A malin, malin et demi

Aliaa Al-​​Korachi, jeudi 29 novembre 2007

La par­ti­ci­pation de Damas relève de calculs com­pliqués où chacun refuse encore d’abattre ses cartes. C’est à l’avant-veille de la réunion d’Annapolis que la Syrie a fina­lement annoncé sa par­ti­ci­pation. Elle avait condi­tionné celle-​​ci à l’inclusion de la question du plateau du Golan, occupé par Israël, à l’ordre du jour.

Aujourd’hui, la Syrie se dit pré­sente, mais le Golan n’est pas cité expli­ci­tement dans l’agenda de la réunion. La question est prévue d’être dis­cutée au sein d’un comité de suivi, après la confé­rence, et encore, lors d’une seconde réunion qui aura lieu à Moscou, en janvier pro­chain. Cette seconde réunion sera consacrée au volet libanais et syrien du conflit régional. Pourquoi alors ce revi­rement dans la position syrienne ? Damas croyait-​​il trouver à Anna­polis une vraie occasion pour entamer des négo­cia­tions sur le Golan ? La réponse est certes négative. De toute façon, Israël s’est félicité solen­nel­lement de la pré­sence syrienne à la réunion d’Annapolis, afin de pouvoir « per­mettre de débloquer les rela­tions bila­té­rales ». Il a fait des décla­ra­tions pro­met­teuses de paix avec la Syrie allant jusqu’à dire, selon les termes du ministre de la Sécurité inté­rieure Avi Dichter : « On peut par­venir à un accord avec la Syrie, qui est le pays pour lequel cette option est la plus réa­liste ». Mais Damas sait très bien que cette paix est loin d’être réa­liste. Le dernier bom­bar­dement israélien, début sep­tembre, d’installations mili­taires syriennes, avait envenimé encore plus les rela­tions entre les deux pays, mais somme toute avait aug­menté le mystère qui les carac­térise. Aucun des deux pays n’a fait de la pro­pa­gande sur cet incident.

Et voilà que se poursuit depuis 40 ans l’occupation israé­lienne du plateau du Golan envahi en 1967 et annexé par l’Etat d’Israël en 1981 sans qu’aucune avancée ne soit perceptible.

Et aujourd’hui, la Syrie, se rendant à Anna­polis, n’attend plus rien de sur­prenant. C’est ce que vient d’expliquer Magdi Mous­tapha, poli­to­logue au Centre d’études arabes. « Les négo­cia­tions sur le Golan sont vouées à l’avance à l’échec », dit-​​il. Car une fois que l’Etat hébreu pose le Golan sur la table des négo­cia­tions, il impose en contre­partie à Damas de pré­senter un tas de conces­sions. La pre­mière avant tout est de rompre son alliance avec l’Iran. Ensuite, c’est le fait de se débar­rasser des fac­tions pales­ti­niennes comme le Hamas et le Djihad qui siègent à Damas, d’empêcher la contre­bande d’armes vers le Hez­bollah et surtout de mettre fin à son ingé­rence au Liban. Ces condi­tions sont tel­lement dif­fi­ciles pour Damas qui trouve notamment dans son alliance avec l’Iran une carte de pression qui pourrait pré­férer le statu quo. Mais d’autres estiment que la Syrie cherche à jouer sur tous les fronts.

En fait, la Syrie, par sa décision de par­ti­ciper à Anna­polis, com­mente Hassan Abou-​​Taleb, poli­to­logue au Centre d’Etudes Poli­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ahram, « tente de réa­liser une équation dif­ficile ». D’une part, elle essaye de ne pas paraître dans l’attitude de celle qui s’oppose à l’unanimité arabe et qui se trouve un jour blâmée de rater cette « occasion his­to­rique », selon le terme de Mahmoud Abbass, pour débattre sa cause. Le pré­sident Bachar Al-​​Assad avait même dit : « C’est une réunion vouée à l’échec. Quand même la Syrie va y par­ti­ciper pour que per­sonne ne lui fasse porter la res­pon­sa­bilité ». D’autre part, Damas essayera d’ouvrir une petite brèche pour un dia­logue avec Washington pour débloquer un peu son isolement.

Pour Magdi, Washington, qui entre­tient des rela­tions dif­fi­ciles avec la Syrie, en l’accusant de sou­tenir le ter­ro­risme et d’intervenir en Iraq et au Liban, avait intérêt à une pré­sence de la Syrie, c’est une ten­tative pour « attirer Damas hors du giron iranien ». Mais Damas avait bien calculé le risque en dépê­chant l’adjoint de son ministre des Affaires étran­gères, Fayçal Mekdad. C’est une repré­sen­tation à un niveau infé­rieur en com­pa­raison aux autres délé­ga­tions arabes, repré­sentées à Anna­polis par leurs chefs de diplo­matie. C’est quand même la poli­tique du juste milieu. Pour Abou-​​Taleb, c’est un message à double sens, notamment envoyé à ses alliés, l’Iran et les mou­ve­ments pales­ti­niens, qui ont, eux, annoncé leur refus de la réunion, de laquelle « la Syrie n’attend rien, et qu’elle par­ticipe seulement pour éviter l’aggravation de sa position aux niveaux arabe et international ».

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[1] voir aussi dans Courrier International :

Le double jeu gagnant de Damas

La Syrie n’a pas par­ticipé pas à la confé­rence de paix israélo-​​​​arabe en tant que pays isolé, mais comme une puis­sance régionale cour­tisée qui garde le soutien de l’Iran. Bush et Sarkozy ont fini par le comprendre.

A la quatre-​​​​vingt-​​​​dixième minute, offi­ciel­lement à la suite des éclair­cis­se­ments apportés par Washington [sur son accep­tation de mettre la question du Golan à l’ordre du jour], la Syrie a décidé de sauter le pas et d’embarquer pour Anna­polis [siège de la confé­rence de paix israélo-​​​​arabe]. Cette décision n’a rien de très surprenant.

Pendant que, en Israël, les gens ont l’esprit occupé par les pour­parlers de paix et par le rang des repré­sen­tants diplo­ma­tiques qui y seront conviés [Israël n’a pas apprécié que les pays arabes n’envoient que leurs chefs de la diplo­matie et non leurs chefs d’Etat], des choses bien plus sérieuses se trament au Moyen-​​​​Orient et jettent une lumière plus crue sur la conférence.

La vérité, c’est que nous sommes en train ­d’assister à un nouvel épisode du combat de titans que se livrent les Etats-​​​​Unis et l’Iran pour asseoir leur influence sur tout le Moyen-​​​​Orient. A Anna­polis, l’administration Bush tente de réaf­firmer son pouvoir en invitant Israël et les Pales­ti­niens, avec le soutien de la Ligue arabe, entre autres l’Arabie Saoudite, la Syrie et le Liban. Pendant ce temps, l’axe Téhéran-​​​​Damas réaf­firme sa pré­sence dans d’autres zones : un Liban de plus en plus désta­bilisé, un Irak à feu et à sang ; et une bande de Gaza à la dérive.

Pour l’Iran, l’enjeu est de conso­lider son emprise sur le “croissant chiite”, qui englobe l’Irak, la Syrie, le Liban et qui tend à converger vers les Ter­ri­toires [occupés]. La Syrie le reconnaît d’ailleurs sans honte : son ministre des Affaires étran­gères, Walid Al-​​​​Mouallem, s’est rendu à Téhéran pour se mettre en accord avec l’Iran avant Anna­polis. Pour le député syrien Mohammed Habache, “la Syrie forme avec ­l’Iran un arc de résis­tance contre les Amé­ri­cains et les sio­nistes ; il lui est en effet impos­sible ­d’agir contre ses alliés naturels, encore moins de res­pecter le carcan que vou­draient imposer les Etats-​​​​Unis”. Si ce n’est pas une manière de recon­naître l’existence d’une poli­tique visant à conso­lider un bloc anti­amé­ricain au Moyen-​​​​Orient, qu’est-ce donc ?

Le jeu dan­gereux qui se joue ces jours-​​​​ci au Liban [l’absence de consensus autour d’un suc­cesseur au pré­sident Lahoud] a un impact direct sur Israël. Pour rappel, depuis la der­nière guerre du Liban, le pays du Cèdre est paralysé par le conflit qui oppose deux camps prin­cipaux : un bloc anti­syrien, soutenu par les Occi­dentaux, et une oppo­sition emmenée par le Hez­bollah et sou­tenue par la Syrie et l’Iran. Il est dès lors remar­quable ­d’avoir vu les diplo­mates euro­péens et russes mul­ti­plier les pèle­ri­nages à Damas ces der­nières semaines pour sup­plier le pré­sident Bachar El-​​​​Assad de les aider à ne pas enflammer le front libanais.

Le pré­sident français Sarkozy a lui aussi fini par com­prendre, en même temps que les Amé­ri­cains, que, sans la par­ti­ci­pation de Damas, l’échec du sommet d’Annapolis et le bas­cu­lement du Liban dans le chaos étaient courus d’avance. Avec sa fron­tière poreuse avec l’Irak, son soutien aux groupes ter­ro­ristes pales­ti­niens et son ingé­rence au Liban, la Syrie démontre à nouveau qu’elle garde la main. Si elle le veut, elle mettra le feu au pays du Cèdre. C’est exac­tement ce qu’Assad est parvenu à démontrer à George Bush et au monde entier : désireux de récu­pérer le Golan, il vien­drait à Anna­polis, mais à ses propres condi­tions, et cer­tai­nement pas en position de faiblesse.

Tel un joueur de poker pro­fes­sionnel, après avoir dû subir l’humiliation d’un bom­bar­dement de l’avion israé­lienne sur son propre ter­ri­toire [en septembre 2007], Assad risque bien de récu­pérer la mise. D’où un double jeu gagnant. Tout en se rendant à Anna­polis, la Syrie ren­force son alliance avec l’Iran. Tout en disant ne pas croire un traître mot des pro­messes des Israé­liens, Assad affirme rechercher des pour­parlers bila­téraux et directs avec l’Etat juif. Tout en conti­nuant à financer les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, Damas annule une confé­rence des orga­ni­sa­tions du refus qui devait se réunir sur son sol et feint d’afficher des dis­sen­sions avec le chef du Hamas en exil Khaled Mechaal.

Sur quoi ce jeu dan­gereux va-​​​​t-​​​​il déboucher ? Plus que pro­ba­blement, sur une situation qui verra la Syrie par­ti­ciper à des négo­cia­tions de paix tout en gardant la main sur les jeux de pouvoir au Liban et dans d’autres zones du Moyen-​​​​Orient. Tant que durera le pro­cessus initié à Anna­polis, les ten­sions poli­tiques per­sis­teront au Liban. Le fin mot de cette his­toire, c’est qu’aucune confé­rence de paix ne pourra jamais en soi contre­carrer l’influence crois­sante de la Syrie et de l’Iran sur Bey­routh voire, dans peu de temps, sur Jérusalem.

Roee Nahmias

hebdo n° 891 - 29 nov. 2007

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