À qui appartient Acre ?

Uri Avnery, mercredi 19 août 2009

L’ANCIEN port d’Acre est actuel­lement l’objet d’une vio­lente bataille. Les habi­tants arabes de la ville veulent que le port porte le nom d’un héros arabe, Issa al Awam, un général de Saladin vain­queur des Croisés. La muni­ci­palité d’Acre, qui est natu­rel­lement dominée par les habi­tants juifs, a décidé de donner au port le nom d’une per­son­nalité israélienne.

Les citoyens arabes ont érigé un monument à leur héros. La muni­ci­palité l’a déclaré “structure illégale” et a décidé de le détruire.

Cette affaire aurait pu constituer un petit conflit local, un parmi beaucoup d’autres dans cette ville plu­rieth­nique et conflic­tuelle, si elle n’avait eu des impli­ca­tions idéo­lo­giques et poli­tiques aussi profondes.

J’AIME la vieille Acre. Pour moi, c’est la ville la plus belle et la plus inté­res­sante du pays, après Jéru­salem Est.

C’est l’une des plus anciennes villes du pays et peut-​​être du monde entier. Elle est citée dans la Bible au premier cha­pitre du Livre des Juges (qui, soit dit en passant, contredit com­plè­tement le géno­ci­daire Livre de Josué.) Le cha­pitre énumère les villes cana­néennes qui ne furent pas conquises par les Enfants d’Israël. Elle resta une ville phé­ni­cienne, une des villes por­tuaires d’où d’intrépides marins de langue hébraïque s’élancèrent pour colo­niser les rivages de la Médi­ter­ranée, de Tyr à Carthage.

La pros­périté d’Acre atteignit son sommet à l’époque des Croi­sades. C’était alors le seul port du pays pra­ti­cable en toutes saisons. Les Croisés réus­sirent à s’en emparer après une résis­tance acharnée. Cent ans plus tard, lorsque le grand Salah-​​ad-​​Din (Saladin) mit fin au règne des Croisés à Jéru­salem, il les chassa aussi d’Acre. Les Tem­pliers la reprirent, et pendant cent autres années elle servit de capitale à un royaume croisé de dimen­sions réduites. En 1291, lorsque les restes du royaume croisé furent balayés, Acre fut la der­nière ville croisée à tomber entre les mains des musulmans. L’image des der­niers Croisés et de leurs femmes sautant des quais d’Acre s’est imprimée dans les sou­venirs de l’époque pour donner nais­sance à l’expression encore en usage : “rejeter à la mer”.

Plus tard aussi, la ville a connu des hauts et des bas. Un chef de tribu bédouin, Daher al-​​Omar, s’en empara et créa une sorte de semi-​​État indé­pendant de Galilée. Même Napoléon, l’un des grands capi­taines de l’histoire, vint depuis l’Égypte y mettre le siège en 1799 mais fut car­rément mis en échec par les Arabes, avec l’aide des marins britanniques.

Lorsque les Bri­tan­niques sont devenus les maîtres du ter­ri­toire en 1917, ils ont trans­formé l’imposante for­te­resse des Croisés d’Acre en prison, dans laquelle furent incar­cérés, entre autres, les diri­geants des orga­ni­sa­tions hébraïques clan­des­tines. Lors d’un de ses exploits les plus auda­cieux, l’Irgoun força l’entrée de la for­te­resse et en libéra les pri­son­niers. En 1947, l’armée israé­lienne conquit la ville qui était jusqu’alors entiè­rement arabe.

La partie ancienne de la ville, avec ses beaux minarets et les for­ti­fi­ca­tions des Croisés, continua à être arabe. Il en est de même pour le port utilisé actuel­lement par les pêcheurs. Mais autour de ce secteur, des quar­tiers juifs ont surgi, sans caractère comme beaucoup de cen­taines de quar­tiers de ce genre dans l’ensemble d’Israël, et main­tenant leurs habi­tants consti­tuent la majorité. Ils n’aiment pas beaucoup leurs voisins arabes.

De temps à autre, des conflits sur­gissent entre les deux popu­la­tions. Les habi­tants arabes pensent qu’Acre a été leur ville depuis l’Antiquité et consi­dèrent les Juifs comme des intrus. Les Juifs sont convaincus que la ville leur appar­tient et que les Arabes sont, au mieux, une minorité tolérée qui devrait se taire.

Le conflit actuel peut très bien prendre un tour violent.

DANS CHAQUE conflit entre Juifs et Arabes de ce pays, la question plutôt enfantine est posée : Qui était ici le premier ?

Les Arabes ont conquis le pays et l’ont appelé Jund Filistin (dis­trict mili­taire de Palestine) en 635 de notre ère, et depuis lors il a été sous autorité musulmane (sauf pendant la période des Croi­sades) jusqu’à l’arrivée des Bri­tan­niques. Ils affirment “Nous étions les premiers”.

La version sio­niste est dif­fé­rente. Aux temps bibliques, la majeure partie du pays appar­tenait aux royaumes de Judée et d’Israël, même si la côte appar­tenait aux Phé­ni­ciens au nord et aux Phi­listins au sud (malgré des efforts acharnés pendant une cen­taine d’années, on n’a trouvé aucune preuve archéo­lo­gique d’un exode depuis l’Égypte et de la conquête de Canaan par les Enfants d’Israël ou d’un royaume de David et de Salomon.) Depuis le royaume d’Achab, vers 870 avant le Christ, la pré­sence d’Israël sur la carte his­to­rique de la région est bien attestée. Après l’exil à Babylone, les juifs ont contrôlé des parties du pays, avec des fron­tières qui chan­geaient constamment, jusqu’à l’époque romaine. Par consé­quent : “Nous étions les premiers”.

Si les Israé­lites étaient ici avant les musulmans, qui était ici avant les Israé­lites ? Les Cana­néens, bien sûr. “Ils étaient les pre­miers.” Mais qui les représente ?

J’ai écrit à une époque une pièce sati­rique sur le “Premier Congrès Cananéen” qui se déroule quelque part dans le monde. Les par­ti­ci­pants déclarent qu’ils sont les des­cen­dants des pre­miers habi­tants du pays et le reven­diquent pour eux-​​mêmes.

Ceci n’est pas tout à fait une plai­san­terie. Dans les pre­mières années du siècle dernier, Yitzhak Ben-​​Zvi, qui devait devenir le second pré­sident d’Israël, essaya de relier les Cana­néens au sio­nisme. Il fit des recherches et découvrit que la popu­lation de ce pays n’avait en réalité pas changé depuis les temps les plus anciens. Les Cana­néens se sont mélangés aux Israé­lites, sont devenus Juifs et Hel­lènes, puis, lorsque l’empire byzantin, qui exerçait alors l’autorité sur ce pays, a adopté le chris­tia­nisme, ils sont devenus chré­tiens. Après la conquête musulmane, ils sont pro­gres­si­vement devenus arabes.

En d’autres termes, le même village était cananéen, est devenu israélite, est passé par toutes les étapes pour, à la fin, devenir arabe. De nos jours il est pales­tinien, à moins qu’il n’ait été rayé de la carte en 1948 pour être rem­placé par une colonie israé­lienne. À travers tous ces évène­ments, la popu­lation n’a pas réel­lement changé. Beaucoup de noms de lieux n’ont pas changé non plus. Chaque nouveau conquérant a apporté avec lui un nouvel ensemble de croyances et de nou­velles élites, mais la popu­lation elle-​​même n’a pas beaucoup changé. Aucun conquérant n’avait intérêt à expulser les habi­tants qui lui four­nis­saient nour­riture et res­sources finan­cières. De l’avis de Ben-​​Zvi, les Arabes pales­ti­niens sont en réalité les des­cen­dants des anciens Israé­lites. Mais, lorsque le conflit israélo-​​palestinien s’est inten­sifié, cette théorie a été oubliée.

Récemment, quelques Pales­ti­niens ont émis une théorie assez sem­blable. En adoptant la même logique his­to­rique, ils sou­tiennent que les Arabes pales­ti­niens sont les des­cen­dants des anciens Cana­néens et que par consé­quent “ils étaient les pre­miers”, même avant les Enfants d’Israël des temps bibliques. C’est seulement la conquête sio­niste qui, pour la pre­mière fois dans l’Histoire, a changé radi­ca­lement la com­po­sition de la population.

Les Cana­néens et les anciens Israé­lites par­laient des dia­lectes dif­fé­rents de la même langue sémi­tique que l’on appelle aujourd’hui l’hébreu. Ensuite, l’araméen est devenu la langue du pays et plus tard cela a été l’arabe. La semaine der­nière, une nou­velle recherche a été publiée, mon­trant que le dia­lecte ver­na­cu­laire syro-​​palestino-​​arabe com­porte de nom­breux mots qui pro­viennent de l’hébreu ou de l’araméen anciens et que l’on ne retrouve pas dans les dia­lectes des autres pays arabes. Il est clair qu’ils ont été assi­milés il y a des siècles par le dia­lecte arabe ori­ginel. Ce sont pour la plupart des mots agri­coles de tous les jours, et il est logique de consi­dérer qu’ils ont été empruntés par la langue arabe à l’araméen qu’elle remplaçait.

POURQUOI EST-​​CE important ? En quoi cela concerne-​​t-​​il la querelle d’Acre ?

Il y a de nom­breuses années, j’ai lu un livre intitulé “His­toire de la Syrie” de l’universitaire américano-​​arabe main­tenant décédé, Phi­lippe Hitti, un chrétien maronite du Liban. Selon la vision arabe de l’histoire, la Syrie (a-​​Sham en arabe clas­sique) com­prend la Syrie actuelle mais aussi le Liban, la Jor­danie, Israël, la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza actuels.

Le livre a produit sur moi une impression durable. Il raconte l’histoire de ce pays depuis les temps pré­his­to­riques jusqu’à l’époque actuelle, dans toutes ses étapes, comme un récit inin­ter­rompu qui incorpore les Cana­néens et les Israé­lites, les Phé­ni­ciens et les Phi­listins, les Ara­méens et les Arabes, les Croisés et les Mame­louks, les Turcs et les Bri­tan­niques, les Musulmans, les Chré­tiens et les Juifs. Ils appar­tiennent tous à l’histoire du pays, tous ont apporté leur contri­bution à sa culture, à sa langue et à son archi­tecture, à ses palais et à ses for­te­resses, à ses syna­gogues et à ses églises, à ses mos­quées et à ses cimetières.

Qui­conque pense paix et récon­ci­liation devrait s’imprégner de cette représentation.

QUELLE SORTE d’histoire est actuel­lement enseignée dans les écoles des deux peuples ? L’un comme l’autre ont une his­toire oppor­tu­niste qui erre à travers le paysage.

L’histoire juive com­mence avec “Abraham notre Père” dans l’Irak actuel et avec l’exode depuis l’Égypte, la réception des Dix Com­man­de­ments au Mont Sinaï dans l’Égypte actuelle, la conquête de Canaan, le roi David et les autres légendes de la Bible, qui sont ensei­gnées comme de l’histoire réelle. Elle se poursuit dans le pays jusqu’à la des­truction du Temple par Titus et la révolte de Bar Kokhba contre les Romains, lorsqu’il part en “exil”, se concen­trant sur la suite des expul­sions et des per­sé­cu­tions, et ne revenant au pays qu’avec les pre­miers colons sionistes.

Cette his­toire n’ignore pas seulement tout ce qui s’est passé dans le pays avant l’époque israélite, mais aussi tout ce qui s’est produit pendant les 1747 années qui séparent le sou­lè­vement de Bar Kokhba en 135 de notre ère et le début de la colo­ni­sation pré-​​sioniste en 1882. Un ancien élève du système d’éducation israélien ne connaît presque rien du pays au cours de ces époques.

Du côté arabe, les choses ne se pré­sentent pas mieux. La pré­sen­tation his­to­rique palestinienne-​​arabe com­mence dans la péninsule ara­bique avec l’avènement du Pro­phète Mohammed, signalant l’époque de Jahiliya (“igno­rance”) anté­rieure et aborde la Palestine avec les conqué­rants musulmans. Ce qui s’est passé ici avant l’année 635 ne l’intéresse pas.

Les élèves de ces deux sys­tèmes d’éducation – le juif-​​israélien et le palestinien-​​arabe – gran­dissent avec deux récits his­to­riques tota­lement différents.

JE RÊVE DU JOUR où, dans chaque école de ce pays, en Israël et en Palestine, Juifs et Arabes, appren­dront non seulement ces deux his­toires mais aussi l’histoire com­plète du pays qui com­prend toutes les périodes et toutes les cultures.

Ils appren­dront par exemple que, lorsque les Croisés ont envahi le pays, les Musulmans et les Juifs se sont levés ensemble contre l’envahisseur cruel et ont été mas­sacrés ensemble. Ils appren­dront qu’à Haïfa, les juifs locaux diri­geaient la défense et étaient admirés pour leur héroïsme, jusqu’à ce qu’ils furent mas­sacrés aux côtés des musulmans. Une telle iden­ti­fi­cation à l’histoire du pays peut fournir une base solide à une récon­ci­liation entre les peuples.

Il y a une dou­zaine d’années, inspiré par l’inoubliable Feisal al-​​Husseini, je rédigeai un mani­feste sur Jéru­salem pour Gush Shalom. Dans l’un de ses para­graphes on lisait : “Notre Jéru­salem est une mosaïque de toutes les cultures, de toutes les reli­gions et de toutes les périodes qui ont enrichi la ville, depuis la plus haute anti­quité à ce jour - Cana­néens, Jébu­séens et Israé­lites, Juifs et Hel­lènes, Romains et Byzantins, chré­tiens et musulmans, Arabes et Mame­louks, Ottomans et Bri­tan­niques, Pales­ti­niens et Israé­liens. Eux et tous les autres qui ont apporté leur contri­bution à la ville ont leur place dans le paysage spi­rituel et phy­sique de Jérusalem.”

Dans cette liste, les Croisés ne figurent pas et il ne s’agit pas d’une erreur. Ils figu­raient dans notre texte initial. Mais, lorsque j’ai demandé au célèbre écrivain arabo-​​israélien Emile Habbi de signer le premier, il s’écria : “Je ne signerai aucun document qui men­tionne ces abo­mi­nables meurtriers !”

Presque tout ce que l’on peut dire de Jéru­salem est vrai aussi pour Acre. Son his­toire aussi est inin­ter­rompue depuis l’époque pré­his­to­rique jusqu’à aujourd’hui, et le général arabe Issa al Awam en fait partie au même titre que le Croisé anglais Richard Cœur de Lion et les com­bat­tants du Etzel qui for­cèrent les murs de la prison.

15/​08/​2009