A Gaza, les "col­la­bo­ra­teurs", enjeu d’une guerre secrète entre Israël et le Hamas

Benjamin Barthe, vendredi 13 novembre 2009

Quand un habitant de la bande de Gaza reçoit un appel avec la mention "numéro privé" ins­crite sur l’écran de son télé­phone por­table, la pru­dence veut qu’il ne réponde pas. Depuis plus d’un an, le Shin Beth, le service de ren­sei­gne­ments israélien, mène une opé­ration de recru­tement de col­la­bo­ra­teurs au moyen d’une cam­pagne massive d’appels téléphoniques.

Chacun ou presque des habi­tants de Gaza connaît un ami, un parent ou un col­lègue ayant fait l’objet d’appels plus ou moins expli­cites, dans un arabe plus ou moins châtié. "C’est la nou­velle tech­nique d’approche des Israé­liens, dit Fadi Hussein, le pseu­donyme d’un ancien policier du Fatah recon­verti dans le trafic d’armes. Ils appellent tous azimuts parce que le blocus de Gaza les prive d’un contact direct avec les Palestiniens."

Il y a quelques mois, Fadi a reçu une offre de ser­vices d’un certain "Nidal". Il croit d’abord à un canular. Mais, quand il entend son inter­lo­cuteur pia­noter sur un clavier puis lui décliner les prénoms de ses six filles et trois garçons, Fadi se fige. Et il com­prend. Avec son implan­tation dans le quartier de Shujaya, l’une des places fortes du Hamas située en lisière de la fron­tière, et sa connais­sance des gangs militaro-​​mafieux de Gaza, il est une cible de choix pour les experts du Shin Beth.

Mais Fadi est un malin. Après deux ou trois appels faus­sement badins, au bout des­quels "Nidal" lui transmet son numéro de por­table, il rac­croche, change de puce et demande à tous ses amis d’inonder l’agent pas très secret de coups de télé­phone. "Ils se sont mis à l’insulter ou à lui pro­poser de col­la­borer avec la branche armée du Hamas, raconte Fadi. Au bout de quelques jours, il a éteint son portable."

Avec Abou Rachid, le Shin Beth fut plus chanceux. Début 2008, ce tren­te­naire oeu­vrait le jour comme apprenti den­tiste et la nuit comme milicien du Jihad isla­mique. Un jour, il reçoit un appel d’un certain "Abou Brahim". L’homme explique dans un arabe parfait qu’il appelle "depuis l’autre côté" et connaît les acti­vités clan­des­tines de son inter­lo­cuteur. Pour lever le moindre doute, il récite l’organigramme mili­taire du Jihad et fournit le numéro de carte d’identité d’Abou Rachid. Puis il lui propose de col­la­borer. "J’ai aus­sitôt averti la direction du Jihad isla­mique, mais mes chefs m’ont demandé de continuer afin d’en savoir plus sur les tech­niques du Shin Beth", jure Abou Rachid.

Après la troi­sième conver­sation, sur les indi­ca­tions de son recruteur israélien, il récupère une enve­loppe contenant 1 000 shekels (200 euros), dis­si­mulée dans les toi­lettes d’une mosquée. "Je l’ai transmise à mes chefs et peu après, confor­mément à leurs consignes, poursuit-​​il, j’ai détruit ma puce téléphonique."

Agent double, Abou Rachid ? La police du Hamas, maître de la bande de Gaza, n’a pas cru à cette version. Condamné à dix ans de prison en sep­tembre de cette année, le dentiste-​​milicien croupit aujourd’hui dans un péni­tencier bricolé par les isla­mistes sur les ruines d’une ancienne base mili­taire du Fatah.

Au com­mis­sariat central de Gaza, Abou Omar, le chef des rela­tions publiques, écoute ces récits avec une mine entendue. "Avant, les Israé­liens avaient l’embarras du choix pour trouver des col­labos, dit-​​il. Ils pou­vaient faire chanter les Pales­ti­niens qui vou­laient un permis de travail en Israël ou qui devaient se faire soigner à l’étranger. Ils pou­vaient aussi orga­niser des réunions dis­crètes dans les colonies. Et les ser­vices de sécurité du Fatah n’hésitaient pas à leur filer des tuyaux. Avec le blocus et la prise de pouvoir du Hamas, ces contacts se sont rompus. C’est pour cela que le Shin Beth mise beaucoup sur le télé­phone et Internet."

Bien entendu, les anciennes filières de recru­tement fonc­tionnent tou­jours, même au ralenti. Les ONG de défense des droits de l’homme israé­liennes dis­posent de témoi­gnages de malades à qui le Shin Beth a fait miroiter une hos­pi­ta­li­sation en Israël ou en Cis­jor­danie en échange d’un peu de "bonne volonté".

Israël a tou­jours démenti se livrer à de tels mar­chan­dages. Des étudiants, admis dans une uni­versité étrangère, ont renoncé à voyager après avoir appris qu’ils auraient à subir un "entretien" au ter­minal d’Erez, le point de passage avec Israël. Ce fut il y a peu le cas de deux bour­siers du ministère des affaires étran­gères français, qui ont fina­lement pu quitter Gaza en passant par Rafah, la fron­tière avec l’Egypte.

En réaction à cette menace, le Hamas a déve­loppé une cam­pagne de pré­vention. Une bro­chure, inti­tulée Le Piège de Satan, est dis­tribuée dans les uni­ver­sités et les écoles. De son côté, le site de recherche pro-​​islamiste Al-​​Majd met en garde, témoi­gnages à l’appui, contre les dangers des réseaux sociaux comme Facebook et l’emprise de ces cor­res­pon­dants télé­pho­niques trop affables pour être honnêtes.

Une des preuves favo­rites des isla­mistes est l’enregistrement d’une conver­sation entre un agent israélien et Abou Saïd, le patronyme d’un chef des Comités de résis­tance popu­laire, l’un des groupes impliqués dans la capture du soldat franco-​​israélien Gilad Shalit. Ben­jamin Barthe Mise en ligne sur le site de l’aile mili­taire du Hamas, la bande audio fut l’un des "tubes" de l’Internet gazaoui. "L’Israélien parlait mieux arabe que moi, raconte Abou Saïd, ren­contré à Rafah. Il citait des noms et des his­toires pour prouver qu’il contrôlait mon exis­tence. Mais à quoi cela sert-​​il ? Ont-​​ils réussi à libérer Shalit et à ren­verser le Hamas avec leurs infor­ma­tions secrètes ?"