À Rafah, la colère monte contre le Hamas après la démolition de maisons

Joseph Krauss, dimanche 30 mai 2010

Alors que le Hamas prévoit de démolir 180 maisons, selon le Centre pales­tinien pour les droits de l’homme, plu­sieurs Gazaouis déplacés assurent que des res­pon­sables cor­rompus sont der­rière les démo­li­tions, tout en refusant de dévoiler leur identité de crainte de représailles.

Assis dans une tente plantée près de la mon­tagne de gravats qu’est devenue sa maison, Issa al-​​Sidoudi pro­clame tout haut ce que nombre de Gazaouis ne disent qu’en privé : le Hamas est allé trop loin en démo­lissant des habi­ta­tions à Rafah. Le 16 mai, la police relevant du mou­vement isla­miste a fait irruption à son domicile dans cette ville meurtrie du sud de la bande de Gaza, à cheval entre l’Égypte et le ter­ri­toire pales­tinien. Les poli­ciers ont traîné sa femme et ses huit enfants hors de la maison et ont frappé M. Sidoudi à coups de bâton. Puis les bull­dozers ont rasé le logement et une ving­taine d’autres habitations. « Ils ne sont pas venus ici en tant que gou­ver­nement, ils sont venus en tant que puis­sance ennemie », affirme-​​t-​​il, entouré de voisins qui opinent du chef, et campent eux aussi à l’orée de Rafah. « Ceux qui détruisent ma maison sont mes ennemis », assène-​​t-​​il.

Les auto­rités du Hamas disent avoir démoli les maisons en appli­cation d’une décision de justice, car elles avaient été construites sur des ter­rains publics. Mais les rési­dents assurent avoir acheté leur terrain en toute légalité.

L’image des bull­dozers israé­liens écrasant des maisons dans les ter­ri­toires occupés est gravée dans toutes les mémoires pales­ti­niennes, et le geste iden­tique du Hamas sur­vient au moment où le mécon­ten­tement grandit à Gaza. Le Hamas a récemment com­mencé à lever des impôts sur un large éventail de pro­duits dans ce ter­ri­toire de 1,5 million d’habitants, qui est soumis à un strict blocus israélien depuis la prise du pouvoir par les isla­mistes en juin 2007. Il y a pénurie de maté­riaux de construction et des quar­tiers entiers, détruits pendant la dévas­ta­trice offensive israé­lienne (décembre 2008-​​janvier 2009), sont tou­jours en ruines. Israël autorise désormais le passage de ces maté­riaux pour des projets de l’ONU. En outre, des quan­tités limitées passent également par les tunnels de contre­bande depuis l’Égypte. Mais les loge­ments sont au-​​dessus des moyens de la majorité des Gazaouis, dont 80 % vivent de l’aide internationale.

« Il y a une grave crise du logement à Rafah, il n’est donc pas pos­sible de trouver un appar­tement à louer ou même un entrepôt pour y vivre », témoigne Khalil Chahine, du Centre pales­tinien pour les droits de l’homme (CPDH), en pré­cisant que le Hamas prévoit de démolir 180 maisons dans la même zone. Selon le CPDH, la plupart des 150 per­sonnes affectées par cette décision sont des « réfugiés pauvres » qui ont vu leurs maisons détruites par l’armée israé­lienne ces der­nières années.

Ibrahim Radwan, à la tête de l’Autorité fon­cière sous la tutelle du Hamas, explique que les rési­dents ont été avertis à plu­sieurs reprises et que les pré­cé­dents gou­ver­ne­ments dirigés par le mou­vement rival du Fateh avaient approuvé des déci­sions simi­laires. Les habi­tants nient avoir été pré­venus. « J’ai payé 2 000 dollars pour ce terrain », pro­teste Mimi Abou Athira en bran­dissant un acte de pro­priété devant les décombres de la maison qui l’abritait avec son fils de 20 ans. « Au moins, quand les juifs détruisent votre maison, ils vous le disent d’abord », constate-​​t-​​elle amèrement.

Le gou­ver­nement réserve le terrain, une bande sablon­neuse qui faisait autrefois partie d’une colonie israé­lienne, à la construction d’une école isla­mique, ali­mentant des rumeurs de cor­ruption qui cir­culent à Gaza. Plu­sieurs rési­dents déplacés assurent que des res­pon­sables locaux du Hamas cor­rompus sont der­rière les démo­li­tions mais ils refusent de dévoiler leur identité de crainte de repré­sailles. « Il y a au moins cer­taines per­sonnes proches des ser­vices de sécurité ou qui sont même employées au sein des milices qui se sont appro­priées des ter­rains publics pour leurs intérêts privés », accuse M. Chahine.