A l’ombre du mur

Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, jeudi 29 mars 2007

" Le mur ? Mais c’est le monument du désespoir total ! Regardez Bethléem : d’un côté, l’église de la Nativité, de l’autre, le bunker construit autour du tombeau de Rachel. C’est l’arrogance de l’occupant pré­tendant définir et redé­finir les com­mu­nautés à sa guise".

Arrivée à la mi-​​janvier en Israël et en Palestine « sans pro­po­sition ni plan », la secré­taire d’Etat Condo­leezza Rice s’est contentée, à l’issue de ses entre­tiens, d’annoncer pour février un sommet avec MM. Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas. En attendant, sur le terrain, la colo­ni­sation israé­lienne des ter­ri­toires pales­ti­niens s’accélère, en premier lieu à Jérusalem-​​Est, lit­té­ra­lement confisquée.

De Tel-​​Aviv, la route prin­cipale file à peu près droit, puis, passé l’aéroport Ben-​​Gourion, elle com­mence à onduler en grimpant vers Jéru­salem, entre des col­lines dont la conquête par les forces juives, en 1948, fit couler tant de sang. A 700 mètres d’altitude, elle pénètre dans la ville sainte par l’ouest. Les Israé­liens comme les étrangers n’ont en fait que l’embarras du choix : ils peuvent atteindre le centre-​​ville par bien d’autres routes, au nord comme au sud.

Pour les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie, gagner la ville trois fois sainte est une autre his­toire. S’ils ont franchi les check­points inté­rieurs, ils buteront sur le plus brutal des obs­tacles jamais inventés pour contrôler et limiter les dépla­ce­ments dans les ter­ri­toires occupés : un mur d’une dizaine de mètres de hauteur, qui enve­loppera bientôt entiè­rement la partie orientale de la cité, effaçant le paysage et inter­disant les accès tra­di­tionnels. Il coupe même net les deux grands axes his­to­riques - Jérusalem-​​Amman (route 417) et Jénine-​​Hébron (route 60). Le mons­trueux serpent ne s’interrompt plus - pour les Cis­jor­da­niens - qu’en quatre points : Qalandiya au nord, Shuafat au nord-​​est, Ras Abou Sbeitan à l’est et Gilo au sud. Encore devront-​​ils, pour y par­venir, se livrer à maints détours, laisser leur voiture et tra­verser à pied, les véhi­cules pales­ti­niens (à plaques vertes) étant stric­tement interdits à Jérusalem…

Long­temps chargé par le ministère israélien de la défense de concevoir, tracer et construire la « bar­rière de sécurité » (selon la ter­mi­no­logie offi­cielle), le colonel Danny Tirza, colon de Kfar Adoumim, est sur­nommé « seconde Nakba (1) » par les Pales­ti­niens. Au terme de son projet gran­diose, il promet à Jéru­salem 11 check­points sem­blables à des « ter­minaux d’aéroport ». Ce n’est pas l’impression que laisse un passage, même bref, par celui de Gilo. Partout les pan­neaux ser­monnent : « Entrez un par un », « Attendez patiemment votre tour », « Laissez cet endroit propre », « Retirez votre manteau », « Obéissez aux ins­truc­tions ». Quant aux cou­loirs grillagés en haut comme sur les côtés, ils res­semblent aux tunnels conduisant les fauves jusqu’à la piste du cirque…

Mais ici, pas de Mon­sieur Loyal : une fois franchi le por­tillon, dont une petite lumière indique s’il est ou non ouvert, une voix métal­lique exige qu’on sou­mette ses bagages au détecteur. Der­rière des vitres blindées et teintées, on devine quelqu’un. Enfin une pré­sence : un soldat débraillé, les pieds sur la table et le pistolet-​​mitrailleur Uzi en ban­dou­lière, contrôle les papiers, chu­chotant ou aboyant - au faciès. A la sortie, d’autres pan­cartes sou­haitent aux « usagers », en trois langues, la « bien­venue à Jéru­salem » (pourtant à 4 kilo­mètres). « Et que la paix soit avec vous »…

Le plan de partage onusien de 1947 avait doté la ville d’un « régime inter­na­tional par­ti­culier », qui demeure, en 2007, son seul statut mon­dia­lement reconnu. Mais la guerre de 1948 déboucha sur sa division entre la Jor­danie et Israël, lequel ins­talla sa capitale dans la partie occi­dentale avant de s’emparer, en 1967, de la partie orientale et de l’annexer. En 1980, une loi fon­da­mentale pro­clama « Jéru­salem entière et réunifiée capitale éter­nelle d’Israël ». A défaut d’éternité, la poli­tique de tous les gou­ver­ne­ments israé­liens, depuis, a consisté à pré­server l’hégémonie juive sur la ville et à empêcher sa division ainsi que, ce faisant, la nais­sance d’un Etat pales­tinien avec Jérusalem-​​Est pour capitale.

« La clé, précise M. Khalil Tou­fakji, directeur du dépar­tement de car­to­graphie de la Société des études arabes, conseiller de la délé­gation pales­ti­nienne jusqu’aux négo­cia­tions de Camp David, c’est la démo­graphie. Imposer une large majorité juive a tou­jours été la priorité absolue des Israé­liens. Mais les Pales­ti­niens, de 20 % de la popu­lation en 1967, sont devenus 35 % et pour­raient être majo­ri­taires en 2030 (2). » Cette poussée résulte du dif­fé­rentiel de natalité, mais aussi du départ de Juifs chassés par le chômage, la crise du logement et… le climat into­lérant créé par les reli­gieux ultraorthodoxes.

Au point qu’un tabou de soixante ans vient de tomber : le schéma directeur pour 2020 réaf­firme certes le ratio poli­tique 70 %-30 %, mais en « envisage » un autre, prag­ma­tique, de 60 %-40 % (3). « Comme s’il y avait un bon pour­centage ! », s’exclame Meron Ben­ve­nisti, sans doute le meilleur spé­cia­liste de Jéru­salem, pour qui c’est « du racisme pur et simple. Nous vivons dans la seule ville au monde où un pour­centage eth­nique tient lieu de phi­lo­sophie ». Moins bouillant, M. Menahem Klein - lui aussi ex-​​conseiller à Camp David, mais côté israélien - ajoute : « Les prag­ma­tiques constatent, les poli­tiques se battent : nous assistons au plus grand effort israélien depuis 1967 pour annexer Jérusalem. »

His­to­ri­quement, le premier ins­trument de cet effort fut l’extension illégale des fron­tières muni­ci­pales. Résumé d’Amos Gil, directeur de l’association Ir Amim (La Ville des peuples) : « La vieille ville ne fait que 1 km2 ; avec les quar­tiers arabes l’entourant, elle attei­gnait du temps de la Jor­danie 6 km2. Israël a annexé, en 1967, 64 km2 de terres cis­jor­da­niennes - dont 28 vil­lages - pour atteindre 70 km2. Lorsque le mur sera terminé, il ceindra à l’Est quelque 164 km2. En revanche, à Jérusalem-​​Ouest, le plan d’extension, dit Safdie, a pro­voqué une levée de bou­cliers écologiques. »

« Il y a une couleur qui n’existe qu’ici : le vert poli­tique. » Meir Mar­galit, coor­di­nateur du Comité israélien contre les des­truc­tions de maisons (Icahd), rap­pelle que, lorsque le chef du parti de gauche Meretz, Ornan Yeku­tieli, s’indigna de la construction de la colonie de Har Homa à la place d’une magni­fique forêt pales­ti­nienne, le maire de l’époque, Teddy Kollek, récemment décédé, rétorqua : « Ce n’est vert que pour les Arabes. » Apar­theid écolo­gique : ces zones « plutôt jaune pous­sière et rem­plies de détritus », se moque l’architecte Ayala Ronel, inter­disent aux Arabes de construire, mais per­mettent aux Juifs de coloniser…

La colo­ni­sation constitue le deuxième ins­trument de la stra­tégie israé­lienne. Archi­tecte et diri­geant de l’association Bimkom, qui se bat pour le droit de tous à pla­nifier la ville, Shmuel Groag réca­pitule : « Le premier anneau se com­posait de 7 grandes colonies : Gilo, Armon Hanatziv - Talpiot-​​Est, French Hill, Ramat Eshkol, Ramot, Ramot Shlomo, Neve Yaacov. Le second en com­prenait 2, Pisgat Zeev et Maale Adoumim. Le troi­sième en a rajouté 9 : Givon, Adam, Kochav Yaacov, Kfar Adoumim, Keidar, Efrat, Betar Illit, Har Homa et les colonies du Goush [bloc] Etzion. Au total, elles regroupent la moitié des 500 000 colons que compte la Cisjordanie. »

Fon­dateur du Centre d’information alter­natif et figure majeure du mou­vement paci­fiste, Michel War­schawski organise volon­tiers des « tours » mili­tants, afin de montrer concrè­tement « le principe qui guide la colo­ni­sation : créer une conti­nuité ter­ri­to­riale juive qui brise la conti­nuité ter­ri­to­riale arabe ». Et de brandir une feuille tombant en lam­beaux à force d’avoir été mani­pulée. C’est une citation de l’ancien maire de la colonie de Karnei Shomron, qui entend « garantir que la popu­lation juive de Yesha (4) ne vive pas der­rière des bar­belés, mais dans une conti­nuité de pré­sence juive. Si l’on prend par exemple la région qui se trouve entre Jéru­salem et Ofra, et qu’on y ajoute une zone indus­trielle à l’entrée de la colonie d’Adam et une station d’essence à l’entrée de Psagot, alors nous avons un axe de conti­nuité israélien ».

Le troi­sième ins­trument, c’est la maî­trise totale des voies de com­mu­ni­cation pour dis­loquer l’espace pales­tinien, réduire la mobilité de la popu­lation et obli­térer les chances de déve­lop­pement. Non seulement Israël s’est emparé des grands axes exis­tants qu’il a rénovés et élargis, mais il en a construit de nou­veaux afin que les colons puissent arriver à Jéru­salem le plus rapi­dement pos­sible - c’est aussi un des objectifs du futur tramway (voir « Un tramway français nommé schizophrénie »).

Le tout forme un impres­sionnant réseau de routes à quatre voies, éclairées la nuit, au long des­quelles les arbres ont été coupés, des maisons dites « dan­ge­reuses » détruites et des murs de pro­tection érigés - au nom, bien sûr, de la « sécurité ». Reliant les colonies entre elles, ces « routes de contour­nement » sont inter­dites à la cir­cu­lation pales­ti­nienne, rejetée sur un réseau secon­daire de mau­vaise qualité, peu ou pas entretenu, et ver­rouillé par de nom­breux check­points, fixes ou volants.

Nous voici au barrage dit Container, au sud d’Abou Dis, qui com­mande - et souvent ferme - le dernier axe majeur pales­tinien reliant le nord au sud de la Cis­jor­danie. Il porte bien son nom de Wadi Nar, « vallée du feu », et, par extension, « vallée de l’enfer » : sa chaussée est par endroits si étroite que deux camions s’y croisent dif­fi­ci­lement - à sup­poser qu’ils par­viennent à monter et des­cendre ses pentes ver­ti­gi­neuses. En revanche, non loin, la large voie express offerte par Itzhak Rabin aux colons leur permet de foncer droit sur les colonies de Goush Etzion et d’Hébron… sans ren­contrer un seul Arabe.

Cet « apar­theid qui ne dirait pas son nom » - formule du chef négo­ciateur pales­tinien Saëb Erekat (5) - devient explicite avec le projet de « cir­cu­lation fluide » cher au colonel Tirza : là où Juifs et Arabes doivent vraiment se croiser, ils ne se verront pas, grâce aux ponts et aux tunnels… « Pour désen­claver les vil­lages pales­ti­niens de Bir Nabala et Al-​​Jib, explique sur place l’architecte Alon Cohen-​​Lifschitz, de Bimkom, les Israé­liens construisent, sur 2 km, à 10 m au-​​dessous du niveau du sol, une route encaissée et grillagée, 2 tunnels et 1 pont ! » En matière de ségré­gation, il y a plus infâme : à compter du 19 janvier 2007, un ordre mili­taire devait interdire à tout Israélien ou Pales­tinien « résident » de trans­porter un habitant non juif de Cis­jor­danie… Il a suscité des pro­tes­ta­tions telles que son appli­cation a été « gelée »…

Qua­trième ins­trument, l’infiltration de la vieille ville et du « bassin sacré ». « Pour les colons, Jéru­salem est comme un oignon : le meilleur, c’est le cœur », plai­sante Mar­galit. Récu­pé­ration d’anciens biens juifs, confis­ca­tions en vertu de la loi des absents et achats via des col­la­bo­ra­teurs se mul­ti­plient à un tel rythme que le jour­na­liste Meron Rap­poport a pu parler de « Répu­blique d’Elad (6) » - du nom de l’organisation de colons à laquelle les auto­rités ont très inha­bi­tuel­lement délégué la gestion de la « Cité de David (7) ».

A partir de cette implan­tation à caractère his­to­rique, on mesure - au nombre de maisons arabes arborant des dra­peaux israé­liens et de « gorilles » armés déam­bulant dans les rues - combien la colo­ni­sation la plus tri­viale s’empare de Silwan, descend vers Boustan (où 88 bâti­ments sont menacés de des­truction), puis remonte vers Ras Al-​​Amoud (Maale Zeitim) et Jabal Mukaber (Nof Zion). Et les deux pre­mières maisons de Kidmat Zion défient déjà, par-​​dessus le mur, le Par­lement pales­tinien, terminé mais vide, d’Abou Dis. La carte confirme que toutes ces méta­stases des­sinent une véri­table dia­gonale d’épuration ethnique…

« Ne vous arrêtez pas aux chiffres, insiste M. Fouad Hallak, conseiller de l’équipe de négo­ciation de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP). Les 17 points de colo­ni­sation de la vieille ville et de ses alen­tours immé­diats comptent certes à peine 2 600 habi­tants sur 24 000, mais ils s’inscrivent dans une stra­tégie tenace de “dépalestinisation”. »

La judaï­sation, cin­quième ins­trument de la stra­tégie israé­lienne, com­mence par des sym­boles. Un ami pales­tinien indique ces signes qui plaquent sur la Jéru­salem arabe le décor de la ville juive. « Du plus spec­ta­cu­laire - comme ces mémo­riaux aux héros des guerres d’Israël et ces bâti­ments publics ins­tallés à l’Est - au plus discret : pavés, lam­pa­daires, cor­beilles. Sans oublier les noms de rue. » Place de Tsahal, rue des Para­chu­tistes, car­refour du Quartier-​​Général : « Ces appel­la­tions ont été données après l’annexion de Jérusalem-​​Est en 1967, observe le jour­na­liste Danny Rubin­stein (8), appa­remment pour que les Arabes n’oublient pas qui a gagné. »

A Paris, des amis nous avaient pré­venus : « La vieille ville est en train de se vider. » Jamais, hélas, en trente ans elle ne nous était apparue aussi triste. « Les Israé­liens vou­draient en colo­niser l’essentiel et réduire le reste à quelques rues folk­lo­riques, comme à Jaffa », lâche le nouvel ambas­sadeur pales­tinien à l’Unesco Elias Sanbar. Qui vient de déjouer une manœuvre à peine croyable : un tour de passe-​​passe israélien pour obtenir l’inscription de la vieille ville arabe sur la liste du patri­moine… de l’Etat juif !

La judaï­sation passe aussi par la remise en cause du libre accès aux Lieux saints, pourtant principe commun à tous les textes inter­na­tionaux depuis le traité de Berlin (1885). « Voici des années que les musulmans et les chré­tiens de Cis­jor­danie n’ont plus accès à Al-​​Aqsa ou au Saint-​​Sépulcre, pro­teste le directeur du Waqf (9) Adnan Al-​​Husseini. Quant aux rési­dents de Jéru­salem, ils doivent avoir 45 ans pour venir y prier. Sans parler des humi­lia­tions infligées par les quelque 4 000 soldats déployés lors des grandes fêtes. » Et les exca­va­tions pra­ti­quées sous l’Esplanade ? « Je n’ose envi­sager ce qui se pas­serait si les fous qui rêvent de “recons­truire le Temple” endom­ma­geaient nos mosquées. »

Non moins inquiets, les patriarches et chefs des Eglises chré­tiennes à Jéru­salem ont publié, le 29 sep­tembre 2006, une décla­ration réaf­firmant l’exigence d’un « statut spécial » garan­tissant notamment « le droit humain de liberté de culte pour tous, indi­vidus et com­mu­nautés reli­gieuses ; l’égalité devant les lois de tous les habi­tants en conformité avec les réso­lu­tions inter­na­tio­nales ; le libre accès à Jéru­salem pour tous, citoyens, rési­dents ou pèlerins ». Ils insis­taient pour que « les droits de pro­priété, de garde et de culte que les dif­fé­rentes Eglises ont acquis à travers l’histoire conti­nuent à être détenus par les mêmes com­mu­nautés ». Et d’en appeler à la com­mu­nauté inter­na­tionale pour faire res­pecter le « statu quo des Lieux saints (10) »…

On a beau savoir l’incroyable vio­lence dont tout occupant - juif, chrétien ou musulman - est capable, la des­truction au bull­dozer d’une maison, sous les yeux de ses habi­tants, est un spec­tacle insup­por­table (11). Que, depuis l’an 2000, la muni­ci­palité et le ministère de l’intérieur ont répété 529 fois - sans parler des amendes imposées aux pro­prié­taires, 22,5 mil­lions d’euros (12) ! Répression très inégale : selon Bet­selem, l’organisation israé­lienne de défense des droits humains, en 2005, les 5 653 infrac­tions constatées à l’Ouest ont donné lieu à 26 démo­li­tions par­tielles ou totales, tandis que les 1 529 enre­gis­trées à l’Est en ont entraîné 76 (13) !

Pour Mar­galit, la muni­ci­palité « vit dans la hantise que la sou­ve­raineté israé­lienne sur Jéru­salem soit en danger. Dans cette men­talité para­noïaque, chaque maison, chaque arbre et même chaque plante en pot devient partie pre­nante d’une conspi­ration poli­tique mon­diale ». Des argu­ments que n’invoque même pas M. Yigal Amedi : pour ce maire adjoint, les démo­li­tions « excep­tion­nelles » se jus­ti­fient puisqu’elles frappent des « bâti­ments construits illé­ga­lement ». Curieu­sement, alors qu’il fait partie du Comité pour la pla­ni­fi­cation et la construction, il assure ignorer que, dans bien des cas, les ins­pec­teurs de sa muni­ci­palité pro­cèdent aux des­truc­tions en vio­lation d’une décision de justice. « La muni­ci­palité, plaide-​​t-​​il, s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ce chaos. »

Riche idée ! Car l’« illé­galité » de 40 % des maisons de Jérusalem-​​Est - 15 000 sur 40 600 - tient à ce que la mairie n’accorde qu’au compte-​​gouttes les permis aux Pales­ti­niens : de 2000 à 2004, 481 sur 5 300 immeubles bâtis. Et une demande coûte cher : plus de 20 000 euros et des mois de démarches pour une bâtisse d’environ 200 m2… Mais surtout la super­ficie construc­tible s’est rétrécie comme peau de chagrin. Après 1967, Jérusalem-​​Ouest tota­lisait 54 km2 et Jérusalem-​​Est 70 km2, dont 24 furent expro­priés au profit des colonies. Sur les 46 res­tants, 21 n’ont pas fait l’objet d’un plan d’urbanisation. Parmi les 25 pla­nifiés, 16 sont réservés aux espaces verts, bâti­ments publics, routes, etc. Les 9 km2 construc­tibles pour les Pales­ti­niens repré­sentent donc… 7,25 % de la super­ficie totale de la ville !

Archi­tecte et mili­tante de Bimkom, Efrat Cohen-​​Bar brandit l’énorme volume du nouveau « master plan ». « Malgré quelques progrès, l’inégalité de trai­tement demeure. D’ici à 2020, nos pla­ni­fi­ca­teurs accordent 3 nou­veaux kilo­mètres carrés construc­tibles aux 158 000 Pales­ti­niens sup­plé­men­taires et 9,5 km2 aux 110 000 Juifs sup­plé­men­taires. » La géo­graphe Irène Salenson évoque de plus une « limi­tation hori­zontale et ver­ticale du déve­lop­pement urbain pales­tinien » : l’Est pourra bâtir en moyenne jusqu’à 4 étages (au lieu de 2 actuel­lement), mais l’Ouest 6 à 8 (14) !

Cette inégalité n’est qu’une des facettes d’une poli­tique globale de dis­cri­mi­nation qui constitue le sixième et dernier ins­trument de l’hégémonie d’Israël. Ne sont citoyens que les Juifs (et 2,3 % des Pales­ti­niens). Titu­laires d’une carte d’identité verte, les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie n’ont aucun droit, même plus celui de venir en ville, sauf auto­ri­sation de plus en plus rarement accordée. Les « rési­dents per­ma­nents », avec leur carte d’identité bleue, béné­fi­cient, eux, de pres­ta­tions sociales et du droit de vote aux élec­tions locales, qui ne se trans­mettent auto­ma­ti­quement ni au conjoint ni aux enfants.

Le fameux rapport européen dont la censure par le Conseil des ministres des Vingt-​​Cinq fit scandale fin 2005 révèle une autre dérive : « Entre 1996 et 1999, Israël a mis en place une pro­cédure inti­tulée “centre de vie”, en vertu de laquelle ceux qui détiennent une carte d’identité bleue et dont le domicile ou le travail se trouve en dehors de Jérusalem-​​Est, à Ramallah par exemple, perdent cette carte d’identité. Une vague de déten­teurs de ces cartes s’est pour cette raison repliée sur Jérusalem-​​Est (15). »

Dis­cri­mi­na­toire, le budget de la ville ne l’est pas moins : Jérusalem-​​Est, avec 33 % de la popu­lation, ne s’en voit allouer que 8,48 %. Chaque Juif obtient en moyenne 1 190 euros, et chaque Arabe 260. Rien d’étonnant si, précise Bet­selem, 67 % des familles pales­ti­niennes vivent sous le seuil de pau­vreté, contre 29 % des familles israé­liennes (16). Issu lui-​​même d’un quartier pauvre, M. Amedi ne nie pas les « retards dont souffrent, en matière d’infrastructures et de ser­vices, les quar­tiers arabes et ultraor­tho­doxes ». Il assure tou­tefois que la ville, lorsque son maire s’appelait Ehoud Olmert, a « plus investi que jamais pour combler ces fossés », et égrène les projets en cours. « Des gouttes d’eau dans l’océan, reconnaît-​​il. Mais il faut bien com­mencer quelque part. »

Force est de constater que, pour l’heure, tout com­mence et finit par la construction du mur, qui mobilise les plus gros moyens : 800 000 euros du kilo­mètre - et il y en aura 180, dont 5 seulement sur la Ligne verte. C’est dire que l’argument de la sécurité ne tient guère. Les attentats kami­kazes - 171 vic­times en six ans - ont trau­matisé la ville. Mais ici, le mur, sur l’essentiel de son tracé, ne sépare pas Israé­liens et Pales­ti­niens : il coupe les Pales­ti­niens de leurs écoles, de leurs champs, de leurs oli­ve­raies, de leurs hôpitaux et de leurs cimetières…

« Le mur est un outil que le gou­ver­nement utilise pour contrôler Jéru­salem et non pour assurer la sécurité des Israé­liens », tranche Menahem Klein. De fait, il repré­sente la quin­tes­sence de tous les outils de domi­nation évoqués jusqu’ici. Il mul­tiplie la surface de Jérusalem-​​Est par 2,3 en des­sinant une sorte de trèfle qui inclut les nou­velles colonies avec leurs zones de déve­lop­pement : au nord, Beit Horon, Givat Zeev, Givon Hadasha et le futur « parc métro­po­litain » de Nabi Samuel ; au sud, Har Gilo, Betar Illit ainsi que l’ensemble du Gouch Etzion ; à l’est, enfin, Maale Adoumim.

On prend mieux conscience depuis le bel­védère de l’hôpital Augusta-​​Victoria de la menace mor­telle que le chantier en cours à l’est repré­sente pour le futur Etat pales­tinien. La colonie elle-​​même occupe 7 km2. Mais le plan muni­cipal du « bloc de Maale Adoumim » couvre une super­ficie totale, encore lar­gement déserte, de 55 km2 (plus que Tel-​​Aviv, 51 km2). La poche s’étend presque jusqu’à la mer Morte et coupe donc en deux la Cis­jor­danie. Au nord, la fameuse zone E1 repré­sente avec ses 12 km2 (12 fois la vieille ville !) le dernier espace de crois­sance pos­sible pour Jérusalem-​​Est. Or même l’opposition - for­melle - de Washington n’a pas empêché la construction du nouveau quartier général de la police pour la Cis­jor­danie, en attendant loge­ments, centres com­mer­ciaux, hôtels, etc. Quant aux Bédouins Jahalin, voici leurs pauvres bara­que­ments sur la colline où ils ont été « trans­férés » et qui domine… la décharge.

Le plus pos­sible de terres pales­ti­niennes avec le moins pos­sible de Pales­ti­niens : ce vieux principe a dirigé le tracé du mur qui, s’il inclut des colonies juives, exclut aussi des quar­tiers arabes. Ainsi rejette-​​t-​​il en Cis­jor­danie, du nord au sud, la localité de Qafr Aqab, à côté du camp de réfugiés de Qalandiya, la moitié de Beit Hanina, le gros d’Al-Ram, Dahiyat Al-​​Bared, Hizma, le camp de Shuafat, Dahiyat Al-​​Salam, Anata, Ram Khamzi et, tout au sud, Walaja. Une pre­mière : 60 000 des 240 000 Pales­ti­niens de Jéru­salem en ont été expulsés… sans avoir bougé ! Avec des pertes en chaîne.

Perte de temps : « Avant, j’allais à la fac à pied en dix minutes, témoigne Mohammed, un étudiant de Ramallah inscrit en médecine à l’université Al-​​Qods. Depuis, il me faut quatre-​​vingt-​​dix minutes en voiture. » Perte de revenus : si les com­mer­çants du « mauvais » côté d’Al-Ram déplorent une baisse de 30 % à 50 % de leur chiffre d’affaires, ce den­tiste a dû fermer purement et sim­plement son cabinet, tandis que le pro­prié­taire de cet immeuble avec vue impre­nable sur le mur n’a plus un seul loca­taire. Perte de per­sonnel : entre un tiers et la moitié des médecins et des infir­mières, mais aussi des ensei­gnants ne peuvent plus venir tra­vailler à Jéru­salem. Perte annoncée de la « rési­dence » : qui­conque ne jus­ti­fiera plus d’un logement et d’un travail à Jéru­salem, lors du renou­vel­lement de sa carte d’identité bleue, en sera privé. Perte, enfin et surtout, pour Jérusalem-​​Est de son rôle de métropole palestinienne.

« Chacun sait que les pro­chaines négo­cia­tions par­tiront des “para­mètres de Clinton”, et notamment la par­tition de la ville pour faire place à deux capi­tales, résume Menahem Klein. Voilà ce que le mur cherche à éviter, en cassant Al-​​Qods comme centre métro­po­litain, en la décon­nectant de son hin­terland écono­mique, social et culturel pales­tinien. Mais, si nos diri­geants espèrent pro­fiter de la fai­blesse des Pales­ti­niens, ils font un calcul à courte vue : la jeune géné­ration redressera la tête. Que restera-​​t-​​il alors de l’ambition de Sharon et d’Olmert de “reli­bérer Jérusalem” ? »

D’autres inter­lo­cu­teurs relient l’escalade israé­lienne et l’état du pro­cessus de paix. Ainsi l’ambassadeur Sanbar, selon qui les choses se sont accé­lérées « à partir du moment où Jéru­salem a été offi­ciel­lement ins­crite à l’ordre du jour de la négo­ciation. Afin qu’à force de faits accomplis il ne reste rien à négocier ». Pour M. Wassim H. Khazmo, conseiller de l’équipe de négo­ciation pales­ti­nienne, « Sharon a profité de la fai­blesse de la com­mu­nauté inter­na­tionale pour prendre ce que M. George W. Bush lui avait promis dans sa lettre du 14 avril 2004 - les blocs de colonies. »

Quelle ne sera pas, d’ailleurs, notre sur­prise, en entendant M. Tou­fakji renoncer à reven­diquer ces « blocs », au nom du réa­lisme. « Même Maale Adoumim ? » « Oui. » « Même la zone E1 ? » « Oui. » Comme en réponse à cet abandon, M. Hasib Nasha­shibi, de la Coa­lition pour Jéru­salem, évoquera la « crise de lea­dership » dans l’OLP : « Les Israé­liens exploitent évidemment nos divi­sions et nos erreurs. » Et Amos Gil de pointer « l’argument majeur que les attentats kami­kazes ont donné pour jus­tifier le mur ».

En les décou­vrant, on pense à Kafka ou à Ubu roi : ce sont les Pales­ti­niens des enclaves de Biddu (35 500 per­sonnes), Bir Nabala (20 000) et Walaja (2 000) pris au piège du mur ou de la bar­rière, qui les encercle entiè­rement. Et la famille Gharib est assu­rément la victime expia­toire. Un à un, les colons de Givon Hadasha ont construit, sur des terres privées pales­ti­niennes, des maisons autour de la sienne, qu’ils ont trans­formée en mini-​​enclave, reliée par un chemin à son village ori­ginel, le tout ceinturé d’un grillage bientôt élec­trifié et sur­veillé par une caméra… Sym­pa­thiques voisins : en nous voyant, l’un d’eux hurla depuis sa fenêtre : « J’ai une arme, je vais vous des­cendre ! » Paroles en l’air ? Ils ont déjà tué un de ses fils. Per­sé­cutés, les Gharib résistent néan­moins depuis plus de vingt ans…

Comment ne pas penser à l’envolée, la veille, de Ben­ve­nisti : « Le mur ? Mais c’est le monument du désespoir total ! Regardez Bethléem : d’un côté, l’église de la Nativité, de l’autre, le bunker construit autour du tombeau de Rachel. C’est l’arrogance de l’occupant pré­tendant définir et redé­finir les com­mu­nautés à sa guise : comme si la “bar­rière” triait les “bons” Arabes, acceptés à Jéru­salem, des “mauvais”, qui en sont exclus. Les inven­teurs de cette horreur rai­sonnent avec la même logique colo­niale du XIXe siècle que vous, les Français, lorsque vous vous accro­chiez à l’Indochine et au Maghreb. Mais ça ne mar­chera pas mieux ! Le mur de Jéru­salem finira comme celui de Berlin. » Phi­lippe Reka­cewicz et Domi­nique Vidal.


(1) La Nakba désigne la dis­pa­rition de la Palestine et l’exode forcé de 800 000 de ses habi­tants en 1948. Quant au colonel Tirza, il n’a pas vu son contrat reconduit après avoir ouver­tement menti à la Cour suprême afin de jus­tifier le tracé de son mur.

(2) Fin 2006, on estimait le nombre d’habitants de Jéru­salem à quelque 700 000 : 470 000 Juifs et 230 000 Palestiniens.

(3) Bul­letin du Centre de recherche français de Jéru­salem, n° 16, p. 212-​​2132005.

(4) Haaretz, Tel-​​Aviv, 17 juillet 1996. « Yesha » est la contraction de Yehuda ve Shomron (Judée et Samarie), nom donné par les colons à la Cisjordanie.

(5) Dans l’excellent Un mur en Palestine de René Backmann, Fayard, Paris, 2006.

(6) Haaretz, Tel-​​Aviv, 26 avril 2006.

(7) Le roi David y aurait fondé sa capitale vers l’an 1000 avant J.-C.

(8) Haaretz, Tel-​​Aviv, 26 novembre 2006.

(9) Autorité chargée de la gestion des biens religieux musulmans.

(10) http://​pax​christi​.cef​.fr/ docs/​jerus…

(11) Cf. « Les bull­dozers en action », Lettres de…, Les Carnets du Monde diplomatique.

(12) Dis­cri­mi­na­tions in the Heart of the Holy City, IPCC, Jéru­salem, 2006. Les chiffres qui suivent, sauf indi­cation contraire, en sont tirés.

(13) A Wall in Jerusalem, Betselem, Jérusalem, 2006.

(14) Bulletin…, op. cit., p. 216.

(15) Voir www​.france​-palestine​.org. Si la Sécurité sociale pousse à retirer leurs cartes d’identité aux rési­dents de Jéru­salem se trouvant à l’extérieur de la ville pour des raisons avant tout finan­cières, le ministère de l’intérieur et surtout la muni­ci­palité, sou­cieux de réduire le nombre de Pales­ti­niens vivant effec­ti­vement à Jéru­salem, pré­fèrent qu’ils conservent leur carte d’identité hors des limites municipales.

(16) A Wall in Jerusalem, op. cit.