A Hébron, face-à-face israélo-palestinien à huis clos

L’Express avec AFP, jeudi 12 novembre 2015

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Un soldat israélien le 7 novembre 2015 à l’entrée d’Hébron afp.com/HAZEM BADER

Hébron (Territoires palestiniens) - Epicentre des violences meurtrières entre Israéliens et Palestiniens, la ville d’Hébron et ses environs en Cisjordanie occupée sont verrouillés par les forces israéliennes.

La plus grande ville de Cisjordanie, la seule où 500 colons juifs vivent au milieu de 200.000 Palestiniens, est la nouvelle ligne de front de la confrontation commencée début octobre.

A la centaine de checkpoints aux portes et aux tourniquets métalliques qui séparaient déjà les deux camps, sont venus s’ajouter de nouveaux barrages israéliens et des restrictions supplémentaires.

Il n’y a plus qu’une seule route pour sortir d’Hébron et des soldats la barrent, fouillant chaque voiture et vérifiant les identités de chaque personne au milieu d’un embouteillage monstre.

L’ancien leader Yasser Arafat appelait Hébron "le lion endormi". Le fauve s’est réveillé mi-octobre, comme souvent après le reste des territoires palestiniens. En moins d’un mois, une vingtaine de jeunes et des alentours ont été tués par les forces israéliennes —dans un cas par un colon— alors qu’ils attaquaient ou tentaient d’attaquer des Israéliens selon les autorités israéliennes.

- ’On occupe ta maison’ -

Dans la nuit de mercredi à jeudi, les forces spéciales israéliennes ont tué à l’hôpital un Palestinien qui aurait tenté d’empêcher l’arrestation de son cousin, auteur d’un attentat au couteau le 25 octobre, selon la sécurité israélienne. Le cousin était issu d’une famille de militants du mouvement islamiste Hamas, ennemi d’Israël dont le bastion en Cisjordanie est Hébron.

Au beau milieu de la ville, un site religieux révéré par les juifs et les musulmans, divisé en deux lui aussi, catalyse les tensions : le tombeau des Patriarches (la mosquée d’Ibrahim pour les musulmans) où reposent selon la tradition plusieurs figures bibliques dont Abraham. Plusieurs Palestiniens ont été tués aux abords immédiats.

Une bonne partie de la vieille ville alentour n’était déjà plus qu’une enfilade de ruelles fantômes. Avec l’exacerbation récente, plus personne n’entre à moins d’y habiter. Anouar Massoudi continue malgré tout à ouvrir le rideau de fer de sa boutique.

"Je n’ai rien vendu depuis un mois et demi, seuls ceux dont les noms figurent sur les listes de l’armée peuvent passer et personne ne veut patienter deux heures aux checkpoints pour venir ici", dit l’homme en jogging beige qui sirote un café sur le trottoir désert de la rue des Martyrs, autrefois grouillante artère commerçante.

Il y a environ deux semaines, les forces israéliennes ont entrepris de boucler le quartier de Tel Roumeida, l’un des lieux de ce huis clos entre colons et Palestiniens. Les soldats israéliens y ont renoué avec des pratiques typiques de la deuxième Intifada (2000-2005), dit Oum Talal, l’une des habitantes.

Une nuit, après des attaques à l’arme à feu contre des Israéliens, elle et sa famille ont été réveillées par des coups sur la porte : "J’ai ouvert et des soldats m’ont montré un papier qui disait : ’sur ordre du gouverneur militaire, aujourd’hui on occupe ta maison’".

- ’Les premiers habitants’ -

"Pendant 26 heures" avec ses enfants et son mari, elle dit avoir été enfermée dans une chambre pendant que les soldats prenaient selon elle leurs aises dans les quatre autres pièces. "On ne pouvait pas dormir, les enfants ne sont même pas allés à l’école".

Pour Yishai Fleisher au contraire, un porte-parole des colons, la mobilisation militaire signifie "d’une certaine manière plus de liberté, et plus de normalité pour les juifs". Auparavant, dit-il, "nous pouvions être attaqués par n’importe qui. N’importe qui pouvait se transformer en un tueur zombie jihadiste".

Malgré le danger et la vie menée comme dans un camp retranché sous la protection des soldats, les colons ne partiront pas, dit-il, au contraire. Il invoque le récit biblique "qui nous ramène constamment à Hébron". "Nous nous considérons comme les premiers habitants", dit-il, "et nous avons bien l’intention de continuer à prospérer ici".

De tels propos ne font que conforter Issa Amro, figure de la lutte contre la colonisation à Hébron, dans sa conviction qu’Israël "utilise la situation présente pour faire avancer un plan arrêté de longue date : la judaïsation de ce qui reste d’Hébron".