Acre brûle-​​t-​​elle ?

Uri Avnery, jeudi 30 octobre 2008

Tout au long de son his­toire mil­lé­naire, Acre n’a jamais été une ville israélite
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Tout au long de son his­toire mil­lé­naire, Acre n’a jamais été une ville israélite
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Même selon l’histoire mytho­lo­gique de la Bible ; les Israé­lites n’ont jamais conquis la ville, qui était déjà un ancien port. Le premier cha­pitre du Livre des Juges qui contredit beaucoup la des­cription du livre de Josué, énonce sans équi­voque : "la tribu d’Aser ne chassa pas les habi­tants d’Acre non plus" (Juges 1 :31)


Seules quelques villes au monde peuvent se pré­valoir d’une his­toire aussi ora­geuse et tour­mentée que la ville d’Acre (Akko en hébreu, Akka en arabe, Acre en Français et en Anglais ), le port le plus important du pays.
 Elle fut une ville cananéenne-​​phénicienne, elle com­merça avec l’Égypte, se rebella contre l’Assyrie, se confronta aux juifs Has­mo­néens, fut conquise par les croisés, servit de champ de bataille au légen­daire Saladin et au non moins légen­daire Richard coeur de lion, fut la capitale de l’Etat arabe semi-​​indépendant de Galilée sous Daher-​​al-​​Omar et soutint un siège de Napoléon. Toutes ces périodes ont laissé des traces à Acre, dans les bâti­ments et les murailles. Une ville fas­ci­nante, peut-​​être la plus belle et assu­rément la plus inté­res­sante après Jérusalem.

Durant cer­taines de ces périodes, il a existé à Acre une petite com­mu­nauté juive mais Acre ne fut jamais une ville juive. Au contraire il y avait une dis­cussion constante entre les rabbins pour savoir si du point de vue de la loi reli­gieuse (la halakha) Acre appar­tenait vraiment au pays d’Israël. C’était important car cer­tains com­man­de­ments ne s’appliquent qu’en terre d’Israël. Cer­tains rabbins croyait qu’elle n’en faisait pas partie alors que d’autres affir­maient qu’au moins une partie appar­tenait au pays d’Israël. (Cela ne nous a pas empêché de chanter dans notre jeu­nesse "Acre, elle aussi, appar­tient à Israël", en parlant de la vieille for­te­resse des Croisés, au bord de mer, où les anglais déte­naient les pri­son­niers des orga­ni­sa­tions juives clandestines.
)

Au cours de la guerre de 1948 Acre fut occupée par Israël et depuis lors elle vit sous admi­nis­tration israé­lienne ; soixante ans sur une his­toire de plus de 5000 ans.



Tel est l’arrière plan des événe­ments de la semaine der­nière à Acre. Les habi­tants arabes consi­dèrent Acre comme la ville de leurs ancêtres, occupée de force par les juifs. Les habi­tants juifs la consi­dèrent comme une ville juive dans laquelle les Arabes sont une minorité tolérée – tout au plus.


Des années durant la ville fut cou­verte d’un mince voile d’hypocrisie. Tout le monde saluait et célé­brait la mer­veilleuse coexis­tence qui y régnait. Jusqu’à ce que la cou­verture soit déchirée et que la vérité nue apparaisse.


JE SUIS très laïque. J’ai tou­jours défendu une totale sépa­ration entre l’Etat et la religion même à l’époque où cela sem­blait une idée folle. Mais il ne m’est jamais venu à l’esprit de conduire le jour du Kippour. Aucune loi ne l’interdit, aucune loi n’est nécessaire.

Pour un juif tra­di­tionnel, Yom kippour n’est pas un jour comme les autres. Même si on ne croit pas vraiment que ce jour-​​là Dieu prend pour chaque humain la décision finale de vie ou de mort pour l’an pro­chain et qu’il l’inscrit dans un grand livre, on sent que l’on doit res­pecter les sen­ti­ments de ceux qui croient. Je ne conduirais pas à Yom Kippour dans un quartier juif comme je ne man­gerais pas en public pendant le Ramadan dans un quartier arabe.

Il est dif­ficile de savoir ce que pensait le conducteur arabe Tawfiq quand il est entré avec sa voiture dans un quartier prin­ci­pa­lement juif le jour de Yom Kippour. Il est rai­son­nable de penser qu’il ne le fit pas par mal­veillance ou pro­vo­cation mais plutôt par stu­pidité ou inattention.

La réaction était pré­vi­sible. Une foule juive en colère l’a pour­suivi jusque dans une maison arabe dont elle fit le siège. Dans un quartier arabe éloigné, les hauts par­leurs des mos­quées ont annoncé que des Arabes avaient été tués et qu’un Arabe était en danger de mort. De jeunes Arabes excités ten­tèrent de rejoindre la maison de la famille arabe assiégée mais furent bloqués par la police. Ils don­nèrent libre cours à leurs sen­ti­ments en démo­lissant des bou­tiques et des voi­tures juives. De jeunes Juifs encou­ragés par des éléments d’extrême droite brû­lèrent des maisons d’habitants arabes qui devinrent des réfugiés dans leur propre ville. En quelques minutes, 60 années de "coexis­tence » furent balayées – preuve que dans cette ville "mixte" il n’existait pas de réelle coexis­tence mais deux com­mu­nautés qui se haïs­saient profondément.

IL EST FACILE de com­prendre cette haine. Comme dans les autres villes "mixtes", en fait comme dans tout Israël, la popu­lation arabe est en butte à des dis­cri­mi­na­tions de l’Etat et des muni­ci­pa­lités. Des budgets plus res­treints, des ser­vices d’éducation moindres, des habi­ta­tions plus pauvres, des quar­tiers surpeuplés.

Les citoyens arabes sont vic­times d’un cercle vicieux. Ils vivent dans des villes et des quar­tiers sur­peuplés qui sont devenus des ghettos aban­donnés. Quand le niveau de vie aug­mente il y a une demande déses­pérée d’amélioration de l’environnement et des habi­ta­tions. De jeunes couples quittent les quar­tiers aban­donnés et sous équipés pour s’installer dans des quar­tiers juifs ; ce qui est immé­dia­tement une source d’opposition et de res­sen­timent. C’est ce qui est arrivé aux afro-​​américains aux USA et avant eux aux Juifs là-​​bas et ailleurs.

Tous le dis­cours sur l’égalité, le bon voi­sinage et la coexis­tence part en fumée quand des familles arabes vivent dans un envi­ron­nement juif hostile. On trouve tou­jours des raisons et l’incursion de Tawfiq Jamal n’en fut qu’un exemple par­ti­cu­liè­rement grave.


On peut trouver une telle situation dans de nom­breux endroits de la terre. Des sen­si­bi­lités reli­gieuses, natio­na­listes, eth­niques ou com­mu­nau­taires peuvent éclater à tout moment. 
Il a fallu 100 ans après l’émancipation des esclaves aux USA pour que les droits civils soient pro­mulgués et pendant ces années il y eut régu­liè­rement des lyn­chages. Qua­rante années de plus ont passé avant qu’un noir puisse approcher la Maison Blanche. La police lon­do­nienne est connue pour son racisme, les citoyens d’origine turque font à nouveau l’objet de dis­cri­mi­na­tions à Berlin, et si un Africain peut jouer au football dans l’équipe nationale fran­çaise, il n’a aucune chance de devenir Pré­sident de la République.

A cet égard Acre n’est pas différente du reste du monde.

JEAN-​​PAUL SARTRE a dit qu’en chacun de nous réside un petit raciste. La seule dif­fé­rence se trouve entre ceux qui le recon­naissent et tentent de le sur­monter et ceux qui y cèdent.

Comme par hasard, j’ai passé Yom Kippour, alors que les émeutes secouaient Acre, à lire le livre fas­cinant de William Polk "Voisins et étrangers" qui traite des ori­gines du racisme. Comme tous les animaux, l’homme pri­mitif vivait de la chasse et de la cueillette. Il se déplaçait avec sa famille élargie, qui ne comptait pas plus de 50 per­sonnes, dans un péri­mètre qui suf­fisait à peine à sa sub­sis­tance. Tout étranger qui péné­trait dans cette zone était une menace mor­telle alors qu’il tentait d’investir le péri­mètre de son voisin pour aug­menter ses chances de survie. En d’autres termes, la peur de l’étranger et l’urgence de le chasser sont pro­fon­dément ancrées dans notre héritage bio­lo­gique et l’ont été pendant des mil­lions d’années.

Il est pos­sible de sur­monter le racisme ou au moins de le cana­liser mais ceci implique un trai­tement conscient sys­té­ma­tique et constant. À Acre, comme dans d’autre endroits du pays, il n’y a pas eu un tel traitement.

Dans ce pays le racisme est bien sûr lié au conflit national qui dure déjà depuis cinq géné­ra­tions. Les événe­ments d’Acre ne sont qu’un nouvel épisode de la guerre entre les deux peuples de ce pays.

L’extrême droite juive avec son noyau dur de colons ne cache pas son intention de chasser tous les Arabes et de trans­former l’ensemble du pays en un Etat purement juif. Ce qui veut dire : net­toyage eth­nique. Ceci semble être le rêve d’une petite minorité mais des études d’opinion montrent que cette ten­dance gagne une opinion publique tou­jours plus impor­tante, même si c’est d’une façon semi-​​consciente, dis­si­mulée ou niée .

Dans la com­mu­nauté arabe il y a en a pro­ba­blement cer­tains qui rêvent du bon vieux temps, avant que les Juifs arrivent dans le pays et le prennent de force.

Quand les Juifs font un pogrom à Acre quel qu’en soit la raison immé­diate, cela devient un événement national. L’incendie de maisons arabes dans un quartier juif suscite immé­dia­tement la peur de l’épuration eth­nique. Quand des jeunes Arabes déferlent dans un quartier juif afin de sauver un frère arabe en danger, ceci réveille aus­sitôt les sou­venirs des mas­sacres de Juifs de 1929 à Hébron, qui, à cette époque, était aussi une ville « mixte ».

ON PEUT rai­son­na­blement espérer qu’un jour nous met­trons fin à ce conflit national et par­vien­drons à une solution paci­fique que les deux peuples accep­teront (sim­plement parce qu’il n’y a pas d’alternative). Un Etat pales­tinien verra le jour à côté de l’Etat d’Israël, et les deux peuples com­pren­dront que c’est la meilleure solution possible.

(Les événe­ments d’Acre feront réfléchir ceux qui croient à la solution d’"un seul Etat" où Juifs et Arabes vivraient dans la fra­ternité et l’égalité. Une telle "solution" trans­for­merait l’ensemble du pays en un grand Acre.)

Mais la paix basée sur deux Etats vivant côte à côte ne résoudra pas auto­ma­ti­quement le pro­blème des Arabes vivant en Israël, Etat qui se définit comme "juif". Nous devons nous pré­parer à une lutte de longue haleine sur le caractère de notre Etat.

Le diri­geant d’extrême droite Avigdor Liberman a proposé que les vil­lages arabes situés du coté israélien de la Ligne Verte soit rat­tachés à l’Etat pales­tinien en contre­partie des blocs de colonies israé­liennes situées au-​​delà de la Ligne Verte qui seraient rat­ta­chées à Israël. Ceci ne concer­nerait pas bien sûr les habi­tants arabes des villes d’Acre, de Haïfa, de Jaffa, de Nazareth, et des vil­lages de Galilée. Mais même dans les vil­lages jouxtant la Ligne Verte, aucun Arabe n’approuve cette idée. Bien que Liberman propose de remettre tous les vil­lages à l’Etat pales­tinien avec toutes leurs terres et pro­priétés, pas une seule voix arabe ne s’est levée pour sou­tenir cette idée.

Pourquoi ? Le million et demi de citoyens arabes en Israël n’aiment pas la poli­tique du gou­ver­nement, le drapeau et l’hymne national, sans parler du trai­tement infligé à la popu­lation des ter­ri­toires occupés. Mais ils pré­fèrent la démo­cratie israé­lienne, le progrès social, le système national d’assurance sociale et les ser­vices sociaux. Ils sont enra­cinés dans la vie et les mœurs d’Israël bien plus pro­fon­dément qu’ils ne le recon­naissent. Ils veulent être citoyens de cet Etat mais dans l’égalité et le respect mutuel.

Les Juifs qui rêvent d’épuration eth­nique ignorent l’ampleur de la contri­bution de la com­mu­nauté arabe à Israël. Comme les autres habi­tants d’Israël, ils y tra­vaillent, contri­buent au PIB, payent leurs impôts comme tout un chacun. Comme nous tous, ils n’ont pas le choix, ils payent la TVA sur tout ce qu’ils achètent et eux aussi ne per­çoivent leurs salaires qu’après déduction de l’impôt sur le revenu.

Il y a beaucoup de ques­tions à prendre en compte et à dis­cuter pour en tirer des conclu­sions. Est-​​il sou­hai­table ou non sou­hai­table au stade où nous en sommes pour des Arabes de vivre dans des quar­tiers juifs et pour des Juifs de vivre dans des quar­tiers arabes ? Comment les quar­tiers arabes peuvent-​​ils accéder au niveau écono­mique des quar­tiers juifs, en pra­tique et pas seulement en paroles ? Chaque enfant juif devrait-​​il apprendre l’arabe et chaque enfant arabe devrait-​​il apprendre l’hébreu, comme le maire de Haïfa l’a proposé cette semaine ? Le réseau éducatif arabe devrait-​​il jouir du même statut et des mêmes budgets que le réseau juif orthodoxe indé­pendant mais soutenu par l’Etat ? Des ins­ti­tu­tions arabes auto­nomes devraient-​​elles être créées ? Trouver des solu­tions à ces pro­blèmes ou au moins à cer­tains d’entre eux est une partie vitale de la lutte contre le racisme ; en s’attaquant aux racines et non seulement à ses symptômes.

En fait il n’y a pas d’alternative, les citoyens d’Israël, juifs et arabes, sont "condamnés" à vivre ensemble, que ça leur plaise ou non. Mais comme les événe­ments d’Acre l’ont de nouveau montré, les points de jonction sont encore fra­giles. Pour changer ceci, nous devons avoir le courage de regarder les choses en face, de les voir telles qu’elles sont sans hypo­crisie ni fal­si­fi­cation. C’est la seule voie pour trouver des solutions.

18 octobre 2008