Alice à Erez ou le passage à Gaza

Jennifer Loewenstein, samedi 16 décembre 2006

Par un soir de novembre, clair et chaud, le soleil se couche à l’ouest dans une débauche de cou­leurs sur la mer et la pleine lune se lève sur Beit Hanoun dans le nord de la bande de Gaza.

Comme une réplique, le bour­don­nement des drones sans pilote com­mence sur nos têtes tel un rituel noc­turne d’encerclement. Les mains du chauffeur de taxi s’agrippent plus inten­sément sur le volant tandis que nous roulons à bonne allure sur la route en lacets vers Erez, une fois passé le village blotti dans l’ombre à quelques cen­taines de mètres sur notre droite.

Du côté pales­tinien, le chauffeur sort du taxi, mon pas­seport dans une main pour l’apporter dans la baraque où une poignée de gar­diens en piteux uni­forme sont assis. L’obscurité pro­gresse depuis l’est.

Il y a un pro­blème m’explique le chauffeur dans son mauvais anglais. ’Ils ne vous lais­seront pas passer’. De l’autre côté d’Erez, là où les gar­diens des portes sont assis dans leur bureau éclairé de néon, et équipé d’une machine à café, mon numéro ne cli­gnote pas sur l’ordinateur pour signaler que je peux y aller. Ou quelque chose comme cela. Un match acharné de coups de télé­phone à mon sujet s’engage entre le chauffeur, des amis de Gaza, la sécurité pales­ti­nienne et les maîtres israé­liens. ’Désolé’, cela va prendre du temps. ’Désolé, vous ne pouvez pas partir. ’Désolé, non’.

Une citoyenne amé­ri­caine dans la Bande de Gaza restera pour l’instant avec les pri­son­niers car les gar­diens ne sont pas prêts à la laisser sortir de la cage. Revanche sur votre audace, je pense. ‘Vivez avec les autres puisque vous aimez ça, mangez leur pous­sière et douchez vous dans leurs égouts. Vous vouliez aller à Gaza, non ?’.

L’obscurité couvre main­tenant tout le ciel et les drones semblent avoir faim. Le chauffeur crie dans le télé­phone à mon ami ’5 minutes ! 5 minutes !. Il attendra seulement 5 minutes de plus avant que de me recon­duire à Gaza Ville, mais je sais bien qu’il attendra jusqu’à ce que sa vie soit en danger en essayant de m’aider à sortir ! Et cer­tai­nement c’est bien 45 minutes plus tard qu’il me regarde implorant et me dit qu’il faut repartir. Mon numéro n’a pas été accepté. Les gardes ne coopèrent pas.

Main­tenant il fait nuit. Les drones ne peuvent faire la dif­fé­rence entre un taxi et une voiture pleine de mili­tants. Dans l’obscurité ils ne sauront pas qui nous sommes ou du moins cela faci­litera les choses au moment d’expliquer la mort de deux civils dont un inter­na­tional le jour suivant. ’Il faisait nuit, vous savez, et ils étaient sus­pects. La valise aurait pu contenir des explosifs’. C’est pourquoi il n’y aura pas besoin d’enquête. Par consé­quent c’était ok. Par consé­quent c’était de notre faute puisque nous étions dehors. Par consé­quent vous ne devriez pas aller à Gaza. Est-​​ce que le message est clair ?

Le voyage de retour est une course de mon­tagnes russes avec des frissons d’un mauvais genre. Des amis viennent à notre ren­contre au bord de la route et nous donnons au chauffeur le meilleur pour­boire de sa vie. Il respire à nouveau, cet homme aux cheveux blancs et il me regarde avec des excuses au fond des yeux.

Dans l’immeuble élevé peuplé de familles pri­son­nières de Gaza, des amis ne cessent d’appeler pour moi en Israël, aussi bien en hébreu qu’en anglais. Les fan­tômes de Kafka et de Lewis Carroll planent au-​​dessus de nous, per­plexes et se moquant des pri­son­niers de Gaza qui tentent d’obtenir la libé­ration d’une citoyenne amé­ri­caine. ls doivent tous donner leur nom aux auto­rités israé­liennes. Fina­lement, je prends le télé­phone pour parler aux chefs et, pour la pre­mière fois dans l’histoire de mes excur­sions dans cette terre aban­donnée de Dieu, un Israélien s’excuse. ’Désolé. Oublié de donner votre numéro à la Sécurité à Erez. Vous pouvez partir demain matin. Quelle bénédiction !

Six heures trente du matin, je suis à nouveau prête, traînant mes valises, juste à temps pour l’explosion au bas de la rue, juste à temps pour voir les restes fondus de ce qui fut une auto­mobile et les restes de quatre êtres humains qui se consument au centre de Gaza Ville, les garçons qui ramassent les débris avec en bruit de fond les sirènes des ambulances.

Tac­tique d’incinération à la pointe de la tech­no­logie : un héli­co­ptère de combat à peine sorti des chaînes d’assemblage dia­blement effi­caces des indus­tries de l’armement , chargé de mis­siles télé­guidés de pré­cision. Les attrac­tions tou­ris­tiques sont infinies, si seulement ils lais­saient entrer davantage de monde, qui aurait besoin d’Hollywood ?.

Cette fois, du côté pales­tinien de Erez on me laisse passer, tirant ma valise à rou­lettes, des murs de béton de chaque côté du tunnel couvert par une toile. Mes pas font écho, il n’y a rien d’autre en vue que le tunnel et la pre­mière rangée de barres d’acier qui seg­mentent le passage en sec­tions. Des caméras de sécurité se cachent dans les coins et une Voix venue de nulle part ordonne : ’S’il vous plait poussez la porte’. J’ai passé la pre­mière porte de la prison et je m’approche de la seconde. Là, une porte à tambour ren­forcée de barres d’acier rem­place les portes simples. La Voix résonne à nouveau : ’Engagez vous dans le tour­niquet’. Une voix monotone et dépas­sionnée. ’Mettez vos bagages sur le tapis’. Ne pensez même pas à désobéir ! ’Pénétrez dans la machine à rayons X les bras tendus et les jambes écartées’. Les portes vitrées se ferment avec un son high tech comme celui des ascen­seurs dans le centre com­mercial America. Je suis passée aux rayons X ainsi que mes bagages qui avancent dans le tunnel à bagages. ’S’il vous plait faites un pas en arrière’ ’S’il vous plait, entrez à nouveau’ ’S’il vous plait, faites un pas en avant’ ’S’il vous plait prenez vos sacs’ ’ S’il vous plait avancez’. Quelle voix polie, elle dit ’merci’ ! ’Ne touchez pas le verre’. La Voix voit tout ce que je fais. Elle voit à travers mes vête­ments et mon sac à dos en cuir. ’Vous avez fait tomber quelque chose’, me dit la Voix. Un soupçon d’humanoïde à l’autre bout, je ramasse. ’Continuez’.

La pro­chaine rangée de bar­reaux d’acier apparaît. Le tunnel final est divisé en trois espaces : un pour les sous-​​humains de Gaza, qui pour le moment ne sont pas auto­risés à sortir, un pour les trous du cul de visi­teurs de mon genre dont ils n’ont pas trouvé comment ils pour­raient se passer, le troi­sième, plus grand, pour les VIP qui ont le statut diplo­ma­tique et doivent encore être traités comme des invités.

Toute per­sonne qui est passée à Erez ne trouvera aucune exa­gé­ration dans cette des­cription. Qui­conque posera une question sur ce com­plexe militaro-​​industriel gro­tesque fait d’acier et de béton se verra répondre que c’est pour leur sécurité qu’il doit exister. Qui­conque a mis le pied dans la Bande de Gaza saura tout de suite que c’est de la fou­taise. Cette mons­truosité n’est pas pour votre sécurité. Ce goulag néo-​​fasciste, sta­linien, ce Guan­tanamo est là pour vous faire tenir à l’écart, pour vous empêcher même d’essayer, pour vous passer l’envie d’y entrer.

Il est là afin que vous ne voyiez pas les routes défoncées, la terre dévastée, les immeubles bom­bardés, le sol empoi­sonné, les maisons détruites au bull­dozer, les camps de réfugiés criblés de balles, les géné­ra­teurs qui s’essoufflent, la cen­trale élec­trique détruite, les usines et les bou­tiques démolies, les mos­quées effon­drées, les cli­niques à moitié construites, les pompes à eau sans pression, les par­kings plein de gravats et de détritus, les car­rioles misé­rables et les enfants men­diants, les mères épuisées, les pères humiliés, les jeunes sans emploi, les jeunes filles soutien de famille, les pro­fes­seurs épuisés, les fonc­tion­naires qui ne sont plus payés, les ven­deurs de rue avec les pro­duits de la semaine der­nière, les tas de rouille et l’odeur de pour­riture, les écoles sur­peu­plées démunies de livres et de bureaux, la jeu­nesse per­turbée, les enfants qui font pipi au lit, les parodies d’hôpital, les salles des malades et des blessés, les morgues pleines de corps, les frigos aux pla­teaux d’argent dans les morgues où le repos enfin vous rend inconscient.

La prison de Gaza a été construite pour pousser la moitié d’une nation à deux doigts de la mort, pour saper sa résis­tance, pour étouffer sa res­pi­ration. « Ils veulent que nous souf­frions, pas que nous mou­rions ». Les mots du maire de Rafah résonnent en moi comme un disque rayé. Et ils sont en train de réussir, m’avait -il dit sans émotion. Pourquoi ? Parce que ce blocus de toute cir­cu­lation humaine, cette parodie d’expérimentation de torture col­lective, est auto­risée, sou­tenue, excusée, et bénie par les Etats Unis, l’Union euro­péenne, les Nations Unies, la Ligue arabe, le G8, les chefs d’entreprise, la « com­mu­nauté inter­na­tionale », les chefs d’Etat, les pré­si­dents, les pre­miers ministres, les chan­ce­liers, les rois, par les ministres des Affaires étran­gères, et leurs délé­ga­tions, par les poli­ti­ciens et les diplo­mates, les orga­ni­sa­tions, les aca­démies et les ins­tituts, les cercles de pensée et les centres d’étude, par les dépar­te­ments des Affaires étran­gères, de l’Intérieur, de l’Education et des Finances, par les barons des médias, les journaux, les radios, les télé­vi­sions, les jour­na­listes, les ana­lystes, les com­men­ta­teurs et le public qui ont peur d’ouvrir la bouche, d’écrire ce qui les choque, d’enregistrer leurs objec­tions, d’exprimer leur dégoût, couiner leurs non, de crainte de sug­gérer que l’appareil d’inhumanité de l’Etat israélien est une abo­mi­nation à la face de la planète terre.

La ser­vilité face au pouvoir, l’obséquiosité, la bar­barie ver­tueuse, le racisme élitiste, la lâcheté, la com­plicité et le déni ali­mentent le moteur de cette ter­ri­fiante machine et ceux qui ont le pouvoir de l’arrêter immé­dia­tement, refusent de pro­noncer un son.

Ainsi, à la sortie du tunnel, les soldats m’accueillent. Pro­cédure standard. La routine. la nor­malité. « Apportez vos sacs ». Puis une autre série de rayons X et de tables. Chaque objet, depuis les tubes de den­ti­frice, et les len­tilles de contact, jusqu’aux chaus­settes sales et aux tee-​​shirts, des jeans et pull-​​overs aux châles brodés et aux porte-​​ monnaie, est déposé sur la table et examiné minu­tieu­sement tandis que le sac à dos et la valise, le sac à main et les sacs plas­tique sont passés à nouveau aux rayons X. Trois heures et demie après le début de mon voyage, je suis relâchée dans le ter­minal d’Erez où mon pas­seport est examiné pour la cin­quième fois.

J’ai deux heures pour arriver au pont Allenby avant qu’il ne ferme. Heu­reu­sement que je n’ai pas quitté Gaza à huit heures ! La beauté de la vallée du Jourdain est éblouis­sante. Les col­lines du désert sont blanches, jaunes et ambre, balayées par les vents, les pal­miers à leur pied près du Jourdain. Le chaud soleil d’automne dissipe le chagrin. Enfin, le dernier contrôle de sécurité de la journée, et mince, ma pré­sence retarde des per­son­na­lités qui espèrent retourner en Jor­danie au plus tôt. A nouveau, "je suppose que c’est parce que je viens d’Erez", dis-​​ je à la fonc­tion­naire israé­lienne qui me regarde d’un air inter­ro­gateur tandis qu’ils emmènent mon pas­seport. « Où ça ? » demande-​​t-​​elle . « Erez ». Un blanc. « Erez, l’entrée de Gaza » dis-​​je. Elle ne sait pas de quoi je parle.