A Ramallah avec les lions

Agnès Rotivel, vendredi 22 janvier 2010

La capitale pales­ti­nienne de la Cis­jor­danie revi­sitée, rêvée et trans­cendée par un jeune écrivain et ses héros Les lions de pierre de la place Al Manara, où les jeunes désoeuvrés tuent le temps.

« I l y a dans la vie des lieux qui se trans­forment en zones à rêves », écrit Akram Musallam, jeune romancier pales­tinien. C’est dans ces lieux entre fiction et réalité que nous conduit un scorpion tatoué sur le corps d’une femme, une Pari­sienne, ren­contrée un soir dans un dancing en Israël, où tra­vaille un jeune Pales­tinien. La jeune femme dis­parue, le scorpion est tou­jours là, peu­plant les rêves du romancier-​​conteur. Comme dans la tra­gédie de Sisyphe, il grimpe et retombe. Le scorpion apparaît, dis­paraît et réap­paraît tout au long de ce roman enivrant.

C’est à Ramallah, capitale pales­ti­nienne de la Cis­jor­danie, que vit son auteur, Akram Musallam. Debout, un jour de décembre dernier, entre les quatre statues de lions de pierre ins­tallées au centre de la place Al Manara, il confie le rôle qu’a joué ce lieu dans son ins­pi­ration : « Ce qui m’a captivé chez ces lions et a res­serré mon lien avec eux, c’est le vide… le vide laissé par les queues de pierre amputées. Je l’ai souvent contemplé, ce vide, je l’ai fixé lon­guement, très lon­guement, j’ai essayé de mieux le rêver, je l’ai palpé et j’ai palpé en lui le vide de la jambe amputée de mon père. J’ai tenté d’en saisir la mesure, d’agripper quelque chose en lui, et je me suis rappelé tous mes vides. »

Avec Akram Musallam, on part revi­siter les lieux de ses héros à travers la ville. Cer­tains impro­bables comme ce « carré d’or », un « parking à voi­tures et à per­sonnes » où le conteur écrit son roman et qui, aujourd’hui, est occupé par un immeuble en construction. D’autres, comme la mon­tagne et la grotte où vit Hallouq, le céli­ba­taire simplet, qui ne cesse de répéter son étrange serment - « Je suis prêt à répudier toutes les femmes de la terre » - appar­tiennent à l’univers familial de l’écrivain. Comme le village où vit sa tante, « la dame aux rêves », consultée par toutes les femmes alentour pour ses inter­pré­ta­tions des songes. « Ma tante devait détenir les clés essen­tielles d’une carte très com­plexe de l’amour, de la haine, de l’envie, des inten­tions cachées », écrit l’auteur. « Au fur et à mesure que les femmes racon­taient, les “fils” de leurs his­toires se dérou­laient jusqu’au fuseau que ma tante tenait à la main, et elle en tissait des bro­deries prodigieuses. »

Tel le sculpteur, Akram Musallam cisèle les pleins et les vides de ses per­son­nages et des lieux. Ainsi, le vide créé par la jambe amputée de son père qui continue cependant à le démanger et que son fils doit gratter conscien­cieu­sement comme si elle était encore pré­sente. Fan­tas­tique et réa­liste à la fois, le scorpion de ce roman intense empreint d’humour naît d’une réalité faite de fron­tières et d’occupation « qui affecte tous les aspects de notre vie et réduit à néant le moindre de nos rêves ». Et par la faute de qui « même les lieux perdent leur neu­tralité, ils deviennent partie pre­nante… un peu comme s’ils ten­daient la main pour grif­fonner sur mon manuscrit ».