A Béthanie, une maison contre l’isolement

Le village biblique où Lazare et ses sœurs Marthe et Marie auraient vécu est aujourd’hui un quartier défavorisé de l’agglomération de Jérusalem. Depuis 2014, des jeunes de cette ville palestinienne sont accueillis dans une bâtisse rénovée où une organisation française cherche à recréer du lien social. Le centre Al-Hamawi offre aux adolescents un espace où se retrouver en dehors de l’école et de leur maison.

Mélinée Le Priol, La Croix, dimanche 10 juillet 2016

Mélinée Le Priol (Al-Eizariya, près de Jérusalem-Est)

Le confort de la bâtisse contraste avec la rudesse du dehors. Entre ses hauts murs de pierre claire, on se sent comme à l’abri d’un été accablant : un répit de fraîcheur dans un océan de soleil. Mais le silence, lui, ne dure jamais bien longtemps au centre Al-Hamawi (« le lieu protégé », en arabe).

Une horde de gamins palestiniens peut débouler à tout moment dans le bureau de Bertrand Martin pour lui demander une précision sur l’activité en cours, qu’il s’agisse de théâtre ou de bricolage. Le directeur du centre répond alors calmement, dans un arabe teinté d’accent français que les jeunes comprennent sans peine. Puis ceux-ci repartent comme ils sont venus, déplaçant leur joyeux brouhaha dans un autre coin de la maison.

A l’ombre du mur

Nous sommes à Béthanie, nom biblique de la ville d’Al-Eizariya (Lazare, en arabe). Située en contrebas du mont des Oliviers, cette ville palestinienne de 18 000 habitants se situe dans l’agglomération de Jérusalem. Mais, bien qu’abritant un site biblique d’importance – le tombeau de Lazare ressuscité par Jésus dans l’Évangile selon saint Jean –, Béthanie n’est plus guère visitée que par une minorité de pèlerins.

Depuis 2003, elle vit dans l’ombre du mur qu’Israël a érigé pour se protéger d’éventuelles incursions armées. Le béton qui la sépare de Jérusalem passe à une dizaine de mètres de la maison Al-Hamawi. C’est là, dans une ancienne bâtisse élégamment rénovée, que l’Institut européen de coopération et de développement (IECD), un organisme français (1), a installé son centre pour ados en 2014, après presque deux ans de travaux et 400 000 € de dépenses.

« Avant la construction du mur, on était à cinq minutes en voiture de la Vieille Ville de Jérusalem », explique Yaser Khalaf, président de l’Association de charité de Béthanie (BCA), partenaire local de l’IECD. « Aujourd’hui on met quarante minutes, en faisant tout le tour. »

Une « zone de non-droit » au « chaos organisé »

Al-Eizariya se trouve désormais côté palestinien du mur, mais la ville n’en reste pas moins sous contrôle civil et militaire israélien – elle est en zone dite C, qui recouvre 62 % de la Cisjordanie. Conséquence, tandis que l’État hébreu est chargé d’approvisionner le secteur en eau et en électricité, l’Autorité palestinienne s’occupe de l’éducation. Pour le reste, c’est un « chaos organisé ». L’expression est de Saïd Yassin, le professeur d’anglais du centre, qui s’explique : « Nous vivons dans une zone de non-droit, sans police pour faire appliquer les lois. Alors les gens se font justice eux-mêmes. »

L’isolement croissant d’Al-Eizariya, qu’un flux continu de véhicules ne fait que traverser entre Ramallah et Bethléem, a favorisé l’explosion du chômage (environ 30 % de la population active) et des trafics en tout genre : drogue, armes, voitures volées… « C’est un peu l’équivalent des quartiers Nord de Marseille », avance un Français résidant à Ramallah.

Avant 2012, la maison Al-Hamawi était elle-même très mal famée : à l’abandon depuis les années 1990, elle servait de lieu de rendez-vous aux trafiquants. « En retapant cette maison, nous avons fait un beau cadeau à nos voisins », se félicite Saïd, l’un des quinze animateurs et des quatre professeurs que compte le centre. En effet, il n’y a plus de dealers dans les parages ; seulement des adolescents plutôt enjoués, âgés de 10 à 18 ans, qui sont 200 à venir régulièrement pour du soutien scolaire et des activités variées.

« La plus grande des pauvretés dans ce genre de villes, c’est l’ennui »

Cette élégante bâtisse du XIXe siècle, propriété de l’Église anglicane, a par là même renoué avec son ancienne vocation communautaire : entre les années 1930 et 1990, elle était occupée par une famille de notables palestiniens qui y recevait régulièrement des mariages et autres fêtes de quartier. Après les exodes de 1948 et de 1967, des réfugiés palestiniens venaient aussi percevoir de l’aide alimentaire entre ces murs.

Aujourd’hui, la maison accueille les jeunes dès leur sortie de cours, vers 15 heures. « La plus grande des pauvretés dans ce genre de villes, c’est l’ennui », estime Bertrand Martin, qui s’efforce depuis bientôt un an de trouver à ces ados des occupations positives. « Avant, ils lançaient des cailloux sur le mur (qui les sépare de Jérusalem, NDLR.), et aujourd’hui ils le peignent… »

L’animateur fait référence à l’atelier de peinture murale qu’il a mis en place en mai : un groupe d’habitués a décoré le mur en y inscrivant une carte de la région, un proverbe en arabe, ainsi que des motifs traditionnels utilisés dans la broderie palestinienne. « Le mur n’est pas beau, alors on dessine dessus pour le transformer », explique simplement Hassan Abou Reesh, 15 ans, qui n’a pour ainsi dire jamais connu son quartier sans la « barrière de sécurité » israélienne. « Mais j’aimerais encore mieux le voir tomber ! »

Un centre pour combler « un trou » entre l’école et la maison

Ce lycéen un peu timide rêve de devenir photographe. C’est ici, dans cette grande maison où il se rend désormais tous les après-midi avec son ami Mohammed, qu’il a appris la photo – un atelier y est dédié chaque samedi. Trois copines, Marah, Dima et Bayan, elles, viennent plutôt pour les leçons de debké, une danse folklorique palestinienne encore très pratiquée en Cisjordanie. Quant à l’espiègle Aya, 11 ans, ce sont les cours de soutien en anglais qui l’intéressent. « Plus tard, je veux voyager en Amérique, en Russie ou en Italie, explique-t-elle. Mais, une fois mes études terminées, je reviendrai vivre et travailler en Palestine. »

Loin de se voir comme un concurrent au système scolaire, le centre Al-Hamawi ambitionne de combler un « trou » dans les journées des jeunes de ce quartier populaire : entre l’école et la maison, voilà un espace où ils sont invités à vivre joyeusement leur jeunesse.

« La notion d’adolescence est peu présente dans la culture palestinienne, analyse Bertrand Martin. Dès ses 14 ans, un jeune peut être traité comme un adulte par ses parents, qui veulent le voir aider à la boutique ou au garage familial… Mais aujourd’hui, à l’heure d’Internet et de la mondialisation, les jeunes Palestiniens découvrent toute une culture adolescente à laquelle ils aimeraient prendre part. » Cours d’hébreu et d’informatique pour les adultes

Néanmoins, ce centre ne s’adresse pas uniquement à la jeunesse, et des ateliers pour adultes ont aussi vu le jour depuis janvier : par exemple les cours d’hébreu, destinés à faciliter la recherche d’emploi à Jérusalem et en Israël, ou encore les leçons d’informatique, pour se familiariser avec cet outil dans une perspective professionnelle. L’aide au développement « humain et économique » est en effet au cœur du projet de l’IECD, aujourd’hui implanté dans quatorze pays.

Alors que la pauvreté et l’isolement de Béthanie ont favorisé un certain délitement des structures familiales et communautaires, l’« espace protégé » d’Al-Hamawi entend aider à les ressouder. Dans cette perspective, un jardin et un petit amphithéâtre ont été aménagés ce printemps derrière la bâtisse. Les familles sont invitées à s’y sentir chez elles, dans cet enclos de verdure éloigné des douleurs du quotidien.

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Un site biblique

Loin de la frénésie touristique de la Vieille Ville de Jérusalem, Béthanie n’attire plus que quelques bus de pèlerins par semaine. On descend dans le tombeau supposé de Lazare en empruntant un escalier escarpé.

Le site est entouré de deux églises : l’une grecque-orthodoxe, l’autre franciscaine, où vivent trois religieux. Entre les deux édifices, se dresse un minaret. Une dizaine de familles chrétiennes habitent encore à Al-Eizariya, majoritairement musulmane.

Après la construction du mur, en 2003, les pèlerins orthodoxes ont dû cesser leurs traditionnelles processions entre Béthanie et la Vieille Ville de Jérusalem.

Lazare est aussi vénéré à Larnaca (Chypre) où, selon la tradition orthodoxe, il se serait rendu après sa résurrection. De là, ses reliques auraient été transportées à Constantinople au IXe siècle, puis en Occident après les croisades.