A Gaza, Abu Jihad, le patriarche, attend la libération de son fils

Agnès Rotivel, vendredi 25 décembre 2009

Mohammed Abu Ataya devrait faire partie des pri­son­niers échangés contre le soldat israélien Gilad Shalit, une issue que son père, Abu Jihad, attend avec patience

Abu Jihad est un chef de tribu de 75 ans. Marié deux fois, il est père de 12 garçons et 8 filles. Avec 140 petits-​​enfants et arrière-​​petits-​​enfants, sa des­cen­dance est assurée. À l’exception de ses filles mariées, tous ses enfants habitent un immeuble, en cours de finition, dans le centre de la ville de Gaza. Le soir, le chef de famille revêt son autorité de notable et invite, autour d’un café ou d’un thé, les hommes du quartier à dis­cuter dans la pièce du rez-​​de-​​chaussée réservée à cet usage. Tout y passe, la poli­tique, les dis­putes entre voisins, les soucis des uns et des autres. En tant que moktar, Abu Jihad arbitre et règle les conflits de voisinage.

Mais, aux yeux des habi­tants, il est aussi et surtout le père de Mohammed Abu Ataya, l’un des fon­da­teurs, alors qu’il n’avait que 17 ans, des bri­gades Ezzedine-​​Al-​​Kassem, branche armée du Hamas. Auteur de plu­sieurs attentats contre les mili­taires israé­liens, il a été arrêté en 1992, à l’âge de 22 ans. Il est incarcéré à per­pé­tuité, dans la prison de Nafha, dans le désert du Néguev. Cri­minel en Israël, Mohammed Abu Ataya, a rejoint les héros de la résis­tance palestinienne.

Abu Jihad attend d’un moment à l’autre le retour de son fils, qui figure sur la liste des pri­son­niers pales­ti­niens qui doivent être libérés dans le cadre d’un éventuel échange contre le soldat israélien Gilad Shalit, kid­nappé en 2006 par une faction armée pales­ti­nienne et détenu par le Hamas. Les noms des pri­son­niers sont âprement dis­cutés, mais Israël accep­terait de relâcher ceux arrêtés avant 1994.

« La der­nière fois que j’ai vu Mohammed, c’était il y a huit ans. J’ai pu lui rendre visite à la prison », raconte son père. Puis, seule sa femme a été auto­risée à voir son fils. Elle y allait tous les quinze jours jusqu’à la prise de pouvoir du Hamas en 2007 et la fer­meture des fron­tières. La famille reçoit des lettres par le biais du Comité inter­na­tional de la Croix­Rouge (CICR) et des photos que des pri­son­niers récemment libérés leur ont fait passer. « Il a beaucoup changé en prison, explique son père. Les détenus sont bien éduqués. Mon fils a passé son bac et un diplôme en sciences poli­tiques. Il a suivi des cours de psy­cho­logie, d’économie et de gestion. Il parle cou­ramment l’hébreu et l’anglais. » Abu Jihad montre les diplômes cer­tifiés par le Hamas en prison et tait les inter­ro­ga­toires musclés et les trai­te­ments réservés aux prisonniers.

Mohammed aura 40 ans cette année. « Main­tenant, je veux qu’il s’occupe de lui, qu’il vive sa vie. Il a payé, il a le droit de se reposer. »

Dans la maison fami­liale, son por­trait trône dans le salon. Au fond, la mosquée Al-​​Aqsa de Jéru­salem. À côté, dans un cadre en bois, un paysage de forêt en Alle­magne, où vit un autre des fils d’Abu Jihad. Dans un coin de la pièce, le drapeau vert du Hamas.

Le vieil homme est patient. Il sait que les négo­cia­tions sont longues et dif­fi­ciles. « Il y a un mois, on est venu me dire que sa libé­ration était pour bientôt et, depuis quelques semaines, on ne me dit plus rien. On ne me donne plus de date. Je sais que ça va prendre un petit peu plus de temps. »

Selon lui, les négo­cia­tions buttent sur le cas d’un autre pri­sonnier, Marwan Bar­ghouti. « Je pense que le pré­sident Abbas fait tout pour empêcher sa libé­ration ou bien obtenir qu’il soit déporté en Jor­danie ou à Gaza. Il sait que si Marwan sort de prison, il se pré­sentera à la pré­si­dence et sera élu. Tous, ici, nous le voulons. » Leader des Tanzim, les jeunes mili­tants et com­bat­tants pales­ti­niens pendant la seconde Intifada, Marwan Bar­ghouti a été élu au comité central du Fatah en août. Il est très popu­laire en Cis­jor­danie et même à Gaza auprès des mili­tants du Hamas.

« Il y a les mauvais Fata­houis, poursuit Abu Jihad. Ceux qui sont cor­rompus et que l’on a eu raison de chasser de Gaza en 2007. Nous, nous voulons les nobles du Fatah, comme Marwan. C’est un com­battant. C’est avec lui que le Fatah et le Hamas se récon­ci­lieront. » Il insiste : « Il faut sceller la récon­ci­liation, nous sommes tous des Pales­ti­niens. » « Tout comme, ajoute-​​t-​​il, il faudra vivre avec les juifs, mais eux aussi, ils devront nous accepter. »

Au sein de sa tribu, les fric­tions ne manquent pas. La famille est tra­versée par les divi­sions pales­ti­niennes. Sept de ses fils sont par­tisans du Hamas et cinq sont mili­tants du Fatah. « On évite le plus pos­sible de parler poli­tique, source de ten­sions. Et, de toute façon, à la fin, c’est moi qui tranche. »

Pour le retour tant attendu de son fils Mohammed, Abu Jihad a déjà tout prévu. Il lui a réservé un appar­tement dans l’immeuble et va lui trouver une femme – « elles font la queue devant la porte pour l’épouser », dit-​​il en plai­santant. Mohammed aura 40 ans cette année. « Main­tenant, je veux qu’il s’occupe de lui, qu’il vive sa vie. Il a payé, il a le droit de se reposer. »