A propos d’une polémique superflue et malsaine

Michel Warschawski, samedi 4 septembre 2010

Depuis le mas­sacre de Gaza quelque chose a changé dans le monde, et plus par­ti­cu­liè­rement en Europe : l’opinion publique large a le dégoût d’Israël. Le front cri­tique de la poli­tique israé­lienne s’est sub­stan­tiel­lement élargi. Comment capi­ta­liser, comment sta­bi­liser (une partie de) ces nou­velles forces dans une soli­darité pérenne ?

Des amis français m’ont fait suivre la très longue analyse que fait Pierre Yves Salingue de la poli­tique de Salam Fayyad et ses impli­ca­tions dans le mou­vement de soli­darité en France [1]. L’avantage que lui offre la lon­gueur (47 pages) est sa riche docu­men­tation et ses nom­breuses sources, et, que l’on soit ou non d’accord avec son analyse, Pierre Yves nous propose une grille de lecture qu’il faut prendre en consi­dé­ration. La partie consacrée à la cen­tralité de la cam­pagne BDS est très utile pour nos cam­pagnes, même si là aussi j’ai un désaccord sur l’articulation entre l’appel de Ramallah et sa tra­duction dans les réa­lités locales concrètes qui se doit d’être le plus mobi­li­sa­trice pos­sible, et donc flexible.

J’ai donc lu avec beaucoup d’attention ce texte en trois parties… et je suis resté sur ma faim. Non pas à cause des éléments d’analyse que je ne partage pas – ils ne sont pas nom­breux – et en par­ti­culier la non-​​prise en consi­dé­ration du contexte global : l’échec de la stra­tégie états-​​unienne de reco­lo­ni­sation du monde par la guerre globale, per­ma­nente et pré­ventive et les impli­ca­tions de cet échec sur la stra­tégie amé­ri­caine envers la Palestine ; l’émergence de nou­veaux acteurs inter­na­tionaux dans la région ; le rôle important que va jouer l’Iran etc. Tout se passe comme si, pour PYS, on pouvait isoler la scène pales­ti­nienne de son contexte régional et global. L’embourbement de l’armée amé­ri­caine en Afgha­nistan aura cer­tai­nement plus d’impact sur le futur du conflit en Palestine que les choix écono­miques de Fayyad, et les choix des cou­rants chiites en Iraq pèseront bien plus pour les habi­tants de Naplouse et de Gaza que les com­pro­mis­sions d’Abbas dans les ren­contres au sommet a Washington.

Ni même à cause des attaques contre notre camarade Domi­nique Vidal qui, à plu­sieurs occa­sions, sont davantage des procès d’intention qu’une polé­mique pouvant servir à mettre en lumière de véri­tables diver­gences de fond.

Non, ce qui me laisse sur ma faim, après 47 pages quand même, c’est ce qui manque. Et ce n’est pas n’importe quoi pour quelqu’un qui se veut être un militant qui essaie de peser sur le cours des choses, et pas seulement un com­men­tateur qui dis­tribue les bons et surtout les mauvais points aux acteurs.

Depuis le mas­sacre de Gaza quelque chose a changé dans le monde, et plus par­ti­cu­liè­rement en Europe : l’opinion publique large a le dégoût d’Israël. Le front cri­tique de la poli­tique israé­lienne s’est sub­stan­tiel­lement élargi. Comment capi­ta­liser, comment sta­bi­liser (une partie de) ces nou­velles forces dans une soli­darité pérenne ? Voila, à mon avis, l’enjeu majeur, que PYS semble ignorer. En faisant de Domi­nique Vidal et d’une partie impor­tante du mou­vement de soli­darité des presque-​​collabos, à l’évidence, Pierre Yves ne permet pas d’avancer sur cet enjeu prio­ri­taire mais, au contraire, pro­voque la division. Or le moment est pré­ci­sément à l’unité afin d’offrir un cadre de lutte pour les dizaines de mil­liers de nou­veaux par­ti­ci­pants aux mobi­li­sa­tions afin de peser sur les rap­ports de forces inter­na­tionaux, en par­ti­culier par le biais de la cam­pagne BDS.

Ana­lyser et débattre, certes, mais en ne perdant pas de vue notre tache prio­ri­taire : trans­former l’essai que repré­sente la prise de dis­tance massive envers l’Etat d’Israël dans le mou­vement social inter­na­tional en un outil efficace de pres­sions poli­tiques, écono­miques et diplo­ma­tiques sur l’Etat hébreu. Plus que jamais cet objectif est réa­li­sable, et c’est à cela que nous devons nous atteler.