À Ramallah, on ne veut pas d’une troisième intifada

Sophie Janel, vendredi 19 mars 2010

Le 16 mars les jeunes Pales­ti­niens, répondant à l’appel à la "colère", ont mani­festé à Jéru­salem contre la colo­ni­sation galo­pante qui tue toute pers­pective de paix. Les forces d’occupation ont répliqué avec leur habi­tuelle violence.

Qalandia, mardi 16 mars. L’entrée du check-​​point est bouclée à l’aide de jeeps et de bar­rières israé­liennes. Entre les pro­tes­ta­taires pales­ti­niens et l’armée israé­lienne, une dizaine de jour­na­listes, casques, gilets pare-​​balles et masques à gaz, assistent aux affron­te­ments. Cagoulés à l’aide de kef­fiehs, de jeunes Pales­ti­niens lancent des pierres sur les soldats israé­liens. La riposte ne se fait pas attendre : bombes lacry­mo­gènes, bombes sonores ou balles en caou­tchouc sont envoyées dans leur direction. La foule se dis­perse avant de recom­mencer la danse.

Les affron­te­ments ont com­mencé tôt le matin. « Des jeeps israé­liennes étaient postées autour de 8 heures du matin à l’entrée du camps de Qalandia. C’est comme ça que tout a démarré », raconte un des jeunes de camps, à 15 heures. Les échauf­fourées sont en réaction à l’inauguration d’une syna­gogue à Jérusalem-​​Est, au blocus de la Cis­jor­danie depuis cinq jours et à la limi­tation de l’accès à la mosquée al-​​Aqsa, troi­sième lieu saint de l’islam, aux hommes de plus de 50 ans. Autour de la zone, les com­merces alentour semblent habitués. Très peu ont fermé. Devant les épiceries, quin­cailleries et autre maraî­chers, les ambu­lances de la PMRS (Pales­tinian Medical Relief Society) sont prêtes à aller chercher les blessés. Ali (pseudo) entre en trombe dans l’une des épiceries. Son lance-​​pierre s’est cassé. Un tour­nevis et quelques cordes plus tard, il fonc­tionne à nouveau. Lui n’envoie pas de pierres, mais des billes. « Elles vont plus loin » assure-​​t-​​il. Il repart aussi rapi­dement qu’il est venu, mais ne retourne pas sur le devant de la scène. Passant dans une allée der­rière cer­tains immeubles, il rejoint une dizaine de témé­raires. Entre les immeubles, ils s’avancent, par der­rière, au plus près des jeeps et des soldats. Sans être vu, ils se pré­parent à envoyer pierres et billes. Constatant que des jeunes - moins de 15 ans pour la plupart - les ont rejoints, l’un d’eux s’énerve, les bouscule et leur recom­mande de retourner chez eux.

Quelques minutes plus tard, un père de famille arrive en voiture au milieu des bombes lacry­mo­gènes tombées non loin d’une école de l’Unrwa. Il fait monter de force son fils, âgé de moins de 20 ans, vêtu d’un haut de sur­vê­tement jaune, qui se pavanait sur la sépa­ration en béton de la chaussée. Deux jeunes se retournent, keffieh blanc et rouge pour l’un et blanc et noir pour l’autre, et lâchent, avec un clin d’œil : « On ne se camoufle pas seulement à cause des caméras ou des soldats. Nos parents sont devant la télé, ils ne doivent pas savoir qu’on est là. »

Environ 200 jeunes sont pré­sents sur les lieux. La voie menant au check-​​point est fermée. Les véhi­cules roulent, dans les deux sens, sur une seule et même voie, mais très peu s’engagent pour rejoindre le check-​​point. Les bombes lacry­mo­gènes tombent de tous côtés et les balles en caou­tchouc sont souvent tirées en direction des véhi­cules, loin de la foule. « Un ami a pris une balle dans l’œil », assure un étudiant de l’Université de Bir Zeit à la sortie de Ramallah. Une qua­ran­taine de Pales­ti­niens auraient été blessés entre Jéru­salem et Qalandia. Ce futur comp­table, qui ne sou­haite pas révéler son nom, est venu de Beit Ummar, un village situé entre Bethléem et Hébron, pour par­ti­ciper. « Nous ne sommes pas allés en cours. Il était important pour nous d’être présent pour cette journée (de colère, lancée par le Hamas depuis Gaza, ndlr) », poursuit-​​il accom­pagné de deux de ses cama­rades. Toute la semaine der­nière, une rumeur s’est pro­pagée parmi les Pales­ti­niens, selon laquelle le « 16 mars », des juifs extré­mistes envi­sa­geaient de déposer la pre­mière pierre de la recons­truction du mont du Temple, premier lieu saint du judaïsme. Au loin, cer­tains attrapent les lacry­mo­gènes fumantes sur le sol pour les ren­voyer en direction des soldats.

Et après ?

De retour à Ramallah, le calme est sur­prenant. La vie suit son cours. Les com­merces sont ouverts. Il est pos­sible de croiser des femmes, les bras chargés de paquets. D’autres font leur marché, tran­quillement. Tout le monde est évidemment au courant de ce qu’il se passe à Qalandia et à Jérusalem-​​Est, mais aucune tension dans l’air. Dans sa petite bou­tique, Majed se veut ras­surant : « Cela ne va pas continuer. Ce n’est que pour aujourd’hui. Demain, tout ren­trera dans l’ordre. » Awwad Hamdane, le directeur de l’hôtel al-​​Qasr à Naplouse, au nord de la Cis­jor­danie occupée, ne sou­haite pas une troi­sième intifada : « Nous perdons tout le temps. Après la pre­mière intifada, le système des permis a été ins­tauré. Après la seconde, ils [les Israé­liens] ont construit le mur. Si une troi­sième com­mence, on va tout perdre. On ne veut pas de combats armés. »

Mais mardi, le Hamas a appelé à une nou­velle intifada. Dimanche, Hatem Abdel Khader, un officiel du Fateh appelait, quant à lui, « à défendre la mosquée al-​​Aqsa ». Dans son petit super­marché situé non loin de Manara, dans le centre de Ramallah, le directeur de l’établissement, Samir (pseudo), « ne sait pas ce qu’il va se passer ensuite ». « Notre vie est comme ça. Faite de hauts et de bas. Il y a déjà eu deux inti­fadas, alors s’il doit y en avoir une troi­sième pour ce faire entendre, il y en aura une troi­sième ! » commente-​​t-​​il. Pour Mahdi Abdel Hadi, ana­lyste poli­tique, « une intifada est impos­sible car elle nécessite un fort lea­dership, un consensus et un finan­cement. Or il n’y a rien de tout ça. Ces confron­ta­tions sont ad hoc, en réaction aux atro­cités vécues. Il n’y a pas de mou­vement de masse car les Pales­ti­niens sont divisés. Entre la Cis­jor­danie et Gaza, entre le Fateh et le Hamas, entre les négo­cia­tions et la résistance ».