A la recherche d’un nouvel ennemi ; Israël et la troisième menace

Thomas Keenan et Eyal Weizman, vendredi 2 juillet 2010

L’assaut de la marine israé­lienne contre la flot­tille huma­ni­taire pour Gaza et la mort de neuf pas­sagers ont soulevé une large répro­bation inter­na­tionale. Loin d’être une simple bavure, cette attaque confirme le tournant radical pris par les auto­rités israé­liennes vis-​​à-​​vis du droit huma­ni­taire inter­na­tional et des orga­ni­sa­tions de défense de la personne.

Il faudra encore éclaircir de nom­breux détails dans la manière dont un com­mando de la marine israé­lienne s’est emparé au petit matin du 31 mai 2010 du Mavi-​​Marmara, le navire amiral de la flot­tille huma­ni­taire pour Gaza. Quelles que soient les révé­la­tions de l’enquête, ce raid israélien témoigne de deux nou­veaux déve­lop­pe­ments, à la fois paral­lèles et liés : la poli­ti­sation crois­sante de l’assistance huma­ni­taire, et la défiance gran­dis­sante des auto­rités israé­liennes vis-​​à-​​vis des orga­ni­sa­tions de défense des droits humains et du droit inter­na­tional.

A quelques rares excep­tions près, dans le monde jusqu’ici les attaques directes et pro­grammées contre des huma­ni­taires ou des mili­tants des droits de la per­sonne (y compris ceux qui n’ont pas res­pecté le principe de neu­tralité) ont surtout été l’œuvre de milices rebelles, de gangs cri­minels et d’Etats poli­ciers. Parmi eux, les talibans, l’armée de la Répu­blique serbe de Bosnie, les insurgés ira­kiens et les res­pon­sables des « guerres sales » en Amé­rique latine. Avec l’assaut meur­trier contre le navire turc, le gou­ver­nement israélien a-​​t-​​il décidé de marcher sur les traces de ceux-​​ci ?

Pour répondre à cette question, il est néces­saire de revenir en arrière. Cette attaque en Médi­ter­ranée — suivie, le 5 juin, par l’arraisonnement non violent du vaisseau huma­ni­taire Rachel-​​Corrie — est l’apogée san­glante d’un pro­cessus au cours duquel le gou­ver­nement israélien et des orga­ni­sa­tions privées inféodées ont com­mencé à consi­dérer les orga­ni­sa­tions huma­ni­taires et de défense des droits humains — ainsi que le droit huma­ni­taire inter­na­tional — comme des « ennemis » ou des menaces pour l’existence même de l’Etat.

Avant le départ de la flot­tille, le vice-​​ministre israélien des affaires étran­gères Danny Ayalon déclarait : « Il n’y a pas de crise huma­ni­taire à Gaza » ; la flot­tille n’était donc pas une mission d’assistance mais « une pro­vo­cation visant à délé­gi­timer Israël ». (…)