A propos d’un « échec »

Dominique Vidal, jeudi 24 novembre 2011

Est-​​ce leur mécon­nais­sance du sujet ? Sont-​​ce leurs parti-​​pris poli­tiques et idéo­lo­giques qui les aveuglent ? A moins que cer­tains ne se vivent comme les com­bat­tants d’une « cause » supé­rieure à toute déontologie ?

En tout cas force est de constater que la cou­verture média­tique (et poli­tique, d’ailleurs) de l’offensive pales­ti­nienne au sein de l’Organisation des Nations (ONU) unies laisse – c’est un euphé­misme – à désirer.

Nombre de confrères ont ainsi qua­lifié d’« échec pales­tinien » l’incapacité du Comité d’admission du Conseil de sécurité, avouée le 11 novembre dernier, à se mettre d’accord pour recom­mander la can­di­dature de la Palestine comme Etat membre à l’Assemblée générale de l’organisation.

Si échec il y a, c’est d’abord celui du Conseil de sécurité, en premier lieu des Etats-​​Unis, qui ont menacé de recourir au veto pour barrer la route à la Palestine - ce qui est par­fai­tement illégal en matière d’admission de nou­veaux membres au sein de l’Organisation. C’est aussi celui de la France, dont une attitude positive – comme à l’Unesco – aurait dynamisé les ins­tances onu­siennes et placé Barack Obama au pied du mur. Le 29 novembre 1947, en par­ta­geant la Palestine alors sous mandat bri­tan­nique, l’ONU créait, en même temps qu’un « État juif », un « État arabe » : qu’elle soit inca­pable, soixante-​​quatre ans plus tard, de tenir ses enga­ge­ments et d’accueillir la Palestine en son sein en dit long sur la faillite de l’institution, dont une réforme démo­cra­tique s’impose à l’évidence.

Mais, pour les Pales­ti­niens, quel est le bilan de la bataille engagée le 23 sep­tembre dernier avec le dépôt de leur can­di­dature et le dis­cours de Mahmoud Abbas ? S’en tenir au constat du blocage actuel au sein du Conseil de sécurité mas­querait l’essentiel, à savoir que leur ini­tiative a d’ores et déjà fait bouger les lignes :

- elle a replacé la question de Palestine, grande oubliée du « prin­temps arabe » comme du « mou­vement des tentes » en Israël, au centre de l’attention internationale ;

- elle lui a redonné toute sa légi­timité, avec la standing ovation réservée au pré­sident pales­tinien, mais surtout l’entrée en fanfare de la Palestine en tant qu’Etat membre à l’Unesco, par 107 voix contre 14. Et ce rapport de forces peut encore s’améliorer : le Comité des Affaires sociales, huma­ni­taires et cultu­relles des Nations unies ne vient-​​il pas d’adopter le 22 novembre 2011 - par 166 voix contre 5 [1] - une réso­lution réaf­firmant « le droit à l’autodétermination du peuple pales­tinien et à un État indé­pendant » et exi­geant des États qu’ils l’« aident à réa­liser ce droit » ?

- elle a mis à nu l’hypocrisie des Occi­dentaux, à com­mencer par celle d’un Barack Obama capi­tulant devant Benyamin Neta­nyahou pour d’évidentes et misé­rables raisons élec­to­rales internes. Cruelle est la com­pa­raison entre son superbe dis­cours du Caire du 4 juin 2009 et sa pathé­tique allo­cution du 21 sep­tembre 2011, à peine applaudie, dans laquelle il n’a même pas réitéré la demande d’un gel de la colo­ni­sation et d’un retour aux fron­tières de 1967… L’isolement, pour cause d’alignement sur Israël, d’un pré­sident amé­ricain accueilli hier avec tant de sym­pathie dans le monde est-​​il sup­por­table pour un État qui prétend recon­quérir pour son pays un lea­dership lar­gement ébranlé aujourd’hui ?

- Nicolas Sarkozy ne se sort pas non plus grandi de cette aventure. Qui a pris au sérieux sa pro­po­sition d’un stra­pontin pour la Palestine, en lieu et place d’un vrai siège, doublée de l’exigence que les Pales­ti­niens renoncent par avance au prin­cipal avantage d’un statut d’observateur – la pos­si­bilité de saisir la Cour inter­na­tionale de justice (CIJ) et la Cour pénale inter­na­tionale (CPI) ? Et que dire d’un État votant à l’Unesco pour l’admission de la Palestine et s’abstenant sur la même question au Conseil de sécurité ? Où est la cohé­rence de cette démarche, sinon celle, poli­ti­cienne, d’une manœuvre dont le premier temps sert de cache-​​sexe au second ? Car la dif­fé­rence n’est pas seconde : à l’Unesco on accueille, à l’ONU on reconnaît et on admet des États ;

- la bataille pales­ti­nienne a enfin remo­bilisé les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie, des­cendus par dizaines de mil­liers dans les rues, avec le soutien – selon les son­dages – de 80 % de l’opinion. Et ils en auraient sans doute fait autant à Gaza si le Hamas ne les en avait pas « dissuadés »…

A New York, cela dit, l’essai reste à trans­former. La Palestine pourrait, certes, se contenter de sol­li­citer de l’Assemblée générale l’octroi du statut de membre obser­vateur pour lequel la majorité simple suf­firait – laquelle existe d’ailleurs depuis 1988. Mais elle a tout intérêt à s’accrocher à l’exigence du statut d’État membre et à reposer, autant de fois que néces­saire, la question au Conseil de sécurité. Et tel semble être le choix de l’OLP.

Ce cap paraît d’autant plus judi­cieux que le grand écart entre les dis­cours léni­fiants de Washington et de Paris sur le droit des Pales­ti­niens à un État, pré­senté comme le meilleur « service » à rendre à Israël, et leur refus de recon­naître cet État au Conseil de sécurité deviendra de plus en plus inte­nable au fur et à mesure que l’une et l’autre capi­tales s’efforceront de regagner le terrain perdu dans un monde arabe en révolution.

C’est dire que, plus que jamais, la parole est aux peuples :

- d’abord à celui de Palestine : si elle se traduit enfin dans les faits, l’annonce par Mahmoud Abbas et Khaled Meshaal de la consti­tution d’un gou­ver­nement d’union nationale et de la tenue en mai 2012 d’élections pré­si­den­tielle et légis­la­tives réjouira tous ceux qui savent que la division du mou­vement national pales­tinien constitue, depuis 2006, le prin­cipal atout de Benyamin Neta­nyahou et de ses com­plices, une « vic­toire stra­té­gique » comme ils l’affirment. Autant l’on ne peut que se réjouir de la libé­ration de Gilad Shalit et de 1 027 pri­son­niers pales­ti­niens, autant il serait naïf de ne pas y déceler une der­nière ten­tative israé­lienne pour remettre le Hamas en selle et le dis­suader de se rap­procher du Fatah. En vain, espérons le…

- ensuite à celui d’Israël. Le mou­vement sans pré­cédent qui s’y déve­loppe depuis cet été – 400 000 mani­fes­tants dans les rues des prin­ci­pales villes du pays, soit l’équivalent de 4 mil­lions en France ! – avec le soutien de l’écrasante majorité de la popu­lation est porteur d’avenir. Il s’oppose fron­ta­lement à la poli­tique néo­li­bérale de Benyamin Neta­nyahou et exige des coupes franches dans les budgets de la Défense et de la colo­ni­sation afin de satis­faire les besoins popu­laires en termes de logement, d’éducation, de santé, d’aide sociale, etc. Il lui reste à accomplir le plus dif­ficile : trouver un débouché politique ;

- enfin à tous les peuples qui sou­tiennent le droit des Pales­ti­niens à l’autodétermination. D’enquête en sondage, tout confirme qu’une large majorité de l’opinion mon­diale condamne la poli­tique du gou­ver­nement israélien et exige la création aux côtés d’Israël d’un État pales­tinien dans les fron­tières de 1967 qu’elle entend voir recon­naître sans attendre. La res­pon­sa­bilité du mou­vement de soli­darité, c’est de per­mettre à cette majorité de s’exprimer publi­quement : péti­tions, démarches auprès des auto­rités poli­tiques et de celles et ceux qui aspirent à les rem­placer aux pro­chaines élec­tions, cam­pagnes de Boycott, de dés­in­ves­tis­sement et de sanction (BDS), mis­sions sur place, tout est bon qui permet de faire entendre la voix des citoyens du monde.

Il y a urgence. Un véri­table échec de l’offensive pales­ti­nienne, un recul de l’ONU devant le diktat - le veto à dire vrai - du gou­ver­nement israélien et de ses der­niers alliés ou encore un rejet par ceux-​​ci des déci­sions de la com­mu­nauté inter­na­tionale son­ne­raient le glas de la pers­pective bi-​​étatique endossée à partir de 1974 par l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP). La question d’un État bina­tional, théo­rique jusqu’ici, devien­drait sans doute poli­tique. Elle s’inscrirait à l’ordre du jour régional et inter­na­tional. Et une nou­velle page s’ouvrirait, avec des consé­quences que nul ne saurait cal­culer et encore maîtriser…

Dominique Vidal*

[1] Ont voté contre le Canada, Israël, les îles Mar­shall, la Micro­nésie et les États-​​​​Unis…