son auteur mort cette semaine. Amos Kenan était une per­sonne de haute moralité.

LE LEN­DEMAIN de la guerre des six jours, Amos Kenan était venu au bureau de ma rédaction. Il était en état de choc. Comme soldat de réserve, il avait assisté à l’expulsion des habi­tants de trois vil­lages de la région de Latroun. Hommes et femmes, per­sonnes âgées et enfants, avaient été tirés dehors dans le soleil brûlant de juin pour une marche à pied vers Ramallah, dis­tante de plu­sieurs dizaines de kilo­mètres. Cela lui rap­pelait des choses vues lors de l’Holocauste.

Je lui dis de s’asseoir et d’écrire sur le champ un rapport de témoin ocu­laire. Je me pré­ci­pitai à la Knesset (dont j’étais alors membre) et remis le rapport au Premier ministre, Lévy Eshkol, ainsi qu’à plu­sieurs ministres, y compris Menachem Begin et Victor Shem-​​Tov. Mais c’était trop tard, les vil­lages avaient déjà été com­plè­tement rasés. À leur place, on créa plus tard le Canada Park avec l’aide de ce pays, pour sa honte durable.

(Par ailleurs, un autre rapport de témoin ocu­laire sur la des­truction de Qal­qiliya fut utile. Après que j’eus remis le rapport aux ministres, la des­truction fut inter­rompue et les quar­tiers détruits furent même reconstruits.)

Le rapport de Kenan est un document humain et lit­té­raire. Il dit beaucoup de son auteur mort cette semaine. Amos Kenan était une per­sonne de haute moralité.

LE PAYS était le centre de son univers mental. C’était le cœur de sa vision du monde, de l’œuvre de toute sa vie et de ses actions. Je n’hésite pas à le dire : il était amoureux de ce pays.

Dans sa jeu­nesse, il appartint un temps au groupe “Canaanite” et adopta cer­taines de ses idées. Mais il en tira des conclu­sions opposées à celles de son fon­dateur, le poète Yonatan Ratosh qui niait l’idée même de natio­nalité arabe ainsi que l’existence d’un peuple arabe pales­tinien. Kenan, comme moi, était convaincu que l’avenir d’Israël était lié à l’avenir de la Palestine, parce qu’une terre commune exige un par­te­nariat des deux peuples.

(Remarque per­son­nelle : lorsqu’une per­sonne fait l’éloge de quelqu’un, elle parle tou­jours d’elle-même, et cela fait souvent froncer les sourcils. Je pense qu’il n’est pas pos­sible d’éviter cela : celui qui fait l’éloge d’un autre en parle en fonction de la connais­sance qu’il en avait ; de ce fait la per­son­nalité du louangé se reflète dans le miroir du louangeur. Veuillez donc me par­donner, si vous le pouvez.)

Je l’ai ren­contré pour la pre­mière fois pendant la guerre de 1948, lors l’une de mes courtes per­mis­sions. Chez un ami, je tombai sur le jeune soldat (il était plus jeune que moi de quatre bonnes années) qui était aussi en permission.

Il était né dans le pays et avait été membre du mou­vement de gauche Has­homer Hatzair (“La Jeune Garde”) dont l’idéologie idéa­liste et morale a cer­tai­nement contribué à former son caractère. Comme beaucoup de jeunes gens de gauche à l’époque, il rejoignit le Lehi (Groupe Stern) clan­destin qui avait alors une orien­tation pro-​​soviétique. Avec la fon­dation de l’État, tous les membres du Lehi furent incor­porés dans la nou­velle armée israélienne.

Avant cela il avait par­ticipé à l’action atroce de l’Irgoun et du Lehi à Deir Yassin. Il avait un pro­blème à ce sujet – et il affirmait tou­jours que le mas­sacre n’avait pas été pré­médité, ou qu’il n’avait tout sim­plement pas eu lieu. Il sou­tenait que le com­mandant avait été tué et qu’on avait perdu le contrôle des com­bat­tants. Lui-​​même avait été blessé au début de l’engagement, affirmait-​​il, et n’avait pas vu ce qui s’était produit. Je n’en étais pas tota­lement convaincu.

Nous décou­vrîmes que nous nous avions des idées sem­blables sur l’avenir de l’État nou­vel­lement fondé. Nous pen­sions l’un et l’autre que nous n’avions pas créé seulement un nouvel État, mais aussi une nou­velle nation – la nation hébraïque qui n’est pas sim­plement un nouvel élément de la dia­spora juive, mais une entité com­plè­tement nou­velle avec une nou­velle culture et un nouveau caractère. Depuis la nais­sance de cette nation dans le pays, elle n’appartient ni à l’Europe ni à l’Amérique, mais à la région dont elle fait partie, et tous les peuples de cette région sont nos alliés naturels.

Sur cette base, nous nous sommes opposés à la guerre de 1956, dans laquelle Israël s’est mis au service de deux sales régimes colo­nia­listes, le français et le bri­tan­nique. Alors que la guerre se pour­suivait encore, un groupe s’est constitué pour décider de définir une autre voie pour l’État. Nous nous sommes appelés “Action sémi­tique” et, outre Kenan et moi-​​même, nous comp­tions parmi nous l’ancien diri­geant du Lehi Nathan Yzellin-​​Mor, Boaz Evron et d’autres per­sonnes de qualité. Moins d’un an plus tard, nous avons publié un document intitulé “Le mani­feste hébreu”, avec plus de cent pro­po­si­tions, défi­nissant une nou­velle approche révo­lu­tion­naire de presque tous les pro­blèmes de l’État. Ses prin­cipaux éléments : nous sommes une nou­velle nation née dans ce pays. À côté de l’État d’Israël, l’État de Palestine doit se constituer. Les deux États devraient former une fédé­ration qui pourrait aussi com­prendre la Jor­danie. Les citoyens arabes d’Israël devraient être des par­te­naires à part entière dans la consti­tution de l’État qui serait tota­lement décon­necté de la religion. Du fait qu’à l’époque tous les ter­ri­toires pales­ti­niens étaient sous occu­pation – jor­da­nienne en Cis­jor­danie et égyp­tienne dans la bande de Gaza, nous sou­hai­tions qu’Israël four­nisse aux Pales­ti­niens de l’argent, des armes et une station radio­pho­nique, pour les aider à se sou­lever et à se libérer. Israël était natu­rel­lement allié au régime jordanien.

Immé­dia­tement après la guerre des six jours de 1967, le même groupe créa une orga­ni­sation appelée “Fédé­ration Israël-​​Palestine” dans laquelle Kenan aussi jouait un rôle. Nous plai­dions pour la création immé­diate de l’État de Palestine dans l’ensemble des ter­ri­toires pales­ti­niens que nous venions de conquérir et pour l’établissement d’une fédé­ration d’Israël et de Palestine. Beaucoup de ceux qui s’y oppo­saient alors recon­naissent main­tenant que c’était la bonne idée au bon moment.

En 1974, lorsque je fus le premier “sio­niste” israélien à nouer des contacts secrets avec la direction de l’OLP, j’essayai, en accord avec eux, de sus­citer en Israël un groupe officiel afin de pour­suivre les contacts avec eux au grand jour. Plu­sieurs ren­contres ont eu lieu, beaucoup de dis­cus­sions se sont déroulées, et rien n’en est sorti. Nous avons donc décidé de prendre le taureau par les cornes : nous avons publié un appel à la création d’une orga­ni­sation pour la paix israélo-​​palestinienne. L’appel portait trois signa­tures :Yossi Amitai, Amos Kenan et moi. (En réalité, Kenan était en France à l’époque, mais avant son départ il m’avait autorisé à mettre sa signature au bas de tout document qui me sem­blerait judicieux.)

Cet appel conduisit à la création du “Conseil Israélien pour la paix israélo-​​palestinienne” dont le mani­feste de lan­cement fut signé par une cen­taine de per­son­na­lités, dont le général Matti Peled, Eliyahu Eliashar (le pré­sident de la com­mu­nauté sépharade), Lova Eliav, David Shaham , Alex Massis, Ammon Zichroni et le colonel Meir Pa’il.

À cette époque, Ariel Sharon aussi flirtait avec nous. C’était après la guerre du Kippour et la “Bataille des généraux”(entre eux), et après que Sharon eut quitté le Likoud qu’il avait créé. Il voulait attirer Kenan, moi et, je crois, Yossi Sarid. Il organisa chez lui une expo­sition privée des pein­tures de Kenan et me demanda d’organiser une ren­contre entre lui et Yasser Arafat. Son idée était de fonder un nouveau parti qui atti­rerait “les meilleurs de la droite et de la gauche”. Amos donna au parti le nom de sa fille aînée, Shomtzion, mais en fin de compte, Sharon constitua un parti de droite, et, après ses maigres résultats aux élec­tions de 1977, il rejoignit le Likoud.

LA DIMENSION POLI­TIQUE, pour impor­tante qu’elle fut, n’était qu’une partie des nom­breuses acti­vités de Kenan. C’était un cari­ca­tu­riste, un écrivain, un poète, un peintre, un sculpteur, un jar­dinier, un cui­sinier et Dieu sait quoi encore, un véri­table per­sonnage de la renais­sance. Mais toutes ces dimen­sions avaient un déno­mi­nateur commun : le pays.

Sur le toit de sa maison, il cultivait des dizaines d’herbes et d’épices locales qu’il uti­lisait pour sa cuisine dont il était extra­or­di­nai­rement fier. Comme écrivain et poète, il a contribué de façon impor­tante à la nais­sance de la nou­velle langue hébraïque : une langue locale de sabra, simple, précise, éloignée de la langue de la Mishna et de celle du célèbre écrivain S.I. Agnon que sin­geaient même de jeunes écri­vains comme Moshe Samir. Kenan écrivait ses essais, ses livres et ses pièces dans un hébreu popu­laire mais irréprochable.

Son étoile com­mença à briller avec sa rubrique humo­ris­tique dans Haaretz, “Uzi and Co”. Il était capable d’exprimer les vérités les plus pro­fondes dans une satire mor­dante de quelques lignes. Quelques unes d’entre elles sont des clas­siques hébraïques.

En juillet 1952, le ministre reli­gieux des trans­ports, David-​​Zvi Pinkas, publia un règlement qui inter­disait pra­ti­quement l’utilisation des voi­tures le jour du Shabbat. Beaucoup d’entre nous se sont réunis pour com­battre cette coer­cition reli­gieuse et avons mani­festé au centre de Tel Aviv. Mais Amos alla plus loin : il déposa une bombe à la porte de l’appartement de Pinkas. Il fut pris la main dans le sac, inculpé mais refusa obs­ti­nément de parler et fut fina­lement acquitté “faute de preuves”.

Lorsque le chef de la police de Tel Aviv en per­sonne alla l’interroger en prison et lui proposa de parler “d’homme à homme”, Kenan répliqua cal­mement “le temps est beau aujourd’hui”.

Le résultat de cette affaire fut que Kenan fut obligé de quitter Haaretz et je l’accueillis à bras ouverts à Haolam Hazeh. Il apporta à notre magazine quelques uns des meilleurs écrits que nous ayons publiés, dont cer­tains étaient presque prophétiques.

À sa demande, nous l’envoyâmes à Paris. Il trouva là sa place au sein de l’élite intel­lec­tuelle et emmé­nagea avec la jeune écri­vaine fran­çaise, Chris­tiane Rochefort, qui écrivit son premier livre sur lui (“Le repos du guerrier”) qui fut porté au cinéma avec Bri­gitte Bardot. C’est là aussi qu’il tomba amoureux d’une visi­teuse d’Israël, une jeune femme qui accepta sa pro­po­sition de séjourner dans sa cave à charbon, et ils se marièrent. Nurit Gertz était tout à fait son contraire et, je crois, le seul être humain au monde capable de vivre long­temps avec lui.

Lorsque je suis venu en France pour la pre­mière fois, Kenan organisa une ren­contre avec Jean-​​Paul Sartre qui aimait nos idées sur la paix israélo-​​palestinienne. Je me sou­viens des mots qu’il m’a adressés (en français) : “Mon­sieur, vous avez ôté une pierre de mon cœur. Je ne peux pas approuver la poli­tique du gou­ver­nement israélien, mais je ne peux pas non plus la condamner, parce que je ne sou­haite pas me retrouver dans le même camp que les anti­sé­mites que je déteste. Comme vous venez d’Israël et que vous pro­posez pour lui une voie nou­velle, cela me réjouit.”

Après cela Amos et moi sommes allés à une grande mani­fes­tation contre la guerre d’Algérie et les flics nous ont matraqués l’un et l’autre indistinctement.

KENAN ÉTAIT un homme que­relleur et de conflit, prompt à se mettre en colère et à devenir agressif. “Il n’y a qu’une façon de ne pas se que­reller avec vous” lui ai-​​je dit un jour, “c’est de couper toute relation et de plus parler avec vous.”

La der­nière fois où nous nous sommes dis­putés fut lorsque Gush Shalom appela à un boycott des pro­duits issus des colonies. Kenan refusa de s’y associer, ouver­tement parce que nous y incluions les colonies du Golan. “Je n’ai pas envie de renoncer au vin du Golan” déclara-​​t-​​il en plai­santant à moitié. Mais il haïssait les colonies, non seulement parce qu’elles étaient construites pour faire obs­tacle à la paix avec les Pales­ti­niens, mais aussi parce qu’elles sym­bo­li­saient à ses yeux l’enlaidissement général du pays. Il me dit une fois qu’en regardant par le hublot d’un avion il avait soudain réalisé que “l’État d’Israël avait détruit la terre d’Israël.”

Dans le livre semi-​​biographique consacré à son mari, qui est sorti il n’y a pas si long­temps en hébreu, Nurit Gertz parle de son enfance dif­ficile, lorsque son père était dans un établis­sement psy­chia­trique. Je soup­çonne que tout au long de sa vie il a souffert d’une peur non avouée qu’il puisse hériter de la même maladie. Cela peut expliquer ses accès d’alcoolisme. Heu­reu­sement pour lui, il avait une mère extra­or­di­naire, Mrs Levin, une femme petite, vigou­reuse et déter­minée qui éleva pra­ti­quement seule Amos et ses deux frères plus jeunes.

Les seules fois où j’ai vu son visage s’adoucir c’était quand il regardait Nurit ou leurs deux filles, Shlomtzion et Rona. Je pouvais lui par­donner toutes ses attaques agres­sives et inju­rieuses parce que son talent créatif était tel­lement plus important.

IL AVAIT DÉJÀ disparu du paysage depuis quelques années, lorsqu’il fut atteint de la maladie d’Alzheimer. En réalité, il s’évanouit avec la culture qu’il avait aidé à créer.

La culture hébraïque qui avait pris nais­sance au début des années 40 dis­parut dans les années 60. Les lourdes pertes de notre géné­ration au cours de la guerre de1948 et l’immigration massive qui déferla sur l’État dans ses pre­mières années signi­fiait la mort de cette culture unique et son rem­pla­cement par la culture israé­lienne banale telle qu’elle se pré­sente aujourd’hui.

La mort d’Amos Kenan marque le départ de l’un des der­niers repré­sen­tants de cette culture hébaïque.

Aux obsèques d’Amos Kenan, pas un seul repré­sentant de l’Israël officiel n’était présent.