Aller résolument de l’avant

Illan Pappe, jeudi 28 avril 2005

llan Pappe, pro­fesseur d’université à Haïfa, est l’un des rares Israé­liens apportant son soutien au boycott d’Israël. Il explique ici pourquoi.

Je fais appel à vous aujourd’hui pour que vous rejoi­gniez un mou­vement et un moment his­to­riques qui peuvent per­mettre de voir la fin de plus d’un siècle de colo­ni­sation, d’occupation et de dépos­session des Pales­ti­niens. Je fais appel à vous en tant que juif israélien qui sou­haite depuis des années, et par divers moyens, mettre un terme à ce mal commis contre les Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires occupés, à l’intérieur d’Israël comme dans les camps de réfugiés.

J’ai consacré toute ma vie d’adulte, avec d’autres, à créer un sub­stantiel mou­vement pour la paix à l’intérieur d’Israël et dans lequel nous sou­hai­tions que les uni­ver­si­taires jouent un rôle pré­do­minant. Mais après 37 années d’une sévère et brutale oppression du peuple de Cis­jor­danie et de Gaza, et après 57 années de colo­ni­sation et dépos­session des Pales­ti­niens dans leur ensemble, je pense à présent que ce projet est irréa­liste et que d’autres voies sont à étudier de façon à faire cesser ce conflit qui, au final, met en danger l’ensemble de la paix dans le monde.

La vio­lence et la lutte armée ont aussi échoué, et elles ne peuvent être faci­lement par­données par des gens comme moi qui sont vis­cé­ra­lement paci­fistes. Des exemples his­to­riques comme l’Afrique du Sud et le mou­vement de Ghandi en Inde prouvent qu’il y a des voies paci­fiques pour faire cesser ce qui est la plus longue oppression et vio­lation des droits humains dans le dernier siècle.

Le boycott et les pres­sions externes n’ont jamais été réel­lement expé­ri­mentés dans le cas d’Israël, un pays qui prétend faire partie du monde démo­cra­tique et civilisé. Israël a cependant joui d’un tel statut depuis sa création en 1948, et pour cette raison, il prétend main­tenant obtenir un statut pri­vi­légié vis-​​à-​​vis de l’Europe en sur­montant les nom­breuses réso­lu­tions des Nations-​​Unies qui condamnent sa politique.

La position élevée qu’occupent les uni­ver­sités israé­liennes dans la com­mu­nauté savante inter­na­tionale est le reflet de ce support de l’Occident à « la seule démo­cratie » du Moyen-​​Orient. Pro­tégés par ce soutien tout par­ti­culier aux uni­ver­sités et autres orga­nismes culturels, l’armée israé­lienne et les ser­vices de sécurité peuvent pour­suivre leur besogne en démo­lissant des maisons, en expulsant des familles, en mal­traitant les citoyens et en tuant presque tous les jours des enfants et des femmes sans avoir à rendre compte de leurs crimes, que ce soit au niveau de la région ou au niveau mondial.

Le soutien mili­taire et financier dont béné­ficie Israël fonde la capacité de l’Etat hébreu à pour­suivre sa poli­tique. Toute mesure dimi­nuant cette aide est la bien­venue dans la lutte pour la justice et la paix au Moyen-​​Orient. Mais l’image cultu­relle d’Israël ali­mente la décision poli­tique à l’Ouest de sou­tenir les des­truc­tions israé­liennes com­mises contre la Palestine et les Palestiniens.

Le message qui pourrait être direc­tement envoyé à ces uni­ver­sités qui se sont par­ti­cu­liè­rement rendues cou­pables d’aider l’oppression depuis 1948 et l’occupation depuis 1967, serait le lan­cement d’une cam­pagne réussie pour la paix (comme l’avait fait le mou­vement anti-​​apartheid en Afrique du Sud).

Appeler au boycott contre son propre pays et ses uni­ver­sités n’est pas chose facile pour un membre des ces uni­ver­sités. Mais j’ai appris combien les com­mu­nautés uni­ver­si­taires au niveau mondial peuvent se mobi­liser au bon moment alors que j’étais menacé d’expulsion de l’université d’Haïfa, en mai 2002.

Une poli­tique très bien ciblée de pres­sions m’avait laissé, quoiqu’avec des res­tric­tions et du har­cè­lement, pour­suivre mes cours et mes recherches, les­quels tendent à démontrer la vic­ti­mi­sation des Pales­ti­niens à travers les années. Ce par­cours est tout à fait par­ti­culier, car je suis le seul à le suivre dans mon uni­versité, et l’un des rares à le suivre à l’échelle du pays, mais aussi parce que l’université a une large com­po­sante d’étudiants pales­ti­niens qui sont empêchés par des règles dra­co­niennes d’exprimer leur colère et leur frus­tration par rapport à ce qui a été fait, et est encore fait, contre leur peuple.

Ces étudiants sont tombés dans l’isolement complet depuis que l’université a établi des liens étroits avec les appa­reils de sécurité dans le pays. Le fait que l’université ait des liens étroits avec les ser­vices de sécurité - en four­nissant des degrés uni­ver­si­taires supé­rieurs - n’est pas un crime en soit, mais comme il s’agit dans notre cas des agences qui par­ti­cipent quo­ti­dien­nement à l’occupation des zones pales­ti­niennes, leur pré­sence dans le campus signifie que l’université est impliquée dans la per­pé­tuation de ce mal.

Comme je l’ai appris par mon propre cas, les pres­sions exté­rieures ont de l’effet sur un pays dont les gens veulent être vus comme partie inté­grante du monde civilisé ; mais leur gou­ver­nement, avec leur aide explicite et implicite, poursuit une poli­tique qui viole chaque droit humain et civil connu. Ni les Nations-​​Unies, ni les gou­ver­ne­ments des Etats-​​Unis et de l’Europe et leurs sociétés n’ont envoyé de message en direction d’Israël disant que sa poli­tique était inac­cep­table et devait cesser.

Il est temps pour les sociétés civiles, à travers les orga­ni­sa­tions comme les vôtres, d’envoyer des mes­sages aux uni­ver­sités israé­liennes, aux hommes d’affaires, aux artistes, aux indus­triels de haute tech­no­logie et tout autre secteur de cette société, disant que c’est le prix à payer pour cette politique.

Je vous remercie par avance pour votre soutien. Si vous décidez de suivre cette cam­pagne que nous vous sug­gérons, vous nous ren­for­cerez, moi et mes amis, et nous serons capables, j’en suis convaincu, de construire avec nos amis Pales­ti­niens une véri­table base pour la paix et la récon­ci­liation en Palestine.

Voir les deux articles de ce jour Des ensei­gnants du supé­rieur en Grande-​​Bretagne vont voter sur le boycott de trois uni­ver­sités israéliennes