A Silwan, la bataille pour Jérusalem

Karim Lebhour, dimanche 5 septembre 2010

Dans ce quartier pales­tinien, les colons juifs pour­suivent leur entre­prise de « judaï­sation » de la ville de Jéru­salem, déniant aux Pales­ti­niens le droit d’y vivre

Le réseau de galeries sou­ter­raines s’enfonce dans les entrailles de Silwan, le long d’une suc­cession de ves­tiges : citernes, canaux et for­ti­fi­ca­tions, témoins de l’entrelacs de popu­la­tions qui ont suc­ces­si­vement occupé cet endroit, puis un ensemble de pierres blanches. « Le palais du roi David ! », souffle le guide, avant d’ajouter que la décou­verte « fait encore débat parmi les archéologues ».

Mais pour Elad, l’organisation natio­na­liste juive chargée des fouilles, aucun doute n’est permis. Ce sont bien là les ruines tant recher­chées de la cité du premier sou­verain du peuple juif, il y a quelque trois mille ans. Pour les Pales­ti­niens vivant en surface, ces fouilles archéo­lo­giques servent de pré­texte au noyautage de ce quartier arabe au cœur du « bassin sacré » de Jéru­salem, qui com­prend la Vieille Ville et les Lieux saints.

La présence des colons échauffe les esprits

« C’est l’endroit le plus vol­ca­nique de Jéru­salem », reconnaît Daniel Luria. L’homme écume le quartier dans le but de racheter le plus pos­sible de pro­priétés arabes pour le compte d’Ataret Cohanim, une orga­ni­sation vouée à la « judaï­sation » de Jérusalem-​​Est. « Pourquoi les juifs n’auraient-ils pas le droit de vivre ici ? Si des rési­dents arabes veulent vendre et si des juifs veulent acheter, je ne vois pas le pro­blème », justifie-​​t-​​il. Déjà, une soixan­taine de familles juives se sont ins­tallées au milieu des 50 000 habi­tants arabes de Silwan.

Dans ces ruelles trop étroites pour que deux voi­tures puissent se croiser, la pré­sence des colons échauffe les esprits. « Beit Yonatan », un immeuble de sept étages où résident six familles de colons juifs, pro­tégés par des gardes privés, porte encore les traces des affron­te­ments, le mois dernier, entre les jeunes Pales­ti­niens du quartier et la police israé­lienne. La Cour suprême israé­lienne a demandé l’expulsion des colons pour « construction illégale », mais l’ordre n’a pas été appliqué.

La muni­ci­palité, en revanche, est moins clé­mente pour les maisons arabes construites de manière anar­chique, au rythme de l’expansion démo­gra­phique. Des ordres de démo­lition pèsent sur 88 maisons pales­ti­niennes. Une ving­taine d’habitations attendent d’être rasées pour faire place à un espace vert, attenant à la Cité de David.

« Ils peuvent m’offrir mon poids en or, je ne partirai pas »

Abdallah Abu Nab vit dans l’une de ces maisons décaties, aux murs de béton construits trop vite. Une qua­ran­taine de per­sonnes vivent ici. Chacun de ses trois frères a construit un étage sup­plé­men­taire pour loger sa famille, sans attendre les auto­ri­sa­tions offi­cielles pour agrandir la maison. La muni­ci­palité ne les accorde que très rarement aux Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est.

« Nous nous sommes ins­tallés là en 1948, après avoir perdu notre maison à Jérusalem-​​Ouest. Aujourd’hui, les Israé­liens veulent nous chasser de nouveau », peste le patriarche. Il a refusé le million de dollars (750 000 €) offert par Ataret Cohanim. « Ils peuvent m’offrir mon poids en or, je ne par­tirai pas », tonne-​​t-​​il. Les juges pour­raient bien l’y forcer. Les colons réclament la pro­priété des lieux et affirment que la maison est une ancienne synagogue.

Assis autour d’un verre de thé dans la petite cour où il élève quelques poules, Abdallah Abu Nab a du mal à suivre l’imbroglio juri­dique auquel sa maison est mêlée. Il a déjà reçu plu­sieurs avis d’expulsion. Ni les Ottomans, ni les Jor­da­niens, admi­nis­tra­teurs de Jérusalem-​​Est jusqu’à la conquête israé­lienne de 1967, n’ont réel­lement pris la peine d’établir un cadastre ou d’édicter des actes de pro­priété en bonne et due forme. Une faille faci­lement exploitée aujourd’hui par les colons, pour les­quels aucun quartier de la « capitale unique et indi­vi­sible » de l’État d’Israël ne doit être laissé aux seuls Palestiniens.

David Luria, lui, est confiant. Les récri­mi­na­tions de la com­mu­nauté inter­na­tionale le font sourire. « Le monde vit dans une illusion. Nous ne sommes plus en 1948 ou en 1967. Jérusalem est une ville unifiée et 200 000 juifs vivent dans ce qui était Jérusalem-​​Est. Ils ne par­tiront pas », se félicite-​​t-​​il, convaincu que son camp est en train de gagner la bataille pour Jérusalem.