A Gaza, le travail de fourmi des ONG pour dénombrer les morts de la guerre

Benjamin Barthe, dimanche 15 mars 2009

A Gaza, les ONG de défense des droits de l’homme comptent encore et tou­jours les morts. Deux mois après la fin de la guerre, leurs employés achèvent à peine l’inventaire de l’hécatombe.

A Charm El-​​Cheikh, en Egypte, les dona­teurs occi­dentaux, réunis le 2 mars, ont compté le montant de l’aide promise pour la recons­truction de la bande de Gaza : 4,5 mil­liards de dollars (3,5 mil­liards d’euros). Au Caire, où ils négo­cient depuis mardi 10 mars une hypo­thé­tique récon­ci­liation, le Hamas et le Fatah comptent leurs motifs de désaccord.

Mais, à Gaza, les ONG de défense des droits de l’homme comptent encore et tou­jours les morts. Deux mois après la fin de la guerre, leurs employés achèvent à peine l’inventaire de l’hécatombe. Mohamed Ghanem est l’un de ces petits comp­tables. Quartier après quartier, en s’aidant des posters pla­cardés sur les murs et de son réseau d’informateurs, il piste le domicile des chahid (martyrs) tués durant les Une fois arrivé à des­ti­nation, il interroge les proches du défunt et note sur un for­mu­laire les cir­cons­tances de sa mort. Puis il avale la tasse de café régle­men­taire, glisse dans son blouson le rapport médical qu’on lui tend et s’en va frapper à la porte du chahid suivant.

"Pendant la guerre, à cause du danger et de la masse de travail, on n’a pas pu tenir une comp­ta­bilité précise", raconte ce jeune employé du Centre pales­tinien pour les droits de l’homme (plus connu sous ses ini­tiales anglaises PCHR). Aus­sitôt après le cessez-​​le-​​feu, le PCHR, qui est l’ONG pales­ti­nienne la plus réputée dans ce domaine, a donc recruté une ving­taine d’enquêteurs sup­plé­men­taires. "On tra­vaille rue par rue, dit Mohamed. Avec mon équipe, j’ai déjà enre­gistré 622 martyrs. Rien que sur Gaza-​​ville."

Bilal Omar est le 623e. Son por­trait orne les murs du salon de la mai­son­nette fami­liale, dans le camp de réfugiés de Chati, en bordure de mer. Assis sur un matelas, son père, Mohamed, raconte l’histoire banale d’un jeune sym­pa­thisant isla­miste, qui tra­vaillait comme garde du corps de Tawfik Jaber, le chef de la police de Gaza.

Le 27 janvier, le jeune homme défilait au pas dans le com­mis­sariat central avec des dizaines d’autres chebab (jeunes), fraî­chement recrutés comme lui, lorsque l’aviation israé­lienne est entrée en action. Le tapis de bombes déversé sur la bande de Gaza fit plus de 200 morts en l’espace de cinq minutes, dont Bilal Omar et une cen­taine de ses col­lègues. "C’est un cas par­fai­tement clair, dit Mohamed Ghanem. Pour l’armée israé­lienne, Bilal rentre dans la caté­gorie des ter­ro­ristes du Hamas. Mais au regard du droit inter­na­tional, les poli­ciers sont des civils."

Ce scru­puleux décompte, qui est en cours de finition, a conduit le PCHR à revoir à la baisse cer­tains des chiffres cités par les médias. Sur le total des morts estimé à environ 1 200, le nombre d’enfants est passé de 400 à 282. Le Centre Mezan pour les droits de l’homme, une autre ONG gazaouie qui mène le même travail de terrain, situe ce chiffre à 314.

En revanche, ces enquêtes ont permis de confirmer ce que les obser­va­teurs postés dans les hôpitaux ont très vite compris. A savoir que les civils consti­tuent non pas sim­plement la majorité, mais l’immense majorité des morts de l’offensive israélienne.

"Nos données, col­lectées de façon indé­pen­dante, sans tenir compte des chiffres du ministère de la santé, sug­gèrent que 82 % des tués n’étaient pas des com­bat­tants", dit Hamdi Shaqura, res­pon­sable de ce dossier au PCHR. Un ratio que cor­robore Essam Younès, le directeur du Centre Mezan, et Mohamed Sabah, le cor­res­pondant de B’Tselem, une orga­ni­sation israé­lienne de défense des droits de l’homme.

"Faire la dis­tinction entre civils et com­bat­tants n’est pas dif­ficile, explique Hamdi Shaqura. L’emplacement des corps, la pré­sence ou non d’armes, les habits et notamment les chaus­sures, four­nissent des pre­miers indices. On les com­plète en croisant les témoi­gnages. Contrai­rement à ce que l’on pourrait penser, quand un chahid appar­tenait à la résis­tance, sa famille ne le cache pas. Au contraire, elle en est fière."

Sans sur­prise, le bilan dressé par l’armée israé­lienne est rigou­reu­sement inverse. Sur les 1 134 morts recensés dans un rapport des ren­sei­gne­ments mili­taires, seulement 288 sont consi­dérés comme des civils. "C’est une pure fal­si­fi­cation, dit Essam Younès. Nous tenons à la dis­po­sition de l’armée, l’âge, le nom et les cir­cons­tances de la mort de chacune des vic­times. Avec ça, on ne peut pas tricher."

Dans le camp de Chati, Mohamed Ghanem, le petit télé­gra­phiste du PCHR, poursuit sa comp­ta­bilité macabre. Il pénètre au domicile d’Omar Shams, 21 ans, membre du Jihad isla­mique. Son père affirme qu’il a été tué par une roquette tirée en pleine rue alors qu’il faisait des courses. Mais le rapport médical est incomplet. L’enregistrement d’Omar dans la liste des "martyrs" de la guerre est donc sus­pendu le temps de recueillir des infor­ma­tions supplémentaires.

"Il y a eu beaucoup de règle­ments de comptes internes pendant l’attaque, dit Mohamed en quittant la famille. On fait très attention à ne pas confondre ces morts avec ceux tués par l’armée israé­lienne." Dans la rue, l’un de ses infor­ma­teurs lui indique avoir repéré un nouveau foyer endeuillé. Mohamed referme son blouson, ras­semble son paquet de for­mu­laires et prend la route vers son 624e "martyr".