A propos du film "Une seule voix"

mercredi 3 mars 2010

Opinion :
Xavier de Lau­zanne, réa­li­sateur du film "Une seule voix" , consi­dérant que l’article de Léon-​​Marc Levy que nous avons publié le 6 décembre 2009 [1] ne cor­respond pas à la réalité de son message, nous publions ici l’avis de S. Hessel.


1 - Sté­phane Hessel et d’Une Seule Voix
envoyé par dune­seu­le­voix­lefilm. - Les der­nières bandes annonces en ligne.

Bien que ce film soit une oeuvre cultu­relle et artis­tique, il est aussi légitime d’en faire une analyse poli­tique. Pour com­pléter les points de vue, voici la lettre adressée le 15 décembre 2009 par une mili­tante nan­taise de l’Afps au pro­ducteur et à l’organisateur de la tournée.

"Monsieur,

j’ai assisté, il y a quelques semaines, à une pro­jection du film "Une seule voix" qui montre la tournée que vous avez orga­nisée lors de l’année 2008.

La pré­sen­tation qui est faite de ce film rap­pelle que vous aviez en 1994, réussit à reformer en pleine guerre la chorale éclatée de Sarajevo – alors com­posée de Serbes, de Croates et de Bos­niaques – et d’ orga­niser son évasion, afin de la faire tourner en France, de Sarajevo assiégée par un tunnel, ce qui fait écho à ceux de Gaza. Dans cette chorale des Serbes, des Croates et des Bos­niaques "Autrefois Sarajevo, main­tenant le Proche-​​Orient et tou­jours la musique comme un mani­feste pour la paix". Voila l’idée, la belle idée. Or, les deux tournées n’ont pas grand chose à voir l’une avec l’autre, me semble-​​t-​​il.

A Sarajevo, tous les musi­ciens étaient ensemble, unis dans un combat commun contre le même agresseur. En par­ti­culier, les Serbes de cette tournée avaient fait donc le choix de s’opposer à leur gou­ver­nement natio­na­liste et étaient, au risque de leur vie, aux côtés des agressés. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux ont payé ce choix de leur vie lorsqu’ils sont retournés ensemble dans Sarajevo assiégé. Rien de tel dans les musi­ciens israé­liens de la tournée "Une seule voix".

La seule dont la position est claire, c’est la jeune Eli parce qu’elle a fait le choix de tra­vailler avec Saz, offi­ciel­lement et en Israël. D’ailleurs, pour avoir porter sur scène un keffieh, elle est cri­tiquée par d’autres Israéliens.

En revanche, le film montre à plu­sieurs reprises que toute expression iden­ti­taire des Pales­ti­niens, même un simple tee-​​shirt portant le mot "Palestine" est contestée par les autres Israé­liens. Le film montre aussi une scène où un des Israé­liens affirme que les écoles israé­liennes n’apprennent aux enfants que des chants de paix, contrai­rement aux écoles pales­ti­niennes ! A aucun moment, on ne voit un juif israélien parler de colo­ni­sation, d’occupation, ni de quoique ce soit qui mon­trerait qu’il a conscience de la réalité de la situation, donc de la res­pon­sa­bilité écra­sante de son propre gouvernement.

Dans ces condi­tions, quoi de sur­prenant à apprendre par le dif­fuseur du film que ces mêmes musi­ciens juifs israé­liens ont approuvé, quelques mois plus tard, l’attaque cri­mi­nelle de leur armée contre Gaza ? C’est d’autant plus navrant qu’ils existent, ces Israé­liens qui auraient pu "joué le rôle" des Serbes de la tournée Sarajevo ; eux n’auraient pas craint de parler poli­tique, eux nomment, comme les Pales­ti­niens, le res­pon­sable de la situation, à savoir leur propre gou­ver­nement. Eux, ne parlent de paix qu’en en pré­cisant les condi­tions, c’est à dire de droits de l’homme, de refus de l’occupation, de libé­ration des ter­ri­toires occupés. Bref, ils parlent de droit inter­na­tional. Et leurs actions les amènent à être comme les Serbes de Sarajevo, aux côtés des agressés : sur les check-​​points, face aux bul­dozers qui détruisent les maisons pales­ti­niennes ou à les recons­truire avec les Pales­ti­niens, dans des ren­contres entre "parents endeuillés", en prison pour avoir refuser le service mili­taire en ter­ri­toire occupé, etc.*

Bien que ce soit évidemment l’opposé de votre projet, je crains que le film de la tournée ne serve les ten­ta­tives actuelles de l’état israélien pour recons­truire son image de marque gra­vement entachée par les crimes commis l’hiver dernier à Gaza.

Cor­dia­lement M.Hervy

* On en trouve des témoi­gnages détaillés, mêlés à ceux de Pales­ti­niens dans le document "Des voix pour la Paix" du CCFD."

[1] voir :

Israël /​​ Palestine : d’une Seule Voix ?

Comment donner du contenu à un dis­cours de paix sans parler de poli­tique ? Le film [« D’Une Seule Voix » de Xavier de Lauzanne]aliène tous les per­son­nages, leur enlève leur identité, leur vie quo­ti­dienne, leurs aspi­ra­tions, leurs revendications.

On sait, depuis un temps qui semble sans début et sans fin, combien le conflit Israël-​​​​Palestine est pré­oc­cupant, omni­présent, objet de toutes les pas­sions et, trop souvent, des pas­sions les plus sombres. Dif­ficile et périlleux, dans la tour­mente des guerres, des drames et des haines semble-​​​​t-​​​​il inex­piables, de tenir un dis­cours fondé sur des valeurs de justice et de vérité sans à chaque fois, comme dans un funeste destin, pro­voquer la colère de l’une ou l’autre partie. Souvent des deux en même temps.

C’est pourtant le pari tenté par une cou­ra­geuse équipe fran­çaise de cinéastes : faire chanter ensemble, sur scène en France et à Chypre, des artistes, Juifs et Pales­ti­niens, appar­tenant aux trois reli­gions mono­théistes… Objectif séduisant, mission impos­sible ? Non. C’est chose faite et filmée. Ca s’appelle « D’Une Seule Voix ». Son réa­li­sateur s’appelle Xavier de Lau­zanne. Le Monde​.fr en a rendu compte dans un article signé Thomas Sotinel le 10 novembre dernier.

Il est bien dif­ficile de ne pas adhérer à un tel projet dans son principe fon­dateur. Dif­ficile aussi de mégoter sur notre soutien à cette équipe qui se lance, essen­tiel­lement par idéal, dans une entre­prise noble et risquée. L’équipe du film, d’ailleurs, annonce ce risque dans la pré­sen­tation même de son travail.

Et cependant, je n’ai pas réussi à me laisser porter par le flot émotionnel du film. Peut-​​​​être parce que c’est un flot émotionnel. Au contraire je me suis rapi­dement braqué. Je trouve que cette aventure est toute arti­fi­cielle. Comment donner du contenu à un dis­cours de paix sans parler de poli­tique ? Le film aliène tous les per­son­nages, leur enlève leur identité, leur vie quo­ti­dienne, leurs aspi­ra­tions, leurs reven­di­ca­tions. Le Pales­tinien n’est plus Pales­tinien (on va jusqu’à lui reprocher dans une scène de porter un tee-​​​​shirt sur lequel est sim­plement inscrit le mot "Palestine"), l’Israélien n’est plus Israélien, on gomme tout le contenu des êtres pour gommer leurs dif­fé­rences et leur dif­férend. Au final il reste des Hommes que plus rien n’identifie ni ne divise, donc for­cément, ils sym­pa­thisent. Mais dès que leur indi­vi­dualité refait surface (Par exemple quand un Pales­tinien fait le V de la Vic­toire que Yasser Arafat avait adopté), aus­sitôt la guerre reprend ses droits, un instant oubliés. C’est une expé­rience de labo­ra­toire qui ne peut pas pro­duire la moindre suite dans la réalité. Une fois les souris sorties de leur cage et remises dans leur envi­ron­nement naturel, rien n’a changé de ce qui les divise. Exclure le poli­tique ne mène à rien. Il reviendra au galop. D’ailleurs la conclusion du film est là pour le dire : il ne reste rien d’autre qu’un bon sou­venir entre quelques êtres qui se sont côtoyés, sûrement décou­verts aussi pour cer­tains (et c’est la vertu de ce film !). Ce n’est pas rien, mais ce n’est que ça.

Et puis exclure le poli­tique ne pose pas seulement ce pro­blème. Vouloir faire la paix sans écouter les aspi­ra­tions des uns et des autres, c’est vouloir établir la paix sans rien changer. Or le socle de la paix, bien plus que l’amitié, c’est d’abord la justice ! Et pour y par­venir une chose est sûre, il y a de sacrés chan­ge­ments à opérer ! Pour dire les choses de manière un peu cari­ca­turale, c’est comme si on avait organisé une chorale paci­fiste entre Algé­riens et Pieds-​​​​Noirs pendant la Guerre d’Algérie, sans jamais aborder le sujet, jus­tement, de la Guerre d’Algérie et en chantant pour la Paix ! C’est faire une sortie sportive entre employés et patrons dans une usine en lutte pour que tout le monde s’entende bien et que le conflit aille vers sa solution…

« Israé­liens et Pales­ti­niens, juifs, chré­tiens et musulmans, ils sont avant tout musi­ciens. » dit la pré­sen­tation offi­cielle du film. Jus­tement non ! Ce n’est pas si simple. Ils ne sont pas avant tout musi­ciens, quelle que soit leur passion musicale. Ils sont d’abord ce que leur his­toire per­son­nelle, intime, col­lective, sym­bo­lique les a faits ! Ils sont d’abord des iden­tités pro­fondes et aujourd’hui en guerre, même si tous sou­haitent la paix.

Quelle paix ? Dans quelles condi­tions ? Faire la paix sans poser ces ques­tions c’est juste faire taire tous les combats et laisser les choses telles qu’elles sont, sans remous. Thomas Sotinel parle, dans son article, d’ « impuis­sance de la bonne volonté ». Ter­rible constat. Il n’y a rien de plus triste que de voir se briser les ailes de l’Ange. Mais c’est comme ça. Il faudra bien mettre la poli­tique au centre de tout projet de solution au Moyen-​​​​Orient, quelle qu’en soit la nature ! C’est la condition pour que les hommes et les femmes de Palestine/​​Israël puissent un jour chanter d’une seule voix.

http://​www​.france​-palestine​.org/art…