Alors qu’Israël assassine et mutile, la presse s’offusque des propos pré­ten­dument « indignes » d’Helen Thomas

Alison Weir, dimanche 4 juillet 2010

OPINION :
Chaque fois qu’Israël commet de nou­velles atro­cités, les médias détournent aus­sitôt l’attention de l’opinion publique du lieu du crime.

La presse fait en ce moment de gros titres sur les propos pré­ten­dument « anti­sé­mites » de Mme Helen Thomas, la doyenne des cor­res­pon­dants de presse de la Maison-​​Blanche. Tout au travers des États-​​Unis, les experts clament leur indi­gnation suite à sa décla­ration impromptue de 25 secondes à un homme qui lui a braqué une caméra en pleine figure.

Helen Thomas a pré­senté des excuses publiques pour ses paroles, mais cela n’a pas suffi à apaiser l’indignation de ses puis­sants ennemis et elle a dû prendre sa retraite, après une longue et brillante carrière.

Avant d’examiner ses propos et leur éven­tuelle per­ti­nence, jetons un regard sur d’autres évène­ments récents concernant Israël.

Le 31 mai, des com­mandos israé­liens ont tué au moins neuf mili­tants huma­ni­taires non armés qui ten­taient d’apporter de l’aide à Gaza.

Selon les témoins ocu­laires et des preuves médico-​​légales, la plupart de ces mili­tants huma­ni­taires ont été tués à bout portant. Parmi eux un jeune citoyen amé­ricain de 19 ans, tué de quatre balles dans la tête et une dans la poi­trine, tirées à une dis­tance de 45 centimètres.

Israël a immé­dia­tement empri­sonné les témoins directs et les cen­taines d’autres pas­sagers, leur a confisqué caméras, ordi­na­teurs por­tables, et autres effets per­sonnels, et les a empêchés de parler à la presse durant plu­sieurs jours. Parmi les per­sonnes incar­cérées, il y avait des vétérans amé­ri­cains décorés, et un ancien ambas­sadeur de 80 ans qui avait été, sous l’administration Reagan, directeur adjoint de la Task Force pour la Lutte contre le Terrorisme.

Quand fina­lement ils ont été relâchés et qu’ils ont pu raconter ce qui leur était arrivé, beaucoup ont décrit les scènes d’horreur des com­mandos israé­liens visant de leur tirs les huma­ni­taires en pleine tête, de blessés au ventre, de gens en train de saigner à mort, alors même que les huma­ni­taires agi­taient des dra­peaux blanc et appe­laient à l’aide.

Les pas­sagers - y compris ceux qui se trou­vaient à bord des navires où, de l’avis des médias US, il n’y eut « aucune vio­lence » - ont également dit avoir été battus bru­ta­lement, à maintes reprises, par les forces israéliennes.

Paul Larudee, un accordeur de pianos de 64 ans ori­gi­naire de Cali­fornie, a décrit comment des cen­taines de com­mandos israé­liens avaient pris d’assaut son navire. Comme il refusait de coopérer avec eux, les soldats l’ont roué de coups, d’abord sur le navire, puis à terre, après qu’il ait été jeté en prison. Fina­lement, il a été trans­porté par ambu­lance vers un hôpital israélien. Mais il a été laissé sans soin ce qui fait dire à Paul Larudee qu’il y a été transféré uni­quement parce qu’Israël ne voulait pas que la presse le voie avec son œil tuméfié, ses arti­cu­la­tions déboîtées, ses mâchoires meur­tries et son corps couvert d’ecchymoses.

Le vétéran des Marines, Ken O’Keefe [1], a parlé des mêmes vio­lences pendant sa détention par les Israé­liens. Dans son cas, le public a pu voir son visage ensan­glanté, meurtri, dans des clips vidéo et sur des photos, mais seulement sur Internet car les grands médias étas-​​uniens n’ont pas couvert sa confé­rence de presse et se sont gardés de publier les photos de ses blessures.

D’autres photos tout aussi affreuses, à la dis­po­sition du public états-​​unien mon­traient Emily Heno­chowicz, une étudiante amé­ri­caine de 21 ans dont l’œil venait d’être crevé par les forces israé­liennes. On lui a depuis retiré le globe ocu­laire et posé trois plaques métal­liques sur le visage ; sa mâchoire est fermée par un fil.

Heno­chowicz, n’était pas sur la flot­tille ; elle par­ti­cipait à une mani­fes­tation non vio­lente contre l’assaut israélien quand un soldat israélien lui a lancé une grenade lacry­mogène en pleine figure.

Un citoyen suédois, qui était avec Heno­chowicz, témoigne : « Ils ont bien vu que nous étions des inter­na­tionaux et ils nous regar­daient vraiment comme s’ils cher­chaient à nous viser. Ils ont tiré sur nous, à un rythme accéléré, plu­sieurs gre­nades lacry­mo­gènes. Deux gre­nades sont tombés de chaque côté d’Emily, et une troi­sième l’a frappée en pleine figure ».

Heno­chowicz n’est pas la pre­mière per­sonne à avoir été frappée par de telles gre­nades lacrymogènes.

Un Pales­tinien âgé de trente ans, Basem Ibrahim Abu Rahmeh, a été tué par un soldat israélien qui lui a lancé à bout portant une de ces gre­nades alors qu’il par­ti­cipait à une mani­fes­tation contre la confis­cation de terres agri­coles pales­ti­niennes par les Israé­liens. Une vidéo des faits est dis­po­nible sur You Tube ; les médias états-​​uniens ont également fait le choix de ne pas dif­fuser cette information.

Un Cali­fornien, Tristan Anderson, a été touché à la tête par une grenade simi­laire alors qu’il prenait des photos dans une autre mani­fes­tation. Une partie du cerveau d’Anderson a dû lui être enlevée, et il est resté « quasi incons­cient » pendant 6 à 7 mois. Il est main­tenant dans un fau­teuil roulant ; il ne peut presque pas bouger son bras et sa jambe gauche, il est aveugle d’un œil, et ses fonc­tions men­tales sont très altérées. Des photos de l’agression dont il a été victime sont également dis­po­nibles sur Internet.

Depuis 2006, les forces israé­liennes ont coupé la bande de Gaza du reste du monde, empri­sonnant ainsi un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en les privant de denrées ali­men­taires, de médi­ca­ments, de maté­riaux de construction, comme l’ont indiqué des orga­ni­sa­tions telles qu’ Amnesty Inter­na­tional, Oxfam, et Christian Aid, qui ont déclaré qu’Israël utilise la nour­riture et les médi­ca­ments comme une arme.

L’une des innom­brables vic­times de ce siège illégal est Taysir Al Burai, 5 ans. Taysir souffre d’un trouble neu­ro­lo­gique aigu et a besoin de soins 24 h sur 24. Selon The Guardian de Londres, il pourrait guérir si Israël lui per­mettait de sortir de Gaza mais, à ce jour, les demandes répétées de ses parents ont toutes été refusées.

Une autre victime est Mohammad Khader, 7 mois, dont l’œdème au cerveau néces­sitait un trai­tement spé­cialisé impos­sible à donner dans les hôpitaux de Gaza démunis par le siège israélien. Les demandes de ses parents, com­plè­tement désem­parés, pour l’obtention d’une auto­ri­sation de se rendre à l’étranger, ont également toutes été refusées. Leur petit enfant est mort, il y a quelques jours.

De tels récits, il y en en a beaucoup d’autres…

La déclaration prétendument « indigne » d’Helen Thomas

Pourtant, la rage qui se déverse dans les médias états-​​uniens n’est pas dirigée contre ce qui vient d’être dit. On assassine des êtres humains d’une balle dans la tête, on leur mas­sacre les yeux et une partie de leurs fonc­tions céré­brales, on frappe des per­sonnes âgées, on pro­voque la souf­france et la mort de petits enfants et de nour­rissons, on jette au désespoir leurs parents, mais rien de tout cela ne suscite la moindre colère. En réalité, tout cela est considéré comme trop insi­gni­fiant pour mériter d’être signalé.

Par contre, les médias étalent leur indi­gnation au sujet des propos « anti-​​israéliens » tenus par la vieille dame de 89 ans, Helen Thomas.

Au cours de la vie d’Helen Thomas, Israël a procédé au net­toyage eth­nique de plus d’un million de per­sonnes, il les a rem­placées par des colons venus du monde entier, il a per­pétré des dizaines de mas­sacres, torturé des mil­liers de per­sonnes, tué et mutilé un nombre incal­cu­lable d’enfants, estropié des gens, commis des outrages sur des femmes, des per­sonnes âgées, des défi­cients et des infirmes.

Il a assassiné des gens dans le monde entier, envahi de nom­breux pays, espionné les États-​​Unis, tué et blessé 200 mili­taires états-​​uniens, et empri­sonné et torturé des États-​​Uniens. Tout cela alors qu’il a reçu plus d’argent des États-​​Unis qu’aucun autre pays dans le monde.

Pendant des années, bien avant de tenir ses propos, Helen Thomas a été la cible de ces haineux par­tisans états-​​uniens d’Israël ; la blo­go­sphère sio­niste regorge de calomnies nau­séa­bondes à propos de son « look » ; et son ascen­dance liba­naise est régu­liè­rement sou­lignée par les médias, bien qu’elle soit née et qu’elle ait été élevée dans le Kentucky.

Une des raisons de cette ani­mosité féroce à son égard est le fait qu’Helen Thomas est l’une des rares jour­na­listes de la grande presse à contester les men­songes répandus par les néocons ; men­songes qui ont entraîné les États-​​Unis dans des guerres, semé mas­si­vement la mort, la des­truction et la tra­gédie, et qui conti­nuent à ali­menter des poli­tiques de vio­lence et de cruauté.

Alors que ces mêmes groupes et indi­vidus qui avaient poussé les États-​​Unis à attaquer l’Irak ont, ces der­nières années, mul­tiplié leurs efforts pour qu’ils détruisent de la même manière les Ira­niens au pré­texte que l’Iran pourrait déve­lopper l’arme nucléaire, les ques­tions qu’Helen Thomas posait à Obama visaient à obtenir qu’il recon­naisse qu’Israël pos­sédait déjà l’arme nucléaire. Alors que le reste de la presse conspirait pour ignorer ce fait, et bien d’autres, Helen Thomas s’attachait à le souligner.

Sans sur­prise, ce sont les nom­breuses per­sonnes com­plices de ces mani­pu­la­tions, comme l’ancien porte-​​parole de Bush, Ari Fleisher, qui ont mené la charge contre elle.

Il convient de regarder la vidéo et le contexte dans lequel Thomas a tenu ses propos pré­ten­dument « antisémites ».

Un homme, tenant visi­blement sa caméra droit sur son visage, lui demande de pro­noncer quelques mots sur Israël. Elle dit, « Dites-​​leur [aux juifs israé­liens] de foutre le camp de la Palestine. Rappelez-​​vous, ce peuple est occupé. Et c’est sa terre… ». Ici, il l’interrompt et lui demande où ils devraient aller. Helen Thomas répond : « Qu’ils rentrent chez eux, en Alle­magne, en Pologne, en Amé­rique, et partout ailleurs ».

Bien que Thomas ait pré­senté depuis ses excuses, et partant de l’idée que beaucoup d’Israéliens ont le droit de vivre là où ils sont, il n’en demeure pas moins que les colons israé­liens, viennent effec­ti­vement d’ailleurs. En réalité, ils occupent illé­ga­lement la terre pales­ti­nienne - un fait reconnu même par le dépar­tement d’État des États-​​Unis - et le droit inter­na­tional exige qu’ils partent.

Comme si Hitler était tou­jours au pouvoir et prêt à bondir, de nom­breux com­men­ta­teurs ont exprimé tout par­ti­cu­liè­rement leur colère parce qu’Helen Thomas a inclus l’Allemagne et la Pologne parmi les endroits où les colons israé­liens devraient retourner.

Pourtant, le fait heureux est que la Deuxième Guerre mon­diale et l’holocauste nazi ont pris fin il y a plus d’un demi-​​siècle. Dans la Pologne d’aujourd’hui, il y a un renouveau juif dyna­mique avec une Menorah haute de dix pieds éclairée dans le centre de Var­sovie durant la fête de Hanoukah, et l’Allemagne est devenue, selon le New York Times, « un pays où les juifs veulent vivre ». En réalité, ces der­nières années, les juifs ont préféré immigrer en Alle­magne plutôt qu’en Israël.

Quant à l’appel d’Helen Thomas à ce que les colons retournent aux États-​​Unis (cette des­ti­nation a été omise dans bien des articles), il est loin d’être scan­daleux étant donné que de nom­breux colons de Cis­jor­danie viennent effec­ti­vement des États-​​Unis.

Dans l’ensemble, la cou­verture de l’incident s’est lar­gement écartée de la pra­tique jour­na­lis­tique normale qui veut que, dans un dif­férend, l’on cite également les deux côtés. En effet, ceux qui sou­tiennent Helen Thomas sont com­plè­tement ignorés, même si la page de You Tube mon­trant la vidéo infâme contient de nom­breux com­men­taires qui lui apportent un soutien. En revanche, les détrac­teurs d’Helen Thomas - presque tous des sio­nistes - sont omni­pré­sents et se gardent en général de révéler les conflits d’intérêts, fré­quents chez ceux qui se sont exprimés.

Par exemple, Howard Kurtz du Washington Post, cite Jeffrey Goldberg, sans men­tionner que Goldberg est un citoyen israélien qui a servi comme geôlier dans une prison israé­lienne qui a maintenu en détention, sans incul­pation, des cen­taines de Pales­ti­niens, dont cer­tains ont été tués de sang-​​froid par le com­mandant de la prison.

Les grands groupes de presse ne semblent pas non plus avoir enquêté sur les rap­ports révélant que l’homme qui a pris Helen Thomas en vidéo, le rabbin David Nesenoff, a fait une autre vidéo, très offen­sante, qui le montre lui en com­pagnie d’un autre homme per­son­ni­fiant un prêtre catho­lique bouffon, avec des immi­grants mexicains.

De même, des bul­letins d’informations qui nous apprennent qu’un lycée a annulé son invi­tation à Helen Thomas en qualité de confé­ren­cière pour une céré­monie de remise de diplômes, ont omis de dire à leurs lec­teurs que de nom­breux parents d’élèves de ce lycée, et de nom­breux lycéens, avaient exprimé le souhait qu’Helen Thomas vienne donner sa confé­rence ; alors même que ce groupe passé sous silence repré­sentait une majorité dans l’école. Les gens de ce groupe ont créé une page Facebook, « Helen Thomas aurait dû être notre confé­ren­cière » dans laquelle ils notent :

« Le but de notre groupe est de pro­tester, serei­nement mais fer­mement, contre le fait qu’une petite minorité ait eu le pouvoir d’imposer sa volonté à un groupe plus large en se lançant, ou en menaçant de se lancer, dans un dis­cours per­tur­bateur. Notre groupe affirme sa croyance dans un débat rai­son­nable et son sen­timent que, ici, une nette minorité a pu l’emporter sur une grande majorité en déna­turant les ques­tions et le débat. »

Le rem­plaçant d’Helen Thomas à la pro­chaine céré­monie de remise de diplômes sera Bob Schiefer, de CBS, qui a des liens fami­liaux étroits avec George W. Bush, et qui a rarement – voire jamais – contesté les men­songes d’une admi­nis­tration qui a pré­cipité la nation dans la guerre et qui l’y main­tient encore.

En ce qui concerne ses articles sur la question israélo-​​palestinienne, l’observatoire des médias Fairness and Accurate In Reporting (FAIR) a publié une alerte en 2006 contestant "la cou­verture super­fi­cielle et dédai­gneuse d’événements com­plexes et tra­giques" fournie par Schiefer.

On ne sait pas qui prendra le siège du premier rang qui était celui d’Helen Thomas lors des brie­fings de la Maison-​​Blanche. Vu l’état actuel de la presse, il est pro­bable que les par­tisans d’Israël poussent en ce moment un ouf de soulagement.