A Gaza, trois mois après la guerre, les Palestiniens se relèvent difficilement

Michel Bôle-​​Richard, mardi 28 avril 2009

Atatra (nord de la bande de Gaza) Envoyé spécial Dans la bande de Gaza, des vil­lages de tentes ont surgi entre les décombres. Les nou­veaux réfugiés veulent croire à l’avenir, mais rien n’a changé depuis la fin des bombard ements israéliens

REPORTAGE

Son fils de 3 ans ne la quitte plus d’une semelle. Depuis que son frère de 9 ans a été tué par les soldats israé­liens le 4 janvier, Atef a tou­jours peur. Alors, ici dans le nord de la bande de Gaza, à Atatra, quartier de Beit Lahiya, Wafaa Awaja a essayé de recons­tituer du mieux pos­sible un univers sem­blable à la maison et au petit jardin qui ont été détruits par l’invasion ter­restre de Tsahal en janvier.

Un enclos a été délimité par une bar­rière en plas­tique. Des fleurs et des arbres y ont été plantés. Ses enfants les arrosent tous les jours. Mais, tout autour, ce n’est qu’un village de tentes. Un parmi les huit autres pour loger les nou­veaux réfugiés de Gaza. Tous ceux qui ont perdu leur maison. Tous ont des noms. Celui-​​là a été baptisé " Imprenable ".

Wafaa Awaja est issue d’une famille de réfugiés venu e de Beer­sheva. Aujourd’hui, elle est à nouveau réfugiée sur son lieu d’exil. " C’est une deuxième naqba - catas­trophe - ", le nom donné par les Pales­ti­niens chassés de leurs terres en 1948 lors de la guerre pour l’indépendance d’Israël.

Avec ses enfants et son mari Kamel, qui a tou­jours une balle israé­lienne logée dans le thorax, cette Pales­ti­nienne de 32 ans tente de se recons­tituer une vie pré­caire. " J’ai peur que cela ne dure long­temps, c’est pourquoi je veux que les enfants se sentent chez eux avec la télé­vision, l’ordinateur. " Elle a planté un olivier et se demande si elle restera ici jusqu’à ce que l’arbre donne des fruits.

En face, une cli­nique fondée par l’Américain Bill Gates a été éventrée par des tirs de chars. Tout autour, les maisons ne sont que des amas de ruines. Rien n’a changé depuis la fin de la guerre, le 18 janvier.

Les habi­tants ont planté des tentes à côté des dé combres. Ils attendent les dis­tri­bu­tions de vivres. Ils espèrent une vie meilleure. " Nous sommes devenus des men­diants ", se lamente Tayssir Khadra en chassant les mouches qui pul­lulent dans les tentes du camp baptisé " La Fierté " à Salatin, près de Beit Lahiya. " Il n’y a plus d’eau dans les toi­lettes depuis une semaine. On ne peut pas continuer à vivre comme cela. Et même si on nous met des conte­neurs, cela ne va rien résoudre. Nous voulons recons­truire nos maisons, mais nous n’avons rien et les Israé­liens inter­disent aux maté­riaux de construction de rentrer. " Un fils est né dans cette tente. Sa mère voulait l’appeler " guerre ", elle a préféré Mohammed.

La vie a repris le dessus dans ces zones sinis­trées, mais le décor n’a pas changé. Les ruines sont tou­jours là, intactes, témoi­gnages de la fureur des­truc­trice des tirs.

Les cours ont recom­mencé dans l’école Sakhnin. Tout un corps de bâtiment a été réduit en miettes par les bom­bar­de­ments et l’aile d’un autre a été pul­vé­risée par les bombes des F-​​16 et les tirs de chars. Onze pré­fa­briqués fournis par la Chaîne de l’Espoir et Dubaï Cares ont été ins­tallés dans la cour pour que l’enseignement se pour­suive. Consi­dérée comme un site stra­té­gique, cette école avait été investie par les Israé­liens qui l’ont trans­formée en base. Net­toyée des détritus de l’armée et lavée des ins­crip­tions ven­ge­resses contre les Arabes.

Hassan Abou Ahmad, le directeur de l’école, raconte les trau­ma­tismes des élèves : " Lorsqu’une chaise tombe, les enfants ont peur. Il y a des pro­blèmes d’incontinence, de concen­tration. Nous avons fait appel à des psy­chiatres, à des psy­cho­logues. Sur près de 500 enfants, 183 ont perdu un proche ou n’ont désormais plus de maison. "

Un centre pro­vi­soire pour l’aide aux familles et aux enfants a été ins­tallé sur une aire sablon­neuse. Des tentes mul­ti­colore s abritent 650 petits Pales­ti­niens qui, par des acti­vités créa­trices et un soutien psy­cho­lo­gique, tentent d’oublier ce qu’ils ont vécu pendant les trois semaines de l’opération " Plomb durci ". " Ils ont peur d’aller aux toi­lettes seuls. Ils font des cau­chemars. Cer­tains sont devenus som­nam­bules. Il y a beaucoup d’agressivité, d’attitudes vio­lentes, des pertes de mémoire. Le niveau sco­laire a baissé. Les parents viennent nous demander des conseils. Cer­tains ne savent pas quoi faire ", explique Rafat Chahin, le directeur du projet.

Les enfants des­sinent, découpent, jouent, apprennent à vivre ensemble. On leur enseigne à se méfier des objets bizarres trouvés sur le sol, à ne plus penser à la guerre. " Ils sont per­suadés que les Israé­liens vont revenir. Leurs valises sont prêtes. Ils ne sentent pas en sécurité. Ce n’est pas facile de leur ôter tout cela de la tête ", raconte un moniteur. " Les Israé­liens ont détruit nos maisons, détruit nos terres, tué nos voisins, mis nos frères en prison. Nous allons nous venger. Nous allons tous les tuer. Nous allons libérer la Palestine ", dit cal­mement Ghadir. Elle a 12 ans.

Raëd Alamnha, lui, est désespéré. Il a tout perdu, son taxi, sa maison, son quartier. Sa famille vit sous la tente. Elle a planté un potager. " On voit beaucoup de monde, de toutes les natio­na­lités, des ministres, Tony Blair, des Nor­vé­giens, des res­pon­sables de partout, mais pour nous rien ne change. No future. J’ai sept enfants et plus rien à leur offrir. J’attends, je ne fais qu’attendre. Je ne peux rien faire. Je m’interroge tou­jours pour savoir pourquoi les Israé­liens ont tout détruit ici alors que nous sommes tous Fatah - mou­vement natio­na­liste pales­tinien - , qu’il n’y avait pas un seul fusil. Mon frère a été arrêté il y a plus de trois mois. Je n’ai pas de nouvelles. "

A 38 ans, Raëd par­court sans arrêt les ruines de son pa ssé et s’interroge sur la façon dont il pourrait redé­marrer. Mais il ne voit rien, rien que le noir.

Michel Bôle-​​Richard