"60 ans de Nakba, 41 ans d’occupation. Le temps de BDS (boycott, dés­in­ves­tis­sement, sanc­tions) est venu"

Omar Barghouthi, mardi 10 juin 2008

Inter­vention en faveur de BDS lors de la troi­sième Confé­rence inter­na­tionale de Bil’in qui vient de ras­sembler des cen­taines de per­sonnes, Pales­ti­niens, Israé­liens et Inter­na­tionaux, dans ce village de Cis­jor­danie qui se bat contre le Mur d’apartheid et est devenu emblé­ma­tique de la rsis­tance non vio­lente à l’occupation israé­lienne de la Palestine.

« L’idée est de mettre les Pales­ti­niens à la diète, mais pas de les faire mourir de faim », disait il y a quelques années Dov Weis­glass, le plus proche conseiller de Sharon.

Aujourd’hui Israël est en train d’étouffer len­tement Gaza et de conduire la popu­lation civile au bord de la famine et d’une catas­trophe huma­ni­taire planifiée.

Si le gou­ver­nement états-​​unien est évidemment un com­plice qui finance, jus­tifie et dis­simule l’occupation et les autres formes d’oppression israé­liennes, l’Union Euro­péenne, le plus important par­te­naire com­mercial d’Israël au niveau mondial, n’est pas moins com­plice de la per­pé­tuation de l’oppression colo­niale d’Israël et de son apar­theid particulier.

Alors qu’Israël assiège cruel­lement Gaza, inflige une punition col­lective à 1.5 mil­lions de civils pales­ti­niens, les condamne à la déso­lation et promet à une mort immi­nente des cen­taines de patients, bébés pré­ma­turés et autres, l’Union Euro­péenne adresse une invi­tation à Israël en vue d’ouvrir des négo­cia­tions pour rejoindre l’OCDE. Au lieu de mettre un terme à l’accord d’association UE-​​Israël en raison des graves vio­la­tions, par Israël, de la clause concernant les droits de l’homme.

Non seulement les Etats-​​Unis et les gou­ver­ne­ments euro­péens apportent à Israël des aides écono­miques mas­sives et lui ouvrent leurs marchés, mais en plus ils lui four­nissent des armes, l’immunité diplo­ma­tique et un soutien poli­tique sans limite. Ils étendent leurs rela­tions mutuelles pré­ci­sément au moment où Israël commet des actes de génocide.

En sus­pendant régu­liè­rement, et pour de longues périodes, l’approvisionnement de Gaza en car­burant et en élec­tricité, Israël, la puis­sance occu­pante, s’assure en fait de l’impossibilité du pompage et de la dis­tri­bution d’eau « potable » dans les maisons et les diverses infra­struc­tures ; les hôpitaux ne peuvent plus fonc­tionner cor­rec­tement, ce qui entraîne de nom­breux décès, notamment chez les plus vul­né­rables ; on dénombre déjà plus de 180 décès résultant direc­tement du récent siège parmi les patients de Gaza, prin­ci­pa­lement des enfants et des per­sonnes âgées ; les quelques usines qui conti­nuent de fonc­tionner malgré le blocus vont bientôt devoir fermer, ce qui aug­mentera encore un peu plus un taux de chômage qui est déjà extrê­mement élevé ; le trai­tement des eaux usées s’est inter­rompu, ce qui entraîne une pol­lution accrue des rares et pré­cieuses réserves d’eau de Gaza ; les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires et les écoles sont dans une large mesure dans l’incapacité de fonc­tionner nor­ma­lement ; et la vie de tous les civils est gra­vement bou­le­versée, voire même atteinte de dom­mages irréversibles.

En résumé, Israël est en train de condamner toute la pro­chaine géné­ration des Pales­ti­niens de Gaza à des maladies chro­niques, à une pau­vreté abjecte et à des res­tric­tions durables en termes de déve­lop­pement. Le Rap­porteur Spécial du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, le spé­cia­liste de droit inter­na­tional Richard Falk, consi­dérait le siège israélien comme un « prélude au génocide » avant même le dernier crime consistant à couper entiè­rement l’approvisionnement en énergie. Aujourd’hui les crimes israé­liens à Gaza peuvent être caté­go­risés comme des actes de génocide au sens strict, même si ce génocide est lent.

En parallèle, Israël est en train de len­tement trans­former la Cis­jor­danie occupée, y compris Jérusalem-​​Est, en un ensemble de réserves dans les­quelles la vie est impos­sible et qui donnent, en com­pa­raison, une conno­tation positive au terme Ban­toustan. Israël pro­voque, de manière orga­nisée, la lente dés­in­té­gration de la société pales­ti­nienne sous occu­pation, par l’intermédiaire [de la construction] du Mur, de sa poli­tique de frag­men­tation et de ghet­toï­sation, de son déni des droits les plus élémen­taires des Pales­ti­niens et de son obs­truction au déve­lop­pement humain. Israël trans­forme len­tement, de manière régu­lière et sys­té­ma­tique, la vie des Pales­ti­niens ordi­naires, fer­miers, ouvriers, étudiants, uni­ver­si­taires, artistes et autres pro­fes­sions, en un véri­table enfer, destiné à les contraindre à partir. L’objectif fon­da­mental du courant dominant du Sio­nisme poli­tique, pro­céder au net­toyage eth­nique de la Palestine en la vidant de sa popu­lation indigène pour qu’elle laisse la place aux seuls colons juifs, n’a connu qu’un seul chan­gement signi­fi­catif depuis le début de la conquête colo­niale sio­niste il y a un plus d’un siècle : les choses vont tout sim­plement moins vite.

Depuis la Nakba, la création de l’Etat d’Israël en 1948 par le net­toyage eth­nique de plus de 750 000 Pales­ti­niens indi­gènes, chassés de leur terre, et par la des­truction de la société pales­ti­nienne, de nom­breux « plans de paix » ont été élaborés afin de résoudre le « conflit ». En réalité tous ces plans avaient un point commun : ils ont cherché à imposer un règlement basé sur les faits accomplis, en d’autres termes sur le rapport de forces lar­gement asy­mé­trique qui laisse l’une des deux parties, les Pales­ti­niens, dans une situation d’humiliation, d’exclusion et d’inégalité. Ces plans étaient injustes : en consé­quence ils ont échoué.

Le chemin vers la justice et la paix doit tenir compte des par­ti­cu­la­rités de la réalité colo­niale israé­lienne. Dans son essence, l’oppression, par Israël, du peuple pales­tinien, com­prend 3 dimen­sions majeures : le déni des droits des réfugiés pales­ti­niens, parmi les­quels leur droit de retourner dans leurs foyers ; l’occupation mili­taire de Gaza et de la Cis­jor­danie (y compris Jérusalem-​​est), incluant la colo­ni­sation massive de cette der­nière ; et un système de dis­cri­mi­nation raciale contre les citoyens pales­ti­niens d’Israël, qui res­semble en partie à l’apartheid sud-​​africain. Une paix juste devrait réparer, mora­lement et concrè­tement, ces trois injus­tices, condition minimale pour une justice relative.

Les récents déve­lop­pe­ments poli­tiques en Israël, tout par­ti­cu­liè­rement les der­nières élec­tions légis­la­tives, qui ont porté au pouvoir un gou­ver­nement avec des ten­dances ouver­tement fas­cistes et qui ont conduit à la guerre cri­mi­nelle contre le Liban et, plus récemment, au lent génocide contre Gaza, ont démontré sans équi­voque qu’une écra­sante majorité d’Israéliens sou­tient avec ferveur les poli­tiques racistes et colo­niales de l’Etat et ses vio­la­tions per­sis­tantes du droit international.

Une solide majorité sou­tient, par exemple : les crimes de guerre per­pétrés quo­ti­dien­nement par l’armée à Gaza, y compris les cou­pures d’approvisionnement en énergie, le Mur d’apartheid, les exé­cu­tions extra-​​judiciaires de mili­tants pales­ti­niens, le déni du droit au retour des réfugiés pales­ti­niens, le maintien du système d’apartheid à l’encontre des citoyens pales­ti­niens d’Israël, et l’accaparement de larges parties de la Cis­jor­danie occupée, par­ti­cu­liè­rement autour de Jéru­salem, ainsi que des res­sources aqui­fères pales­ti­niennes. Si c’est la paix dont la plupart des Israé­liens veulent, elle ne répond en aucun cas aux cri­tères minimums en termes de droit inter­na­tional et de droits humains fondamentaux…

Devant la faillite de la com­mu­nauté inter­na­tionale à demander des comptes à Israël, de nom­breuses per­sonnes, aux quatre coins du monde, ont com­mencé, en conscience, à prendre en consi­dé­ration l’appel de la société civile pales­ti­nienne à une résis­tance non-​​violente contre Israël jusqu’au terme des trois dimen­sions de l’oppression du peuple pales­tinien. Du pro­éminent his­torien israélien Ilan Pappe au ministre juif du gou­ver­nement sud-​​africain Ronnie Kasrils, en passant par l’Archevêque Desmond Tutu, un nombre gran­dissant de figures de renommée inter­na­tionale ont établi des paral­lèles entre l’apartheid israélien et son pré­dé­cesseur sud-​​africain et ont, en consé­quence, défendu le principe de mesures de type sud-​​africain.

Il est assez signi­fi­catif de remarquer que l’ancien pré­sident US Jimmy Carter et l’ancien Rap­porteur Spécial de l’ONU aux Droits de l’Homme, le Pro­fesseur John Duggard, qui n’ont certes pas encore repris le mot d’ordre du boycott, ont tous les deux accusé Israël de mener une poli­tique d’apartheid contre les Pales­ti­niens. Lorsque l’on tient compte du caractère cano­nique des réso­lu­tions de l’ONU à l’encontre des crimes d’apartheid, la position de Dugard ne doit pas être prise à la légère. Ceci pourrait bien être la pre­mière étape d’une très longue marche ayant pour finalité d’amener les Nations Unies à iden­tifier Israël comme un Etat d’Apartheid et à adopter, en consé­quence, les sanc­tions appropriées.

En 2001 déjà, à Durban, en Afrique du Sud, malgré l’absence de volonté offi­cielle de l’Occident de demander des comptes à Israël, le Forum des ONG de la Confé­rence Mon­diale de l’ONU contre le racisme avait lar­gement adopté le point de vue selon lequel la forme par­ti­cu­lière d’apartheid israélien néces­sitait un recours aux mêmes outils qui étaient venus à bout de son pré­dé­cesseur sud-​​africain. Beaucoup espèrent que « Durban 2 » conti­nuera sur la lancée de cet acquis essentiel.

Peu de temps après Durban, des cam­pagnes appelant au dés­in­ves­tis­sement les firmes sou­tenant l’occupation israé­lienne se sont mul­ti­pliées dans les campus états-​​uniens. De l’autre côté de l’Atlantique, par­ti­cu­liè­rement au Royaume-​​Uni, des appels à diverses formes de boycott contre Israël ont com­mencé à être entendus parmi les intel­lec­tuels et les syn­di­ca­listes. Ces efforts se sont inten­sifiés avec la réoc­cu­pation israé­lienne de l’ensemble des villes pales­ti­niennes au prin­temps 2002, les des­truc­tions et les vic­times qu’elle a laissées der­rière elles, par­ti­cu­liè­rement les atro­cités com­mises dans le camp de réfugiés de Jénine.

En 2005, un an après l’avis de la Cour Inter­na­tionale de Justice contre les colonies israé­liennes et le Mur d’Apartheid, la société civile pales­ti­nienne a émis un appel pour le boycott, le dés­in­ves­tis­sement et les sanc­tions, ou BDS. Plus de 170 syn­dicats et orga­ni­sa­tions de la société civile pales­ti­nienne, y compris les prin­cipaux partis poli­tiques, ont appuyé cet appel qui vise à contraindre Israël à se conformer au droit international.

12 ans après l’échec lamen­table du soi-​​disant « pro­cessus de paix » amorcé en 1993, la société civile pales­ti­nienne a décidé de reven­diquer l’initiative en mettant les reven­di­ca­tions pales­ti­niennes au cœur du combat inter­na­tional pour la justice, depuis long­temps obs­curci par des « négo­cia­tions » trom­peuses et sans aucune pers­pective. Phé­nomène sans pré­cédent, l’appel au BDS a été émis par des repré­sen­tants des trois com­po­santes du peuple pales­tinien : les réfugiés, les Pales­ti­niens d’Israël et ceux vivant sous occu­pation. L’appel s’adressait en outre direc­tement aux Juifs israé­liens intègres ("conscien­tious Jewish-​​Israelis"), les invitant à sou­tenir ses revendications.

Depuis plus d’un siècle la résis­tance civile a tou­jours été une com­po­sante essen­tielle de la lutte du peuple pales­tinien contre le sio­nisme. Au cours de la récente his­toire pales­ti­nienne, la résis­tance au projet colonial sio­niste a prin­ci­pa­lement pris des formes non-​​violentes : des mani­fes­ta­tions de masse, des mobi­li­sa­tions popu­laires, des grèves de tra­vailleurs, le boycott des pro­duits sio­nistes, et la résis­tance cultu­relle, souvent ignorée, au travers de la poésie, de la lit­té­rature, de la musique, du théâtre ou de la danse. La Pre­mière Intifada (19871993) a été un labo­ra­toire d’une richesse unique en termes de résis­tance civile, que les mili­tants ont orga­nisée, au niveau local, en encou­ra­geant l’auto-suffisance et le boycott, à des degrés divers, des pro­duits israé­liens mais aussi des auto­rités mili­taires. A Beit Sahour, par exemple, une célèbre grève des impôts fut l’un des défis les plus consé­quents de cette période à l’égard de l’occupation israé­lienne. Le BDS doit ainsi être appré­hendé comme étant implanté dans une authen­tique culture pales­ti­nienne de résis­tance civile, même s’il s’inspire aujourd’hui prin­ci­pa­lement de la lutte anti-​​apartheid sud-​​africaine. C’est ce riche héritage qui inspire la résis­tance popu­laire actuelle à Bil’in, contre le Mur.

Au cours des der­nières années, beaucoup d’importants groupes et ins­ti­tu­tions, aux quatre coins du monde, ont entendu les appels au boycott venus de Palestine et se sont mis à réfléchir ou à appliquer concrè­tement diverses formes de pression effective sur Israël. Parmi eux, les deux prin­cipaux syn­dicats bri­tan­niques, Unison et la Transport and General Workers Union (TGWU) ; la British Uni­versity and College Union (BUCU), qui a récemment réaf­firmé une position pro-​​boycott ; Aosdana, l’Académie Irlan­daise des Artistes reconnue par l’Etat ; l’Eglise d’Angleterre ; l’Eglise pres­by­té­rienne des Etats-​​Unis ; de célèbres archi­tectes bri­tan­niques ; la National Union of Jour­na­lists au Royaume-​​Uni ; le Congress of South African Trade Unions (COSATU) ; le Conseil Mondial des Eglises ; le Conseil Sud-​​africain des Eglises ; la Canadian Union of Public Employees en Ontario et, plus récemment, la Canadian Union of Postal Workers et l’ASSE, la prin­cipale orga­ni­sation étudiante au Québec ; et des dizaines d’auteurs, d’artistes et d’intellectuels reconnus, conduits, entre autres, par John Berger. En Europe, beaucoup d’Universitaires et de per­son­na­lités du milieu de la Culture rejettent des invi­ta­tions à par­ti­ciper à des événe­ments en Israël, pra­ti­quant de la sorte un « boycott silen­cieux ». Récemment, Jean-​​Luc Godard, icône du Cinéma, a annulé sa par­ti­ci­pation à un fes­tival du film à Tel Aviv après que des Pales­ti­niens le lui ont demandé. Avant lui, Björk, Bono, les ex-​​membres de Beatles, les Rolling Stones… ont décidé de ne pas de se pro­duire en Israël, boy­cottant de fait les célé­bra­tions du soixan­te­naire d’Israël.

Une affiche de la cam­pagne BDSEn novembre 2007, des cen­taines de mili­tants pales­ti­niens investis dans le boycott, des syn­di­ca­listes, des repré­sen­tants de tous les prin­cipaux partis poli­tiques, des orga­ni­sa­tions de femmes, des asso­cia­tions d’agriculteurs, des orga­ni­sa­tions étudiantes et d’à peu près tous les sec­teurs de la société civile pales­ti­nienne se sont ras­semblés à l’occasion de la pre­mière confé­rence du BDS dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. L’un des résultats immé­diats de l’effort accompli à cette occasion a été la mise en place récente du Comité National du BDS, ou BNC, pour déve­lopper la conscien­ti­sation au sujet du boycott, pour orga­niser les prin­ci­pales ini­tia­tives locales et pour agir comme un référent unique pour les cam­pagnes inter­na­tio­nales du BDS.

Pour les cyniques qui consi­dèrent encore que les progrès men­tionnés ici sont minimes au regard du temps écoulé, je ne peux que rap­peler ce qu’un camarade sud-​​africain nous disait : « L’ANC a émis un appel au boycott aca­dé­mique dans les années 50 ; la com­mu­nauté inter­na­tionale a com­mencé à y prêter attention près de trois décennies plus tard ! Donc vous vous en sortez beaucoup mieux que nous ».

Aujourd’hui, face à l’intensification des crimes de guerre israé­liens, face à l’impunité et face au mépris total du droit inter­na­tional, nous appelons la société civile inter­na­tionale à initier ou à sou­tenir toute cam­pagne BDS qui semble appro­priée selon chaque contexte par­ti­culier et chaque situation poli­tique spé­ci­fique, afin de sou­tenir la résis­tance civile pales­ti­nienne. C’est la forme de soli­darité avec les Pales­ti­niens qui d’avère être la plus efficace et la plus valable mora­lement et poli­ti­quement. Dans des cir­cons­tances excep­tion­nelles où un génocide est en train d’être commis, des mesures excep­tion­nelles et lucides, d’un point de vue éthique, sont requises. C’est le chemin le plus sûr vers la liberté, la justice, l’égalité et la paix en Palestine et dans l’ensemble de la région.