A Ramallah, « le Sacre du printemps » arabe

Jean-​​Claude Gallota, chorégraphe, Claude-​​Henri Buffard, Dramaturge, Libération, lundi 18 juin 2012

« Mais pourquoi donc aller danser à Ramallah ? » Cette question, per­sonne ne nous l’a posée. C’est nous-​​mêmes, avant de partir, fin avril, qui nous inter­ro­gions, comme nous nous étions inter­rogés quelques années plus tôt avant d’aller jouer à Jérusalem-​​Ouest, à l’invitation d’un fes­tival israélien. Quel sens alors cela peut-​​il avoir de pré­senter un spec­tacle de danse, le Sacre du prin­temps, dans le grand théâtre de la capitale de l’Autorité pales­ti­nienne, au cœur des hautes col­lines du centre de la Cis­jor­danie, à une portée de voix de la tombe de Yasser Arafat ?

La popu­lation pales­ti­nienne n’a-t-elle pas autre chose à penser, n’a-t-elle pas des combats plus sérieux à mener ? Ne va-​​t-​​on pas trouver notre art trop futile, voire incongru, quand, aux portes mêmes du théâtre, des mani­fes­ta­tions se mul­ti­plient en soutien aux pri­son­niers en grève de la faim pour dénoncer leurs condi­tions d’emprisonnement ?

Sur place, nos doutes sont tombés. Nous avons ins­tan­ta­nément compris - nous ne sommes évidemment pas les pre­miers - que la venue d’artistes occi­dentaux a, pour les Pales­ti­niens, une haute valeur symbolique.

Notre « Sacre », ceux qui nous ont accueillis l’ont vu comme « le Sacre du prin­temps arabe ». Ils ont reconnu dans le déchaî­nement vital du spec­tacle leur propre furieuse envie d’exister. Ce n’est pas grand-​​chose, sans doute, au regard de l’extrême com­plexité de la situation géo­po­li­tique et du si profond désarroi pales­tinien. Les repré­sen­ta­tions que nous avons données à Ramallah et à Jérusalem-​​Est ne chan­geront pas le monde. Mais les Pales­ti­niens qui vivent dans ces enclaves cernées par des bar­belés, sans per­mis­sions de sortie, pas même pour Jéru­salem à une poignée de kilo­mètres, ont aimé com­prendre, par la danse - comme le concert donné en août 2005 à Ramallah par l’Orchestre Divan occidental-​​oriental, dirigé par Daniel Barenboïm, le fit par la musique - qu’ils ne sont pas seuls, que leur lutte pour la dignité civique est uni­ver­sel­lement partagée.

A Ramallah comme à Jérusalem-​​Est, les salles étaient pleines, l’enthousiasme bou­le­versant. Nous ne savons pas si c’est peine perdue, si ce combat vaut encore d’être mené, si la Palestine, chaque jour un peu plus trouée de colonies israé­liennes, existera encore dans vingt ou trente ans ; nous sommes allés voir, nous avons vérifié ce que nous savions, nous avons découvert avec parfois de la stupeur ce que nous ne savions pas. Disons que nous avons, croyons-​​nous, partagé avec d’autres une même envie d’espérer.

Ce ne sont pas des vains mots ni de l’angélisme. A Gaza, on construit en ce moment un nouveau bâtiment pour abriter l’Institut français [Libé­ration de mardi]. C’est le seul. Les autres ins­tituts ont plié bagages. Faut-​​il croire toutes les luttes perdues d’avance pour paraître lucide et clairvoyant ?