17 mai 2008 Paix comme Palestine 60 ans après : la Paix par le droit, Débat politique

Plateforme des ONG françaises pour la Palestine, mardi 20 mai 2008

Après une inter­vention filmée et lon­guement applaudie de Leila Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union euro­péenne, de la Bel­gique et du Luxem­bourg, a eu lieu un important débat poli­tique avec des représentant-​​e-​​s et élu-​​e-​​s pales­ti­niens, israé­liens, européen-​​ne-​​s.

Sur le fond, c’est l’Europe qui a été inter­pellée, pour qu’elle assume enfin ses res­pon­sa­bi­lités his­to­riques, pour qu’elle ne se contente pas du seul rôle écono­mique auquel elle a accepté d’être reléguée et joue enfin un véri­table rôle poli­tique.

Ani­mateur des débats, Denis Sieffert [1] déve­loppe aussi un point de vue. Pour lui, évoquer des pers­pec­tives nécessite à la fois de de poser un diag­nostic et de nommer les faits. En l’occurrence, dit-​​il, il s’agit d’un conflit colonial, pour lequel la solution s’appelle donc déco­lo­ni­sation. Et Denis Sieffert d’interroger, spé­ci­fi­quement, le rôle et la res­pon­sa­bilité de l’Union européenne.

C’est à cette inter­ro­gation que répondent en premier lieu les dif­fé­rents invités.

Si Gideon Levy [2]rap­pelle tout d’abord qu’il est « un produit du système d’enseignement israélien » et n’avait jamais entendu parler de la Naqba durant son par­cours sco­laire, c’est bel et bien le monde entier, et l’Europe en par­ti­culier, qui est silen­cieux ; et pas seulement silen­cieux, insiste-​​t-​​il : il col­labore. Consi­dérant que l’occupation est de plus en plus brutale au fil des ans, insistant sur le siège de Gaza, il témoigne aussi d’une « honte » : ce sont ses enfants, ses amis, son armée qui « font ça », dit-​​il. Posant la question la question « où étiez-​​vous pendant le siège de Gaza ? » Mais il rap­pelle aussi que le monde ne bouge pas. Pour lui, les Israé­liens ne veulent pas savoir ce qui se passe dans cette « arrière cour de la démo­cratie » Or, affirme-​​t-​​il, on ne peut pas être une démo­cratie à moitié. Etre ami d’Israël, poursuit-​​il, c’est dire qu’on a le droit et le devoir de cri­tiquer sa poli­tique, de ne pas suivre aveu­glément la poli­tique amé­ri­caine et israé­lienne. Il ne faut pas s’arrêter de cri­tiquer. Et de rap­peler, notamment : on a dit qu’on ne pouvait pas négocier avec Arafat, puis Arafat est mort ; Abbas est venu au pouvoir, on a dit qu’on ne pouvait pas négocier avec Abbas parce qu’il était trop faible ; puis on dit qu’on ne peut pas négocier avec le Hamas pour des raisons de principe…Aussi prévient-​​il : « nous n’avons pas beaucoup de temps ».

Véro­nique de Keyser [3], elle, fait part de sa colère contre l’Europe. Elle rap­pelle sur quoi repose tout le par­te­nariat de l’Union euro­péenne avec les pays tiers médi­ter­ra­néens : les accords d’association com­portent une condi­tion­nalité ; celle du respect des droits humains. Or, insiste-​​t-​​elle, Israël viole les droits humains, régu­liè­rement, et sin­gu­liè­rement ces der­nières années avec l’intensification de colo­ni­sation, le mur, la colo­ni­sation de Jérusalem-​​Est, l’asphyxie de la bande de Gaza. Et cependant, l’UE ren­force ses liens avec Israël, qui « va être la fille aînée de l’UE ».

En outre, sou­ligne Véro­nique de Keyser cela se fait dans les cou­loirs du Conseil européen, sans consul­tation du parlement.

Est-​​il pour autant impos­sible d’agir au niveau européen ? Pour elle, c’est non. Mais un constat s’impose : si l’Europe a eu le courage de se diviser sur l’Irak, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’Europe a suivi les Etats-​​Unis dans les déci­sions les plus tra­giques et c’est inqua­li­fiable ; l’Europe a choisi ses inter­lo­cu­teurs, et c’est aussi inqua­li­fiable, sou­ligne la députée euro­péenne, qui évoque elle aussi une col­la­bo­ration avec le siège de Gaza. L’Europe, certes, dépense et en l’occurrence pour ce que démolit l’occupation. Au fond, « Nous n’en finissons pas d’être hypo­crites vis-​​à-​​vis de la Palestine », dit-​​elle.

Le projet de Nicolas Sarkozy d’Union médi­ter­ra­néenne s’inscrit dans cette démarche, estime-​​t-​​elle, qui ne consiste à condamner l’occupation, mais à reva­lo­riser le statut d’Israël.

D’où un appel : il ne s’agit pas d’être honteux d’être Euro­péens, mais d’être capables de mettre un terme à ce que fait l’Europe au nom de ses citoyens.

Pour Adel Atieh [4], l’Europe a les moyens d’une vraie pression mais ne les utilise pas. Contribuer finan­ciè­rement ne saurait com­penser ce qu’on ne fait pas sur le plan poli­tique. Ce dont a besoin la popu­lation de la bande de Gaza, souligne-​​t-​​il en sub­stance, c’est moins de beurre ou de sucre que d’une position poli­tique claire de l’Europe, sus­cep­tible de forcer Israël à res­pecter ses engagements.

Et d’ajouter que l’argent dépensé dans ces condi­tions (aussi néces­saire soit-​​il) béné­ficie à l’occupation israé­lienne, à son économie : si les Pales­ti­niens sont empêchés de pro­duire, les rares biens de consom­mation qu’ils consomment sont pour une grande part importés d’Israël.

L’UE dit-​​il, pra­tique en outre une poli­tique de deux poids deux mesures. D’un côté, elle emploie un langage très « soft » lorsqu’elle demande à Israël le gel des colonies. De l’autre, elle a forcé les Pales­ti­niens à modifier, notamment, leurs institutions.

On ne sait même pas ce qui se passera en 2008 s’il n’y a pas un Etat indé­pendant, ajoute-​​t-​​il.

L’Europe a, plus que les Etats-​​Unis, les moyens d’exercer des pres­sions contre Israël, souligne-​​t-​​il. Il est pos­sible de faire pression sur Israël pour qu’il res­pecte les enga­ge­ments pris, sin­gu­liè­rement la feuille de route, dont l’UE a été le prin­cipal archi­tecte, insiste-​​t-​​il. Elle en a les moyens, et la res­pon­sa­bilité. D’autant, rappelle-​​t-​​il, que les vio­la­tions du droit inter­na­tional, comme la pour­suite de la construction du Mur en Cis­jor­danie, ne sont pas seulement des vio­la­tions des droits des Pales­ti­niens, mais aussi du droit édicté par la com­mu­nauté inter­na­tionale.

Etienne Pinte [5] insiste pour sa part sur la nécessité d’agir. Il rap­pelle trois décla­ra­tions impor­tantes de Nicolas Sarkozy en décembre 2007 : Israël doit se retirer de Cis­jor­danie, le gel complet de la colo­ni­sation est une priorité et les points de passage de et vers la bande de Gaza doivent être rou­verts. Pour lui, « seule une action poli­tique rapide, nova­trice et cou­ra­geuse pourra changer la réalité de cette longue occu­pation ». Il rap­pelle les propos de Pierre Duquesne, diplomate français qui a préparé la confé­rence des dona­teurs : « Il sera peut-​​être néces­saire d’exercer une pression poli­tique, d’une manière ou d’une autre, à des niveaux poli­tiques » [6]. Cependant, regrette-​​t-​​il, per­sonne ne propose d’action. C’est pourquoi il formule des pro­po­si­tions : la sus­pension de l’accord d’association, une pré­sence plus forte sur le plan civil de l’Europe en Palestine si la Palestine en est d’accord, et une véri­table action en faveur des Gazaouis et e la levée du blocus. Et de rap­peler à ce sujet que l’Europe a su agir durant le blocus de Berlin. Pourquoi n’y aurait-​​il pas une volonté poli­tique d’aider d’une autre manière les Gazaouis à vivre et à sur­vivre, demande-​​t-​​il, faisant réfé­rence au dis­cours de Phnom-​​Pen de De Gaulle sur le droit des peuples à l’autodétermination.

Zyad Abou Amr s’adresse à la foule attentive : « J’espère que bientôt nous fêterons ensemble en Palestine la fin de l’occupation », dit-​​il, ajoutant qu’un paradoxe doit prendre fin : les uns com­mé­morent leur Etat, les autres la Naqba. Ce paradoxe, souligne-​​t-​​il, ne se ter­minera que par la fin de l’occupation et le droit donné aux Pales­ti­niens de choisir le retour vers leur foyer. Pourtant, aujourd’hui, non seulement le siège se per­pétue, mais une nou­velle agression se prépare. Shamir avait dit que la négo­ciation durerait vingt ans ; plus de seize ans sont passés, sans aboutir. La colo­ni­sation s’intensifie, et il est pos­sible de craindre une nou­velle Naqba. Il faut empêcher qu’elle n’arrive, dit-​​il. De même que le siège de Gaza doit prendre fin. La vie à Gaza n’est plus pos­sible ; les gens ne peuvent plus y vivre comme des êtres humains. Et de sou­ligner : « l’occupation est la source de tous les maux dont nous souf­frons en Palestine et dans la région arabe ».

Zyad Abou Amr [7] revient à son tour sur la res­pon­sa­bilité de l’Europe. Car il ne croit pas que l’Europe fait ce qu’elle doit faire pour assumer ses res­pon­sa­bi­lités vis-​​à-​​vis du peuple pales­tinien. Si les Etats-​​Unis sont alignés sur la poli­tique israé­lienne, « nous savons que l’Europe est un allié stra­té­gique d’Israël », précise-​​t-​​il.

Cependant, si les diri­geants d’Israël croient gagner en faisant traîner les négo­cia­tions, ils se trompent, commente-​​t-​​il. « Car ne pas aboutir à deux Etats, c’est aboutir à un seul Etat bina­tional sur la totalité de la terre his­to­rique » de la Palestine. L’opinion publique en vient à se rap­procher de cette option, car la solution fondée sur deux Etats est de moins en moins pos­sible. Faute d’aboutissement de la solution des deux Etats, les Pales­ti­niens seront unifiés sur cette base et mèneront une lutte paci­fiste pour faire tomber le régime d’apartheid qui sévit. C’est donc à Israël « de choisir vite, car le temps ne per­mettra pas de mener long­temps des négo­cia­tions », estime-​​t-​​il.

Quant à l’unité nationale pales­ti­nienne, « c’est une question de prime impor­tance pour nous », dit-​​il. « Le peuple pales­tinien ne peut pas être divisé » et il s’agit d’agir, ajoute-​​t-​​il, pour la réuni­fi­cation du peuple pales­tinien, rap­pelant que cer­tains « entrent en action chaque fois que nous appro­chons d’une réuni­fi­cation »… Pour Zyad Abou Amr, il s’agit d’« avancer unis pour ériger notre Etat indé­pendant ou l’Etat unique bina­tional ».

La question du dia­logue avec le Hamas est aussi une question posée à l’Europe.

Véro­nique de Keyser sou­ligne l’absence de volonté de l’Europe d’avoir une poli­tique dis­tincte de celle de George W. Bush. Pourtant, pour elle, il n’y a aucune raison de ne pas avoir ce dia­logue. La Russie, qui est membre du quar­tette, a ren­contré le Hamas. Et la par­le­men­taire rap­pelle qu’en juillet 2006, elle avait elle-​​même proposé que la com­mu­nauté euro­péenne et la France ouvrent le dia­logue avec le Hamas mais également avec le Hez­bollah libanais.

Gideon Levy pour sa part s’étonne que le monde parle avec le monde entier sauf avec le Hamas. « Si on veut parler au peuple pales­tinien, il faut bien parler avec ses repré­sen­tants », dit-​​il, ajoutant que si l’on veut faire la paix, il faut pouvoir parler avec ses pires ennemis. Et de conclure qu’« en tant qu’Israélien », il veut vivre « dans un Etat juste ».

[1] Denis Sieffert est jour­na­liste et directeur de l’hebdomadaire Politis. Il est l’auteur, notamment, de Israël-​​​​Palestine, une passion fran­çaise  –  la France dans le miroir du conflit israélo-​​​​palestinien paru en 2004.

[2] Gideon Levy est jour­na­liste au quo­tidien israélien Haaretz depuis 1982. Il est l’un des rares jour­na­listes israé­liens à rendre compte de la réalité de l’occupation. Il a reçu en 1996 le prix Emil Grunzweig des droits de l’Homme par l’association israé­lienne pour les droits civiques. Le Monde le décrit comme « l’épine dans le flanc d’Israël ».

[3] Véro­nique de Keyser, par­le­men­taire euro­péenne socia­liste, est membre de la com­mission des Affaires étran­gères. Elle a dirigé la mission euro­péenne d’observation des élec­tions légis­la­tives de janvier 2006 en Palestine. Elle est l’une des signa­taires de « l’appel des quarante-​​​​cinq » demandant la reprise de l’aide directe à la Palestine et la recon­nais­sance du gou­ver­nement d’union nationale palestinien.

[4] Adel Atieh est diplomate au sein de la Délé­gation générale de Palestine auprès de l’Union européenne.

[5] Etienne Pinte est député UMP des Yve­lines et vice-​​​​président du groupe d’étude sur la Palestine à l’Assemblée nationale. Il a par­ticipé au voyage d’étude en Israël et en Palestine organisé par Témoi­gnage chrétien en décembre 2007.

[6] http://www.consulfrance-jerusalem.o… (ndlr)

[7] Ziad Abu Amr est ori­gi­naire de Gaza. Pro­fesseur de science poli­tique à l’université de Bir Zeit, élu au Conseil légis­latif pales­tinien en 1996 et en 2006, il y a présidé la com­mission poli­tique. En 2003 il est ministre de la Culture et en 2007, ministre des Affaires étran­gères du gou­ver­nement d’union nationale.