À Jérusalem, prier le long du mur

Le mur de béton qui déchire la Terre sainte depuis 2002 est devenu un lieu de prière pour les croyants vivant à proximité.

Mélinée Le Priol, La Croix, dimanche 24 janvier 2016

Une journée d’hiver s’achève à Bethléem. Il est 17 h 30 et déjà, la Cisjordanie est plongée dans l’obscurité. Au nord de la ville, en direction de Jérusalem, les passants sont rares. Soudain, les soldats israéliens qui contrôlent le passage des voitures au check-point se font vigilants : une dizaine de piétons se sont rassemblés au pied du mur. Voilà qu’ensemble, ils longent le béton sur une centaine de mètres, côté palestinien, reviennent, et font ainsi quatre ou cinq allers-retours. L’étrange procession se répète chaque vendredi depuis bientôt douze ans. L’habitude en a été prise en 2004, l’année où ce pan du mur a été construit.

Initié par une communauté de franciscaines à Bethléem, ce chapelet hebdomadaire concerne avant tout des voisins, chrétiens palestiniens et religieux catholiques vivant à proximité. Aux beaux jours, quand vient la saison des pèlerinages, des visiteurs de passage se joignent aussi au groupe, qui a pu atteindre jusqu’à une centaine de personnes.

Le chapelet au plus près du béton

Touristes et pèlerins en Terre sainte gardent souvent un souvenir marquant de ce mur grisâtre de huit mètres de haut, censé séparer Israël de la Cisjordanie mais bâti sur des terres palestiniennes. Beaucoup le franchissent aussi sans en être vraiment conscients, assis dans le car qui les conduit de Jérusalem à Bethléem.

Avec le rendez-vous du vendredi soir, pas question de jauger le mur de loin : les chrétiens présents récitent leur chapelet au plus près du béton, qu’ils effleurent parfois du bout des doigts. Jérusalem s’élève derrière la barrière de séparation, à moins de dix kilomètres. Là-bas, au cœur de la Vieille Ville, les fidèles juifs se recueillent sur un tout autre mur : dit « des lamentations », il est le dernier vestige du temple juif de Jérusalem.

Frère Peter, un lassalien américain, vit à Bethléem depuis 2004. Prier sur le mur de séparation est pour lui une manière de protester contre ce symbole de division. « Je vois les conséquences du mur sur la vie des Palestiniens qui m’entourent, le déni des droits de l’homme, la violence qu’il engendre… Alors je prie pour qu’il tombe. Et pour que tombe l’animosité entre ces deux peuples. » Sœur Erika, une franciscaine allemande, voit plutôt cette prière comme une « contribution à la paix ». « Dieu est capable d’accomplir des choses qui nous dépassent et de renverser des situations qui nous paraissent bloquées, assure-t-elle. Encore faut-il le lui demander, et y croire ! »

Chemin de croix contemporain

Et les Palestiniens qui vivent derrière le mur, y croient-ils encore ? Pour les musulmans (98 % de la population), la journée de prière du vendredi est souvent l’occasion de manifester contre le mur qui morcelle leur terre et les empêche de se déplacer librement. Quelques-uns en profitent pour s’y recueillir quelques instants, notamment quand ils n’ont pas pu se rendre à la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem, faute d’autorisation de l’armée israélienne.

Quant aux chrétiens, ils prennent part à des rendez-vous divers, comme par exemple le « Chemin de croix contemporain » qu’organise environ une fois par mois l’organisation Sabeel (« chemin » en arabe), un centre œcuménique palestinien (qui a son réseau en France). La douzième de ses stations, celle de la mort du Christ, se trouve toujours au pied du mur, côté palestinien, mais le lieu exact peut varier (au niveau de Jérusalem-Est, Ramallah ou Bethléem).

Parmi les lectures proposées par Sabeel, cette prière : « Tout comme ce mur matériel sépare des voisins, divise des familles et maintient les gens en captivité, nos murs d’orgueil, de colère et de peur nous séparent de ceux que tu nous as commandé d’aimer, en les enfermant dans nos stéréotypes et nos préjugés. »

Chacun entretient avec le mur un rapport particulier. Clémence Handal, chaleureuse grand-mère palestinienne de Bethléem, a pris l’habitude de faire son signe de croix à chaque fois qu’elle approche la palissade. « Car la croix est à la fois la souffrance du Christ et son triomphe. » La croix de Clémence, c’est la haute cloison qui « prive (sa) maison de soleil » et la sépare de Jérusalem. « Au moins, le ciel reste ouvert ! », lâche-t-elle.

Dans la vallée de Crémisan

En Terre sainte, on prie aussi là où le mur n’est pas encore construit. Notamment dans la vallée de Crémisan, en contrebas de Bethléem, où un tronçon devrait prochainement être érigé et priver une soixantaine de familles chrétiennes de l’accès à leurs champs d’oliviers. Pendant des années, une messe était célébrée chaque vendredi sur les pentes de la colline ; mais l’été dernier, le tracé du futur mur a changé, et le lieu de la prière avec. C’est désormais à Beir Ona, au fond de la vallée, que des fidèles se rendent tous les dimanches, après la messe dans la paroisse voisine de Beit Jala.

Là où il est présent, le mur s’est progressivement couvert de graffitis, dessins colorés et pleins d’esprit mais qui « adoptent un langage de colère », comme le déplore Ian Knowles. Ce Britannique jovial vit à Bethléem où il enseigne à des Palestiniens l’art de l’icône. En 2009, il a entrepris d’en dessiner (ou « écrire ») une sur le mur, où elle trône toujours aujourd’hui, désormais entourée de quelques petites images pieuses. Pensive sur son croissant de lune doré, l’imposante Vierge Marie accroche le regard, et pour cause : des feuilles d’or ont pour l’occasion été déposées sur le béton !

« En introduisant du sacré dans quelque chose d’aussi maléfique que ce mur, j’ai voulu contribuer à casser son pouvoir »,explique Ian Knowles. Selon lui, une telle barrière est un défi pour les chrétiens : comment aimer son prochain quand on ne peut plus le voir ? C’est auprès de cette icône que s’achève le chapelet qui a lieu chaque vendredi soir à Bethléem. À la nuit tombée, le gris du mur se fond dans l’obscurité, tandis que le doré de l’auréole mariale luit toujours.

à Bethléem (cisjordanie)