Allers Retours

Francois Feugas, Pour la Palestine n°46, lundi 22 août 2005

A lire /

Ceci n’est pas une auto­bio­graphie, pourrait-​​on dire de ce livre. Car, comme pour le célèbre tableau de Magritte (« Ceci n’est pas une pipe »), la vision qui nous y est offerte, le tissage des his­toires indi­vi­duelles et de l’Histoire, s’annonce déli­bé­rément comme une repré­sen­tation de la réalité - et non son énon­ciation - puisque Naïm s’appelle Naïm, et non Ilan Halevi.

L’intention de l’auteur est claire : ne dédai­gnant « ni la ruse, ni le caprice », précise t-​​il en aver­tis­sement, il entend bien « en noyant le poisson de la vérité dans l’eau claire de la récréation, (se) pré­valoir d’un certain degré de liberté, proche de la licence poé­tique, aux anti­podes du devoir de réserve qui pèse sur le dis­cours des acteurs poli­tiques.  » Et, de même que la pipe peinte par Magritte a tout l’air d’une pipe, ce récit res­semble dia­blement à l’autobiographie d’un ancien vice-​​ministre des Affaires étran­gères de l’Autorité pales­ti­nienne, proche de Yasser Arafat, repré­sentant de l’OLP auprès de l’Internationale socia­liste depuis plus de vingt ans et membre de la délé­gation pales­ti­nienne aux négo­cia­tions de Madrid et de Washington. Ou bien à celle d’un ana­lyste brillant du conflit israélo-​​palestinien ayant par­ticipé à de nom­breuses trac­ta­tions secrètes de rap­pro­chement entre Pales­ti­niens et Israé­liens. A moins qu’il ne s’agisse d’une partie de la vie d’un « juif pales­tinien » aux iden­tités plu­rielles et tou­jours voya­geuses, plutôt liées à des villes car­re­fours d’histoire qu’aux pays pro­fonds : Alep, Istanbul-​​ Constan­ti­nople, Smyrne, Jaffa, Paris, Jéru­salem, Ramallah… On l’aura compris, ceci est cela, inver­sement et plus encore. La question auto­bio­gra­phique est une fausse question, mais elle permet d’établir de façon conven­tion­nelle le rapport entre réalité et fiction, ce qui est plutôt ras­surant. A défaut de « pacte auto­bio­gra­phique  », l’on est tenté, pour cette même raison, d’opter pour le témoi­gnage, le journal, la chro­nique his­to­rique ou, à l’opposé : le roman ou le roman policier. Mais aucune de ces -vieilles - recettes ne fonc­tionne, car, bien sûr, Allers retours est fait de toutes ces facettes super­posées, en un immense et déroutant collage peuplé de plus de quatre cents per­son­nages, cer­tains réels, d’autres ins­pirés de per­sonnes réelles, d’autres encore tota­lement fictifs (une table des per­son­nages précise le statut fic­tionnel de chacun et rap­pelle qui il est dans le récit et éven­tuel­lement quels sont ses liens avec d’autres personnages).

Mais, à la fin, de quoi, de qui est-​​il question  ? Prin­ci­pa­lement de Naïm, né à Lyon en 1943 de parents juifs résis­tants, ins­tallé à Jéru­salem après un détour aux Etats-​​Unis et en Afrique de l’Ouest. Naïm, « agi­tateur pro­fes­sionnel », cotoie les Pan­thères noires et fré­quente le Matzpen et l’extrême-gauche pales­ti­nienne ; « trahit » Israël pour s’engager défi­ni­ti­vement aux côtés des Pales­ti­niens après la guerre de 1973 et à partir de là, par­ti­cipera à toutes les négo­cia­tions israé­lo­pa­les­ti­niennes impor­tantes jusqu’aux accords d’Oslo. En décembre 1990, convaincu de l’imminence de la guerre du Golfe, il com­mence un journal frag­men­taire qui s’achèvera en octobre 1991. Après les accords d’Oslo, il voit sombrer corps et biens « la méca­nique de paix qui s’était tant bien que mal mise en place » et monter la doc­trine de guerre globale. En 1995, Naïm retourne en Palestine, « du côté qu’il avait choisi. Immergé, absent et presque invi­sible d’être sans tribu, sans village ni com­mu­nauté, sans famille, sans ses enfants (…) ». Il dis­pa­raîtra du récit dans la « danse des chars » israé­liens à Ramallah, sans que l’on sache s’il est mort ou non des tirs de l’artillerie israé­lienne. Le relais est passé à un per­sonnage fictif, Carole, sur qui le récit se foca­lisera jusqu’à la fin du livre, quarante-​​cinq pages plus loin. Carole est la com­pagne de Fuad, le meilleur ami de Naïm, mys­té­rieu­rement disparu dans l’attentat de 1993 du World Trade Center. Le récit va alors se muer en une enquête poli­cière à rebon­dis­se­ments prenant pour pré­texte la recherche d’un oncle de Fuad disparu en 1938 et mettant en lumière, outre le jour­na­liste assassiné, d’autres per­son­nages pré­cé­demment évoqués, en par­ti­culier Yunis El Tekrouri de Saint-​​Jean d’Acre (Akka) et Yehiel Amrani, sym­pa­thisant des Pan­thères noires d’Israël.

L’apparente rupture entre cette der­nière partie du récit et les cha­pitres pré­cé­dents poursuit en réalité une réflexion poli­tique portée par Naïm dès après les accords d’Oslo sur la guerre globale, marquée par les deux attentats du World Trade Center, sur fond d’islamisme radical, de ter­ro­risme d’Etat et de manoeuvres des ser­vices secrets israélien et américain.

Le lecteur apos­trophé en qua­trième de cou­verture en ces termes : « Lecteur, tu croyais insub­mer­sibles les caté­gories de l’identité ? Tu ne sor­tiras pas indemne de ce livre » encourt un autre risque que celui de se perdre dans un laby­rinthe de lieux et de per­son­nages : tomber dans le piège de la véri­fi­cation minu­tieuse de la véracité des faits rap­portés, du démas­quage de per­son­nages « ins­pirés » ou de l’enquête (poli­cière) sur le message caché. A ce petit jeu, il est d’emblée perdant et le sens de sa lecture peut de lui échapper tout à fait.

Mais dès lors que tu renonces au jeu de piste, Lecteur, tu as tout loisir de te laisser séduire et porter par le flot du récit sans t’émouvoir des rup­tures dans l’espace et le temps. Sans t’offusquer de ce que tant de noms te soient fami­liè­rement évoqués, comme si tu étais sensé savoir !… Avec un peu de chance et si tu es attentif, tu entendras alors, au milieu de ce concert, une voix qui te souf­flera à la fois le chaud et le froid, l’appartenance et l’exil infinis, l’espoir et le doute, le rire et les larmes, allers et retours : elle est là, la vérité auto­bio­gra­phique. Enfin, peut-​​être ?

Françoise Feugas

Ilan Halevi est né en France en 1943. Proche de Yasser Arafat et ancien vice-​​ministre des Affaires étran­gères de l’Autorité pales­ti­nienne, il est depuis vingt-​​deux ans le porte-​​parole de la Palestine auprès de l’Internationale socia­liste et a par­ticipé, en tant que membre de la délé­gation pales­ti­nienne, aux négo­cia­tions de Madrid et de Washington. Il est notamment l’auteur de Question juive : la tribu, la loi, l’espace (Minuit, 1981), ouvrage traduit dans plu­sieurs langues, et de Face à la guerre. Lettre de Ramallah (Actes Sud, 2003).

Prix : 20€ Editins Flammarion, Paris, mai 2005. http://​www​.edi​tions​.flam​marion​.com