1948 : la Palestine des archives aux cartes

Dominique Vidal, mardi 19 février 2008

Auteur, avec Sébastien Boussois, de « Comment Israël expulsa les Pales­ti­niens (19471949) », publié aux Edi­tions de l’Atelier et qui propose une syn­thèse de vingt ans de travaux des « nou­veaux his­to­riens israé­liens », Domi­nique Vidal fait ici le lien entre les révé­la­tions de ces cher­cheurs et leur tra­duction cartographique.

De Gaza à Dimona, en passant par Bagdad et Bey­routh, le Proche-​​Orient subit aujourd’hui encore les consé­quences des événe­ments qui se sont déroulés il y a soixante ans. Inver­sement, le règlement de la question israélo-​​palestinienne, née avec la Nakba (catas­trophe, en arabe), reste la condition néces­saire - même si elle n’est pas suf­fi­sante – d’un apai­sement régional.

29 novembre 1947 : l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) partage la Palestine en un Etat juif, un Etat arabe et une zone inter­na­tionale pour Jéru­salem et les Lieux saints. 14 mai 1948 : Israël déclare son indé­pen­dance et, dès le len­demain, fait face aux armées des Etats arabes qui ont refusé le partage. 20 juillet 1949 : la signature du dernier armistice entre Tel-​​Aviv et ses voisins (en l’occurrence la Syrie) met fin à vingt mois de guerre judéo-​​palestinienne, puis israélo-​​arabe.

Cartographie de Philippe Rekacewicz.

<span class="numbers">1948</span>-​​<span class="numbers">1949</span> : les dif­fé­rents mou­ve­ments mili­taires de la pre­mière guerre israélo-​​arabe

Entre ces trois dates, que s’est-il vraiment passé ? C’est ce que les « nou­veaux his­to­riens » israé­liens, en trente ans de recherches dans les archives ouvertes à partir de 1978, ont lar­gement contribué à expliquer, confirmant d’ailleurs, pour l’essentiel, les thèses de leurs confrères pales­ti­niens. Chacun à sa manière, avec des convic­tions et une métho­do­logie dif­fé­rentes, Benny Morris, Ilan Pappé et Avi Shlaïm – entre autres – ont ébranlé les prin­cipaux mythes de l’historiographie israé­lienne traditionnelle :

- Contrai­rement à la légende dépei­gnant un frêle Etat juif à peine né et déjà confronté aux redou­tables armées d’un puissant monde arabe, les « nou­veaux his­to­riens » établissent la supé­riorité crois­sante des forces juives (en effectifs, armement, entraî­nement, coor­di­nation, moti­vation…). Israël domine aussi stra­té­gi­quement, béné­fi­ciant du soutien poli­tique, diplo­ma­tique et mili­taire des Etats-​​Unis comme de l’Union sovié­tique. A quoi s’ajoute l’accord passé le 17 novembre 1947 par Golda Meïr avec le roi Abdallah de Trans­jor­danie : la Légion de ce dernier, seule armée arabe digne ce nom, s’engageait à ne pas franchir les fron­tières du ter­ri­toire alloué à l’Etat juif en échange de la pos­si­bilité d’annexer celui prévu pour l’Etat arabe ;

- Contrai­rement à la vision d’un Etat juif recher­chant, après la guerre, la paix avec ses voisins, les « nou­veaux his­to­riens » montrent qu’Israël accepte, dans un premier temps, un pro­tocole reprenant le droit onusien - plan de partage et droit au retour des réfugiés – afin de devenir membre de l’ONU. Mais ses diri­geants sabo­teront ensuite sys­té­ma­ti­quement la confé­rence de Lau­sanne, comme Walter Eytan, codi­recteur général du ministère israélien des Affaires étran­gères, le recon­naîtra : « Mon prin­cipal objectif était de com­mencer à saper le pro­tocole du 12 mai, que nous avions été contraints de signer dans le cadre de notre bataille pour être admis aux Nations unies » [1].

- Contrai­rement à la thèse expli­quant le départ des Pales­ti­niens par un appel de leurs diri­geants, les « nou­veaux his­to­riens » prouvent que, dans l’immense majorité des cas, il s’est agi d’une expulsion. Ni les archives ni les pro­grammes des radios arabes – enre­gistrés par la BBC – ne recèlent d’appel national à la fuite. En revanche, les ser­vices de ren­sei­gnement de la Hagana, l’armée clan­destine juive, évaluent à près de 400 000 les départs sur­venus dans la pre­mière phase de l’exode (novembre 1947-​​juin 1948), qu’ils attri­buent aux quatre cin­quièmes à l’action des armées et milices juives. Et, dans la seconde phase, à partir de juillet 1948, le pro­cessus d’expulsion ne fait plus le moindre doute. Un symbole : le transfert forcé, à la mi-​​juillet 1948, de 70 000 Pales­ti­niens de Lydda et de Ramla - près d’un dixième de l’exode total ! - à la demande de David Ben Gourion par Igal Alon et… Itzhak Rabin…

Un exode massif forcé

Si cer­tains his­to­riens israé­liens défendent encore la version offi­cielle de cette tra­gédie, pour la plupart des cher­cheurs le débat ne porte plus sur la question « fuite ou expulsion ? », mais sur le caractère pla­nifié, ou non, de cette der­nière. Benny Morris s’est récemment rallié à la nécessité du « net­toyage eth­nique » [2], contre­disant du coup sa thèse de tou­jours, selon laquelle « le pro­blème pales­tinien est né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe » [3]. Celle-​​ci ne l’empêche tou­tefois pas d’insister sur l’importance de ce qu’il appelle le « facteur atrocité », pré­cisant même, dans la seconde version de son maître-​​livre [4] : « Ce que montrent les nou­veaux maté­riaux, c’est que les Israé­liens ont commis bien plus de mas­sacres que je ne l’avais pensé aupa­ravant. » Pour sa part, Ilan Pappé consacre tout son dernier livre, le plus convain­quant de tous, à « défendre le para­digme du net­toyage eth­nique et le sub­stituer à celui de guerre », en recourant aussi bien aux archives qu’aux témoi­gnages oraux [5]. Après une étude sur la place du « transfert » [6] dans la pensée sio­niste, il tra­vaille à démontrer dans le détail comment, dès le début des années 1940, la direction du Yichouv, la com­mu­nauté juive de Palestine, a préparé puis mis en œuvre, étape après étape, l’expulsion des Palestiniens.

Massacres et annexions (<span class="numbers">1948</span>−<span class="numbers">1949</span>)

Quoiqu’il en soit, la nou­velle carte du Proche-​​Orient issue de la guerre judéo-​​palestinienne, puis israélo-​​arabe ne res­semble guère à celle qu’avait tracée la jeune ONU. L’Etat juif est né, mais il a aug­menté son ter­ri­toire d’un tiers et en a chassé les quatre cin­quièmes des Arabes pales­ti­niens qui y vivaient. L’Etat arabe, lui, est mort-​​né : s’en par­tagent la dépouille Israël, qui en a conquis une partie, la Trans­jor­danie, qui annexera ce qui reste de la Cis­jor­danie, et l’Egypte, qui occupe la bande de Gaza. Quant à Jéru­salem, elle est coupée en deux pour près de vingt ans : Israël ins­talle bientôt sa capitale à l’ouest, l’est – dont la vieille ville, quartier juif et mur des Lamen­ta­tions compris – étant aux mains des Jordaniens.

On ne saurait donc com­prendre ce premier grand conflit proche-​​oriental de la seconde moitié du XXe siècle sans avoir recours aux cartes : celle du plan de partage, celle des armis­tices de 1949, mais aussi, entre les deux, celles des combats et des mas­sacres de la guerre. Indis­pen­sable, ce passage par la car­to­graphie l’est d’autant plus qu’une partie des fron­tières ainsi définies a été effacée par les auteurs et les des­cen­dants des faits accomplis à l’époque. Faut-​​il pré­ciser que raris­simes sont les cartes israé­liennes contem­po­raines à rap­peler, par exemple, que la Galilée, la plaine côtière entre Ashdod et la bande de Gaza ainsi qu’une partie du Néguev fai­saient partie inté­grante de l’Etat arabe ? A l’heure où même la Ligne verte, fron­tière inter­na­tio­na­lement reconnue de l’Etat d’Israël avant le 5 juin 1967, dis­paraît des Atlas, il devient presque sub­versif de res­sus­citer les tracés issus du droit inter­na­tional, les dif­fé­rentes phases de son affir­mation – et de sa vio­lation… Para­doxa­lement, la seule fron­tière vraiment visible, sur le terrain comme sur les cartes, c’est désormais le mur, que pourtant la Cour inter­na­tionale de justice de La Haye a déclaré illégale et dont elle a exigé, suivie par l’Assemblée générale de l’ONU, la destruction.

La région vue d'Israël

Dans les livres scolaires israéliens, pas l'ombre d'une Ligne verte…

La Cisjordanie, un territoire morcelé :

Une der­nière remarque, au-​​delà de la seule période de la nais­sance d’Israël et du pro­blème des réfugiés pales­ti­niens. L’ensemble des cartes que nous publierons, le 14 mars pro­chain, dans le numéro 98 de Manière de voir, intitulé « His­toires d’Israël », et que nous reprenons par­tiel­lement ici, illus­trent une période qui s’étend de l’implantation juive en 1920 à la Palestine mor­celée de 2008.

<span class="numbers">1920</span> : la Palestine à la veille du mandat britannique

Elles sou­lignent la conti­nuité du projet conçu par Theodor Herzl, réalisé au fil des décennies par ses héri­tiers. Elles ne montrent cependant pas – car elle n’est pas aisément car­to­gra­phiable - la rupture inter­venue du fait de la seconde guerre mondiale.

Le passage du Yichouv à l’Etat d’Israël doit en effet beaucoup à la situation qui prévaut après 1945 : le génocide a donné une légi­ti­mation tra­gique à la reven­di­cation sio­niste d’un Etat, incité les Alliés à la sou­tenir, et tra­vaillé la mau­vaise conscience des opi­nions dans les pays com­plices de l’entreprise nazie. Sans oublier les cen­taines de mil­liers de per­sonnes déplacées qui, ne pouvant pas rentrer dans leur pays ni émigrer en Grande-​​Bretagne ou aux Etats-​​Unis, n’ont d’autre choix que l’émigration vers la Palestine. Autant de fac­teurs qui par­ti­cipent au « lien entre l’Holocauste et Israël » sou­ligné par le grand intel­lectuel pales­tinien Edward Saïd…

Bibliographie :

- Mohammed Al-​​Asaad, Mémoires d’un village pales­tinien disparu, Albin Michel, Paris, 2002.

- Alain Gresh, Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, Fayard, Paris, 2001.

- Ilan Halevi, Question juive, Les Editions de Minuit, Paris, 1981.

- Shlomo Sand, Les mots et la terre, Fayard, Paris, 2006.

- Michel Warchawski, Sur la frontière, Hachette, Paris, 2004.

Sauf mention contraire, les sources des cartes sont : Howard M. Sachar, History of Israel, Knopf, New York, 1979 ; Pales­tinian Aca­demic Society for the Study of Inter­na­tional Affairs (Passia) ; Before Their Dia­spora, Ins­titute for Palestine Studies, 1984 ; Nations unies, New York ; Alain Gresh et Domi­nique Vidal, Les 100 clés du Proche-​​Orient, Hachette, Paris, 2006 ; La Maison de l’Orient, Jéru­salem. Notes

[1] Ilan Pappé, The Making of the Arab-​​Israeli Conflict, 1947-​​1951, I. B. Tauris, New York, 1992, p. 212.

[2] Cf. son interview au quotidien Haaretz, Tel-​​Aviv, 8 janvier 2004.

[3] Benny Morris, The Birth of the Pales­tinian Refugee Problem, 1947-​​1949, Cam­bridge Uni­versity Press, Cam­bridge, 1987, p. 286.

[4] The Birth of the Pales­tinian Refugee Problem Revi­sited, Cam­bridge Uni­versity Press, Cam­bridge, 2004.

[5] Ilan Pappé, The Ethnic cleansing of Palestine, One World, Oxford, 2006. Il vient de paraître en français chez Fayard, sous le titre Le Net­toyage eth­nique de la Palestine.

[6] Sur la question du « transfert », voir Amira Hass, Ces Israé­liens qui rêvent de « transfert », le Monde Diplo­ma­tique, 2003.