A l’ombre de Chatila - une exposition photographique de Tarek Charara

Claire Moucharafieh - Pour La Palestine n°43, vendredi 10 décembre 2004

Culture /

A Per­pignan, à l’ombre de la très média­tique ren­contre inter­na­tionale des pho­to­jour­na­listes du monde entier, Visa pour l’image, des pho­to­graphes indé­pen­dants, sans sponsors ni infra­struc­tures, tentent de faire exister leur regard et de montrer leur travail

A Per­pignan, à l’ombre de la très média­tique ren­contre inter­na­tionale des pho­to­jour­na­listes du monde entier, Visa pour l’image, des pho­to­graphes indé­pen­dants, sans sponsors ni infra­struc­tures, tentent de faire exister leur regard et de montrer leur travail, souvent le fruit de plu­sieurs années de labeur. C’est le off, l’envers de Visa. Ren­contre avec le Libanais Tarek Charara, auteur d’un reportage tendre et inha­bituel sur la vie quo­ti­dienne dans le plus "célèbre" camp pales­tinien de Bey­routh, Chatila.

Son travail a été primé par le festival off.

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(© Tarek Charara)

PLP : Pourquoi ce titre " A l’ombre de Chatila " ?

Tarek Charara : C’est une amie liba­naise qui m’a fait connaître le camp de Chatila. Ce qui m’a d’abord surpris, en dehors de sa petite taille - 200m sur 200m, c’est cette construction anar­chique sur presque six étages de haut. Les ruelles sont extrê­mement étroites et forment un dédale impé­né­trable pour celui qui ne vit pas dans le camp. La lumière a du mal à arriver jusqu’aux ruelles - c’est dans cette ombre per­ma­nente que vivent les habi­tants du camp. Mais ce n’est pas la seule ombre qui plane sur eux, il y a l’ombre des mas­sacres, sièges et guerres qui ont eu lieu à Chatila ainsi que l’ombre du désespoir d’un peuple sans droits, sans avenir et humilié depuis des décennies. Cela est par­ti­cu­liè­rement vrai au Liban, où les Pales­ti­niens sont interdits de plus de 70 corps de métiers, n’ont pas le droit à la pro­priété ni le droit d’hériter.

PLP : Votre démarche est aty­pique dans le contexte libanais où les Pales­ti­niens sont frappés d’"invisibilité " et ostra­cisés. Par quels che­mi­ne­ments avez-​​vous pris, vous Libanais, la décision d’aller voir se qui se passait à Chatila, comment on y sur­vivait ? Qu’avez-vous appris ?

T.C. : Au camp, j’ai eu l’immense honneur de ren­contrer des per­sonnes d’une gen­tillesse et d’une hos­pi­talité hors du commun, d’une intel­li­gence rare et d’un courage inouï. Ces gens m’ont appris énor­mément et surtout que, quelle que soit votre situation, il y a tou­jours de l’espoir. Les habi­tants du camp aiment, souffrent, rient et pleurent - comme tous les êtres humains du monde. Les parents élèvent leurs enfants, qui vont à l’école, font leurs devoirs et ont peur du den­tiste. Les anciens dis­cutent des pro­blèmes poli­tiques autour d’une tasse de café turc et regardent la jeu­nesse évoluer. Cer­tains se rap­pellent le temps de la Palestine et veillent à ce que cela ne s’oublie jamais. Les enfants jouent et comme tous les enfants du monde rêvent d’un métier qu’ils pourront faire plus tard… sauf que là, les simi­li­tudes s’arrêtent. Les petits réfugiés pales­ti­niens au Liban n’ont pas l’espoir de voir leurs rêves se réa­liser un jour.

Ce qui se déroule à Chatila et dans les autres camps est injuste et ce n’est pas seulement en tant que Libanais que cela me révolte, mais surtout en tant qu’humain. Chatila et les autres camps sont tombés dans l’oubli et pourtant on y continue le mas­sacre . Certes ce ne sont pas des bains de sang spec­ta­cu­laires ni des guerres pouvant faire sen­sation, mais des mas­sacres " à petit feu " qui ne se voient pas et qui ne font pas de bruit. Un habitant du camp formule cela ainsi : " On nous a pris nos maisons, nos terres et nos proches. On nous a volé notre espoir - aujourd’hui on nous vole même nos rêves ". Il n’est pas dif­ficile de s’imaginer le résultat d’une telle poli­tique sur soixante ans.

PLP : Vous avez pris le parti de res­tituer la vie la plus quo­ti­dienne, la plus ordi­naire, avec une grande ten­dresse et sans aucune emphase. Pouvez-​​vous nous expliquer votre approche photographique ?

T.C. : Il m’était néces­saire de témoigner et de fixer en images ce que je voyais et res­sentais au fur et à mesure que je décou­vrais le camp et que je ren­con­trais ses habi­tants. Ce qui m’intéressait était l’humain en-​​deçà des étiquettes et j’ai cherché les choses simples, les gestes de tous les jours et de tout le monde. La ten­dresse des parents envers les enfants, la mélan­colie des anciens, la douleur des cica­trices de ceux qui ont échappé au mas­sacre de 1982 et l’insouciance des tout petits - ces enfants por­teurs d’espoir. Il me fallait pour cela aller à l’essentiel et éliminer tout ce qui pouvait dis­traire. Le noir et blanc était de rigueur. Pas de flash non-​​plus, la lumière pré­sente sur les lieux devait suffire. Il fallait me faire oublier au maximum et pourtant c’est dif­ficile quand on débarque dans une famille de cinq per­sonnes vivant dans deux petites pièces… Par ailleurs, il m’a semblé essentiel de faire un travail qui soit, pour la plupart des images, indé­pendant du lieu : ces tranches de vie auraient pu avoir lieu dans n’importe quel camp de réfugiés du monde.

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(© Tarek Charara)

PLP : Votre travail a été exposé à Visa pour l’image, dans sa version off, et a reçu un prix. Quels sont vos projets ?

T.C. : Le résultat de ces quelques semaines passées avec les habi­tants de Chatila est un corpus de plus de 500 images dont une petite partie a été exposée cette année dans le cadre du Fes­tival Off de Visa pour l’image. " A l’ombre de Chatila " a été très bien accueilli et a reçu un prix. J’ai été contacté par des ensei­gnants pour faire des expo­si­tions au sein de leurs lycées et de donner des confé­rences autour du thème de la vie à l’intérieur d’un camp. Les visi­teurs ont été sen­sibles à l’approche huma­niste du thème et ravis d’avoir des expli­ca­tions concernant la vie à l’intérieur d’un camp de réfugiés. La suite ? La trans­cription des inter­views et l’écriture d’articles. Faire voyager l’expo… Un livre, dont une partie des béné­fices ira à l’UNRWA ou à dif­fé­rentes ONG, est actuel­lement en projet. Il s’agit main­tenant de trouver les sponsors et autres mécènes…